Antisémitisme : la vie plus tout à fait normale d’un restaurateur à Berlin
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"Ils sont hélas très créatifs"

Antisémitisme : la vie plus tout à fait normale d’un restaurateur à Berlin

Outre des appels au boycott d'Israël et des insultes, les attaques ont pris une autre tournure après une vidéo d'un Allemand qui crie "retournez tous dans vos chambres à gaz !"

Le restaurateur israélien Yorai Feinberg durant une interview dans son restaurant de Berlin, le 26 février 2019. (Crédit : John MACDOUGALL / AFP)
Le restaurateur israélien Yorai Feinberg durant une interview dans son restaurant de Berlin, le 26 février 2019. (Crédit : John MACDOUGALL / AFP)

« Retournez dans vos chambres à gaz! » : en décembre 2017, un homme s’en prend à Yorai Feinberg devant son restaurant berlinois. Choqué, celui-ci poste une vidéo de l’incident sur les réseaux sociaux. Depuis, il est harcelé par les antisémites de tous bords.

« Il y des gens qui sont obsédés par ma personne », raconte, le sourire amer, cet Israélien de 37 ans, montrant sur son laptop le dernier « arrivage » datant du matin: quelque 65 pages d’injures envoyées par un habitué, un certain Lutz F.

C’est toujours pareil. « Il commence par nier l’Holocauste, puis il y a les propos haineux contre Israël, puis les insultes du temps des nazis », comme « sale juif », « juif de merde ». Et, dit-il, il y a « de très désagréables menaces de mort », lisant sur l’un des envois en gros caractères: « je vais t’égorger ».

Depuis six ans, Yorai Feinberg gère un restaurant de spécialités proche-orientales dans le quartier de Schöneberg, à deux pas de la célèbre avenue Kurfürstendamm.

Le restaurateur israélien Yorai Feinberg devant son restaurant de Berlin, le 26 février 2019. (Crédit : John MACDOUGALL / AFP)

Houmous, falafels, ou divers plats casher sont servis dans un cadre cosy, les murs décorés de tableaux mêlant couleur et dorure et ornés de l’étoile de David. A la fenêtre, une Ménorah, le chandelier à sept branches des Hébreux.

‘Très créatifs’

Les incidents ont commencé dès le début. D’abord des autocollants appelant au boycott d’Israël, puis les insultes par téléphone ou par mails.

Mais les attaques prennent une autre dimension après la diffusion sur les réseaux sociaux de la vidéo tournée par une amie en décembre 2017.

On y voit un Allemand d’une cinquantaine d’années s’en prendre au restaurateur : « tu n’as rien à faire ici ! », « retournez tous dans vos chambres à gaz ! ».

« La vidéo est devenue virale, et j’ai donné des interviews », raconte la victime. « Mon militantisme a augmenté » alors et parallèlement les attaques « ont dégénéré de façon extrême ».

Le harcèlement est régulier, en moyenne une fois par semaine. « Ils sont hélas très créatifs », soupire-t-il. Au delà des insultes, il y a aussi les tentatives de nuire à son restaurant via des évaluations négatives sur le net. D’autres sont entrés dans son local et ont injurié son personnel.

« Il y a eu une histoire un peu plus sérieuse quand trois adolescents ont jeté des gros pétards en direction des clients (…) et ont provoqué la panique », avant de s’enfuir.

Ses agresseurs sont à une écrasante majorité d’origine arabe, affirme-t-il, souvent des migrants alors que plus d’un million de demandeurs d’asile sont arrivés en Allemagne entre 2015 et 2016. Les autres sont issus des deux extrêmes, droite et gauche.

Au total, Yorai Feinberg a déposé 20 plaintes. Jusqu’ici, seul l’agresseur de la vidéo a été condamné à une peine de sept mois de prison avec sursis. Un autre doit bientôt être jugé.

‘Ne pas capituler’

Les autres plaintes n’ont pas abouti, ce qu’il juge « surprenant ».

Dans le cas de Lutz F., « la justice ne peut rien faire car il est jugé irresponsable », en raison de problèmes psychologiques, explique-t-il. Et beaucoup d’autres agissent de façon anonyme.

Mais de plus en plus postent leurs commentaires de haine via leur page Facebook, sous leur identité, assure Yorai Feinberg. « C’est absurde, beaucoup ne craignent absolument pas les conséquences », déplore-t-il, disant se sentir abandonné par les autorités.

Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, s’exprime lors de l’événement « Berlin porte la kippa », avec plus de 2 000 Juifs et non-Juifs portant la calotte traditionnelle en signe de solidarité avec les Juifs le 25 avril 2018 à Berlin après une série d’incidents antisémites en Allemagne (AFP PHOTO / Tobias SCHWARZ)

La justice paraît à la peine, même si Berlin a nommé fin 2018 une procureure, Claudia Vanoni, spécifiquement chargée de lutter contre la montée des actes d’antisémitisme dans la capitale. « Pour le moment, cela n’a pas eu vraiment d’effet », assène le restaurateur.

Dans un récent entretien, la procureure admettait que sur quelque 440 informations judiciaires à Berlin pour actes antisémites l’an passé, 41 % avaient été classées sans suite, souvent comme dans le cas de M. Feinberg par manque de preuves.

Son calvaire paraît fait pour durer, mais « je ne veux pas capituler maintenant », dit-il. Sa pétition réclamant plus de sévérité de la justice a recueilli près de 50 000 signatures. Cela l’encourage.

« Je reçois bien plus de soutien et d’amour que de haine et d’agressions », ajoute-t-il. « J’espère que ce côté positif deviendra de plus en plus fort, de plus en plus bruyant, en Allemagne, en France et en Europe ».

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