Après 5 ans de guerre civile, il est temps de dire adieu à la Syrie
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Analyse

Après 5 ans de guerre civile, il est temps de dire adieu à la Syrie

L'ancien Etat a disparu et ne reviendra jamais. Une sorte de régime survit à Damas, mais il prend ses ordres de l'Iran

Avi Issacharoff est notre spécialiste du Moyen Orient. Il remplit le même rôle pour Walla, premier portail d'infos en Israël. Il est régulièrement invité à la radio et à la télévision. Jusqu'en 2012, Avi était journaliste et commentateur des affaires arabes pour Haaretz. Il enseigne l'histoire palestinienne moderne à l'université de Tel Aviv et est le coauteur de la série Fauda. Né à Jérusalem , Avi est diplômé de l'université Ben Gourion et de l'université de Tel Aviv en étude du Moyen Orient. Parlant couramment l'arabe, il était le correspondant de la radio publique et a couvert le conflit israélo-palestinien, la guerre en Irak et l'actualité des pays arabes entre 2003 et 2006. Il a réalisé et monté des courts-métrages documentaires sur le Moyen Orient. En 2002, il remporte le prix du "meilleur journaliste" de la radio israélienne pour sa couverture de la deuxième Intifada. En 2004, il coécrit avec Amos Harel "La septième guerre. Comment nous avons gagné et perdu la guerre avec les Palestiniens". En 2005, le livre remporte un prix de l'Institut d'études stratégiques pour la meilleure recherche sur les questions de sécurité en Israël. En 2008, Issacharoff et Harel ont publié leur deuxième livre, "34 Jours - L'histoire de la Deuxième Guerre du Liban", qui a remporté le même prix

Un volontaire syrien et ses proches brandissent le drapeau national et des portraits du président Bashar el-Assad en célébrant la fin d'un entraînement paramilitaire mené par l'armée syrienne le 22 février 2016. (Crédit : AFP / LOUAI BESHARA)
Un volontaire syrien et ses proches brandissent le drapeau national et des portraits du président Bashar el-Assad en célébrant la fin d'un entraînement paramilitaire mené par l'armée syrienne le 22 février 2016. (Crédit : AFP / LOUAI BESHARA)

Environ cinq ans se sont écoulés depuis que la protestation populaire contre le régime de Bachar al-Assad a commencé en Syrie – une manifestation qui s’est transformée en une guerre civile sanglante qui a coûté la vie à près d’un demi million de personnes. Après des années de batailles, de meurtres, de massacres, et même des attaques aux armes chimiques, la fin du conflit ne semble toujours pas se profiler.

Après cinq ans, la seule chose qui peut être dit avec certitude (ici, c’est le Moyen-Orient, après tout) est que la Syrie sous son ancienne forme – un Etat avec des frontières clairement définies et un seul gouvernement basé à Damas – n’est plus. Il n’est plus de ce monde, (évidemment) pour ne plus jamais revenir. Ce qui reste est un pan de terre qui est partagé, déchiré et divisé entre des centaines de groupes d’hommes armés qui luttent les uns contre les autres et travaillent durs pour éliminer tout ce qui pourrait rester.

Une sorte de régime survit à Damas, et prend ses ordres de ses patrons à Téhéran. En effet, l’ex-Syrie est un pion dans une partie entre les superpuissances – les Etats-Unis et la Russie – ainsi que les puissances musulmanes, l’Iran et l’Arabie saoudite.

L’axe chiite dirigé par Téhéran, avec la Russie, se bat contre l’axe sunnite (relativement, bien sûr) modéré dirigé par l’Arabie saoudite, et les deux axes se battent contre l’Etat islamique, qui est le seul gagnant dans cette guerre civile.

La région, qui était connue jusqu’à assez récemment comme la Syrie, est aujourd’hui divisée entre des territoires contrôlés par l’axe Iran-Hezbollah-Assad soutenu par la Russie, principalement vers le nord-ouest, le territoire contrôlé par les rebelles sunnites soutenus par la Turquie et l’Arabie saoudite, les zones où les Kurdes ont créé une sorte de région autonome, et, bien sûr, le territoire contrôlé par l’Etat islamique. Et parmi tous ces territoires, il y a des villes et des villages qui maintiennent leur statut semi-indépendant qui agissent en fonction de considérations locales.

Et où tout cela nous mène-t-il ?

Le pire scénario est que la guerre civile se poursuivra pendant de nombreuses années. Le scénario le plus positif est la création d’une fédération, soutenue et appuyée par les superpuissances, sur le territoire qui était autrefois la Syrie.

Un espoir a commencé à poindre ces derniers mois, principalement dans l’Ouest, que peut-être le blitz aérien russe ferait le travail. L’armée de Bachar el-Assad, soutenu par l’aide iranienne et en collaboration avec les troupes du Hezbollah et une couverture aérienne russe, a gagné beaucoup de terrain dans plusieurs secteurs : dans la région du nord-ouest, près d’Alep, vers la frontière turque et dans la région de Daraa, dans le sud, où une ville du nom d’Al-Shaykh Maskin a été capturée par les troupes d’Assad.

Ces évolutions prétendument spectaculaires, après plusieurs mois d’impasse et de stagnation en Syrie, ont créé le sentiment que l’ « axe chiite » progressait toujours vers la victoire. A cela, nous pouvons ajouter le cessez-le-feu qui a été déclaré en Syrie il y a une dizaine de jours, ce qui a calmé un peu les combats. Mais ces évolutions sont loin d’être suffisantes pour changer la situation.

En premier lieu, les réalisations militaires de l’armée d’Assad ont cessé. Ses troupes n’ont pas avancé vers Al-Shaykh Maskin et il n’y a eu aucun progrès sur le terrain réalisés dans le nord. Le flux de réfugiés fuyant vers le nord a augmenté et aucun nouveau territoire a été capturé.

L’Iran a retiré toutes ses troupes des combats sur le territoire syrien, rappelant environ 2 400 soldats des troupes de combat des Gardiens de la Révolution à Téhéran et en laissant Assad et le Hezbollah avec les frappes aériennes russes et la guerre contre les forces de l’opposition. Environ 700 militaires des Gardiens de la Révolution sont sur le sol syrien – agissant en tant que conseillers, pas en tant que combattants.

Alors que le cessez-le-feu a peut-être apporté un certain calme, cela n’a pas arrêté le massacre. Cent quarante personnes ont été tuées au cours de la première semaine de la trêve. Les Russes ont arrêté les bombardements pendant 24 heures mais ont depuis repris leurs attaques contre les bastions de l’Etat islamique et sur des cibles de l’opposition syrienne « modérée ». Les Américains et leur coalition bombardent des cibles de l’Etat islamique et les Turcs attaquent les Kurdes et l’Etat islamique.

Comme un responsable israélien de haut rang a dit : « que font les gens lors d’une pause-repas ? Ils mangent. Donc que font les gens lors d’une trêve ? Ils tirent ».

A la rencontre de Saeed Izzadi de l’Iran, le directeur de la terreur anti-Israël à Damas

Téhéran est, sans aucun doute, l’acteur dominant en Syrie.

En plus de ses centaines de conseillers, il est également en charge des milices chiites en provenance de pays tels que le Pakistan et l’Afghanistan, et du Hezbollah aussi.

Le Hezbollah, pour sa part, envoie des milliers de troupes de combat en Syrie sur les ordres de l’Iran. Les responsables israéliens estiment que 1 500 soldats du Hezbollah ont été tués et qu’entre 6 500 et 7 000 ont été blessés. En d’autres termes, plus d’un tiers des troupes de combat du Hezbollah sont hors de commission.

Les Iraniens ont une certaine difficulté à financer un si grand nombre de troupes avant que les sanctions ne soient levées. Mais grâce à l’accord nucléaire, des dizaines de milliards de dollars rentreront bientôt dans les coffres de l’Iran, ce qui lui permettra de poursuivre son énorme investissement militaire en Syrie et dans d’autres endroits.

Le problème de l’Iran est que son accord pour se battre sur le terrain aux côtés de l’armée du Hezbollah et d’Assad a conduit à des pertes non négligeables parmi ses propres forces, avec des soldats renvoyés à Téhéran dans des cercueils. Voilà pourquoi l’Iran a décidé de retirer ses troupes du combat.

Le commandant de la force al-Qods des Gardiens de la Révolution iranienne, Qassem Soleimani (Crédit : capture d'écran YouTube / BBC Newsnight)
Le commandant de la force al-Qods des Gardiens de la Révolution iranienne, Qassem Soleimani (Crédit : capture d’écran YouTube / BBC Newsnight)

Mais l’Iran a continué à agir – en conseiller les troupes de combat des autres d’une part et en créant un nouveau front de combat avec Israël dans les hauteurs du Golan de l’autre.

L’homme en charge de ce dernier projet est Saeed Izzadi, un officier de haut rang des gardiens de la révolution, un membre de la Force Qods et un proche collaborateur du chef de la Force Qods, Qassem Soleimani.

Izzadi a ouvert un bureau pour lui-même à Damas. De là, il prévoit d’attaquer des cibles israéliennes sur les hauteurs du Golan ainsi qu’en Cisjordanie et à Gaza.

Izzadi semble avoir été à l’origine de trois cellules qui ont opéré contre Israël sur les hauteurs du Golan syrien.

La première cellule était celle d’Imad Mughniyeh, qui, avec des acteurs majeurs du Hezbollah, a organisé une série d’attaques à grande échelle, y compris une infiltration dans les communautés israéliennes. Cette unité a été éliminée en janvier 2015.

La seconde cellule était celle de Samir Kuntar, qui a essayé d’obtenir de l’aide des Druzes locaux en raison de sa propre origine religieuse et ses diverses connexions. Cette cellule s’est effondrée avec l’élimination de Kuntar en décembre.

La troisième cellule était dirigée par des membres palestiniens du Jihad islamique et était responsable des tirs de roquettes sur le territoire israélien en août 2015. Ils ont été éliminés quand ils rentraient à Damas.

Le dirigeant libanais du Hezbollah, Hassan Nasrallah (droite) aux côtés de Samir Kuntar (gauche), à Beyrouth, le 16 juillet 2008. (Crédit : AFP/Mussa al-Husseini)
Le dirigeant libanais du Hezbollah, Hassan Nasrallah (droite) aux côtés de Samir Kuntar (gauche), à Beyrouth, le 16 juillet 2008. (Crédit : AFP/Mussa al-Husseini)

Loin d’abandonner, Izzadi et les membres de la force Qods devraient poursuivre leurs efforts pour se livrer à des attaques terroristes sur les hauteurs du Golan.

Dans le même temps, Izzadi s’affaire à construire des infrastructures en Cisjordanie et à armer l’aile militaire du Hamas à Gaza.

Tout cela est coordonné de son centre d’opérations à Damas bien qu’il ne soit pas tout à fait certain qu’Assad ait connaissance de la portée de ses activités.

L’Etat islamique sur la défensive

Le principal adversaire de l’Iran était et reste l’Etat islamique, malgré les tentatives de Téhéran et de Moscou à concentrer leurs efforts sur d’autres groupes dans le nord de la Syrie, où l’État islamique n’a pas de présence. Il convient de noter que l’Etat islamique a subi un revers militaire et financier au cours des dernières semaines. Il a subi des défaites en Irak et est bombardé de toutes parts en Syrie.

Le pire problème auquel l’Etat islamique fait face pourrait être le flux de trésorerie. Les Américains ont concentré leur effort de combat sur les sources de financement du groupe, apparemment avec un certain succès.

Les exportations de pétrole brut de l’Etat islamique ont pris un coup et même les endroits où il conserve la trésorerie ont été bombardés par des frappes aériennes. Cela a créé un grave problème pour le recrutement de nouveaux volontaires par l’Etat islamique, car il leur payait un salaire important (en plus de leur promettre la vie éternelle). Au total, depuis 2014, ce qui était la meilleure année de l’Etat islamique, l’organisation est maintenant sur la défensive, avec des ennemis de toutes parts.

Outre l’Etat islamique, la guerre civile en Syrie a mis en lumière un autre acteur, cette fois positif : les Kurdes.

Bien qu’ils aient été considérés comme le groupe le plus faible dans l’arène syrienne, ils ont fait leurs preuves sur le plan militaire par leur commande, leur discipline et leur organisation. Les unités des peshmergas et les unités de la protection du peuple kurde, YPG sont parvenues à d’importantes réalisations sur le terrain dans la région de Kobané entre autres.

Le YPG reçoit de l’aide de la Russie, de toute évidence de la Russie dans un effort pour narguer la Turquie, qui ne veut pas voir une présence militaire aérienne russe ou une présence russe tout court dans la région et qui est fermement opposée à l’autonomie kurde.

Mais de fait l’indépendance kurde est en train d’être mise en place dans la mesure où les Kurdes font des progrès lents mais sures vers le sud et l’ouest.

Même si la mise en place d’une entité politique officielle kurde sur le sol syrien et turc peut sembler exagéré, le fait est que les Kurdes détiennent déjà et contrôlent de vastes étendues de territoires.

Illustration d'un combattant kurde - 9 septembre 2014 (Crédit : AFP/JM Lopez)
Illustration d’un combattant kurde – 9 septembre 2014 (Crédit : AFP/JM Lopez)
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