Après Duma, une voie très étroite pour Naftali Bennett
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Analyse

Après Duma, une voie très étroite pour Naftali Bennett

Comme l’admet librement le dirigeant politique du sionisme religieux, l’existence du terrorisme juif menace de renverser tout ce que sa communauté a peiné à construire

Elie Leshem is a news editor at The Times of Israel. When he isn't in the newsroom, he translates books and plays jazz guitar.

Le ministre de l'Éducation, Naftali Bennett, à la Conférence diplomatique du Jerusalem Post, à l'hôtel Waldorf Astoria à Jérusalem, le 18 novembre 2015 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)
Le ministre de l'Éducation, Naftali Bennett, à la Conférence diplomatique du Jerusalem Post, à l'hôtel Waldorf Astoria à Jérusalem, le 18 novembre 2015 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

Mercredi matin à Jérusalem, Naftali Bennett traçait de nouvelles lignes de front. Dans un discours prononcé lors d’une conférence organisée par Arutz 7 (un média qui s’avère être un pilier en faveur du mouvement des implantations), dans laquelle il s’adressait aux dirigeants pédagogiques du sionisme religieux, le ministre de l’Education a parlé des rumeurs persistantes selon lesquelles les services de sécurité du Shin Bet auraient torturé des extrémistes juifs présumés.

Les suspects, dont le Shin Bet pense qu’ils ont volontairement mis le feu au domicile de la famille palestinienne Dawabsha pendant leur sommeil en juillet dernier, tuant Ali, 18 mois, et ses parents, sont des « terroristes », a affirmé Bennett, et leur objectif est de « démanteler l’Etat. » Ainsi, a-t-il continué, le gouvernement israélien a pris la décision de les traiter comme des terroristes, avec tout ce que cela entraîne.

« Ceux qui, comme nous, soutiennent les actions du Shin Bet contre le terrorisme palestinien, dont l’objectif est de sauver des vies juives, ne peuvent pas s’opposer à eux quand cela s’applique au terrorisme juif’, a-t-il déclaré, reconnaissant que les suspects étaient privés de sommeil et de contact avec leurs avocats, tout en niant des tortures.

« Seuls ceux qui s’étaient opposés à l’utilisation de mesures extrêmes envers le terrorisme palestinien ont le droit moral de s’opposer à l’utilisation des mêmes outils – ou moins [sévères] – contre le terrorisme juif. »

C’était une action courageuse, tellement nécessaire, pour le dirigeant du parti HaBayit HaYehudi, dont il savait qu’elle écarterait une partie assez importante de sa base d’électeurs et de partisans qui a manifesté avec véhémence ces derniers jours – sur les réseaux sociaux et dans les rues – contre les mauvais traitements supposés par le Shin Bet des suspects, qu’elle appelle « les enfants ».

La fureur a été déclenchée par des affirmations, lancées par les avocats des suspects, de tortures dignes du Moyen-Age, insupportables (même le « lit de Sodome », à vous glacer le sang, ainsi que des accusations plus banales d’abus sexuel), et a englouti les députés du propre parti de Bennett.

Dans son discours, Bennett a fait référence de manière sinistre à « un évènement d’une signification extrême pour le sionisme religieux et l’Etat d’Israël. »

C’était un « moment critique » pour ses soutiens, les religieux nationalistes, qui occupent des positions dominantes dans le leadership du pays depuis ces dernières années. « Prenons-nous la responsabilité pour l’Etat d’Israël ? », a-t-il proposé.

Le nouveau camp nationaliste

C’était une allusion subtile qui a non seulement établi l’ambition politique ultime de Bennett, mais a également invoqué une thèse que la plupart de son électorat pense véridique : le Likud – certainement sous son aspect actuel – et Netanyahu sont des reliques, condamnés à tracer la voie pour lui et ses soutiens.

Plus important, il a exprimé de manière codée que le Premier ministre, ayant accepté l’inévitabilité de la mise en place d’un Etat palestinien, même dans un avenir vague et délayé par de nombreuses mises en garde, n’est pas vraiment « nationaliste. »

Netanyahu a renié la convergence sacrée entre l’Etat d’Israël et la grande terre d’Israël, de la rivière à la mer.

Benjamin Netanyahu et Naftali Bennett à la Knesset, le 29 juillet 2013 (Crédit : Flash90)
Benjamin Netanyahu et Naftali Bennett à la Knesset, le 29 juillet 2013 (Crédit : Flash90)

Le sionisme religieux, qui pendant les dernières décennies est devenu pratiquement synonyme de la mise en place d’implantations, s’est établi comme une nouvelle élite dominante en Israël, gagnant une influence significative et des rôles clés dans les directions de l’armée, du gouvernement et des médias, tout en maintenant une apparence politiquement importante d’opprimé.

Si ce n’était pour la puissance tenace de Netanyahu, la pensée d’un politicien orthodoxe atteignant le poste de Premier ministre dans les prochaines élections serait banale.

Depuis dix ans maintenant, depuis que la deuxième intifada et le retrait de Gaza ont affaibli les espoirs de paix avec les Palestiniens de notre vivant, le sionisme religieux s’est établi au cœur d’un consensus israélien qui est devenu progressivement plus conservateur.

Pendant ce temps, Bennett et son parti ont courtisé des politiciens laïcs, du succès fracassant d’Ayelet Shaked à l’échec embarrassant que fut Yinon Magal, avec l’intention de former un genre de Likud inversé, où les non orthodoxes sont une minorité cool et jeune. Si celle-ci doit avancer – dans un processus qui, selon la plupart des dirigeants sionistes religieux, doit culminer avec la transformation de l’Etat laïc en royaume de Dieu – l’entreprise d’implantations ne peut pas s’aliéner le courant dominant.

Bennett, comme il l’a répété mercredi, voit ses électeurs, et particulièrement la communauté des résidents juifs de Judée et Samarie, comme l’avant-garde d’un projet messianique (et j’utilise ce terme sans ses connotations péjoratives) pour diriger la terre d’Israël, remplissant une promesse divine biblique.

Pendant un entretien télévisé le soir suivant, il s’est décrit lui-même comme le dirigeant du « camp nationaliste et du sionisme religieux. » En Israël, le terme de « camp nationaliste » englobe traditionnellement toute la droite ; naturellement, la majorité des gens considèreraient le Premier ministre Benjamin Netanyahu comme son dirigeant.

Encore plus que la choquante attaque de Duma, c’est la vidéo diffusée mercredi soir, montrant des douzaines d’extrémistes juifs célébrant l’assassinat du bébé Ali Dawabsha pendant une macabre danse de mariage à retourner le cœur, qui a conduit à la précarité non seulement de la position de Bennett, mais également de tout son public.

Par conséquent, la hâte et la ténacité avec lesquelles Bennett s’est distancié des terroristes présumés, qui prévoyaient, a-t-il sous-entendu, d’autres attaques contre des civils palestiniens, de leurs soutiens, et de ceux qui, nombreux dans cette communauté, qui ont critiqué les traitements supposés du Shin Bet : les images dans la vidéo de cet infâme mariage, et les inculpations qui vont probablement tomber dans les prochains jours, détaillant les atrocités passées et prévues et d’autres machinations anarchistes, menacent de brouiller la Judée et la Samarie et Israël lui-même.

Quand il tempête que l’objectif ultime des extrémistes juifs était de « démanteler l’Etat », Bennett les place au même niveau que les terroristes palestiniens, les offrant en sacrifice au Shin Bet et au public israélien modéré pour qui la sécurité importe plus que toutes les autres politiques.

D’où vient le terrorisme israélien ?

Mais les condamnations de Bennett ne sont pas uniquement à destination d’Israël. En lien avec ses ambitions, le ministre de l’Education a ajouté à sa fonction au cabinet de fréquentes promenades à l’étranger et des entretiens avec des médias étrangers où sa maitrise de l’anglais semblable à celle de Netanyahu et son comportement passionné mais affable servent ses efforts honnêtes pour convaincre le monde du droit d’Israël à une présence non limitée en Cisjordanie.

Et comme avec le public israélien, le raisonnement qu’il défend est double, impliquant à la fois des droits bibliques inaliénables, ratifiés par des prétextes comme la pièce de monnaie ancienne qu’il a brandie pendant un entretien avec Christiane Amanpour, de CNN, en 2013, et la sécurité.

Quand il s’agit de sécurité, sa thèse de base, comme celle de la majorité de la droite en Israël, est que l’impulsion du terrorisme palestinien n’est pas une dispute de territoire ou les outrages du régime militaire dans les territoires, mais plutôt, et exclusivement, l’islamisme et la haine antisémite.

Localement, la conclusion est évidente : tout territoire dont Israël se retire, même dans le cadre d’un accord de paix, sera rapidement envahi par le Hamas, ou pire, et utilisé comme une rampe de lancement pour des attaques qui menaceraient l’existence même du précaire Etat juif.

Des porte-paroles de Bennett ont, ces dernières années, balisé cette thèse avec des phénomènes comme le groupe Etat islamique et les attentats terroristes en Occident, étendant plus loin l’argument : Israël, affirment-ils, est un sorte de mur d’Hadrien, un rempart des Lumières tenant bon contre les hordes barbares résolues à s’emparer de la civilisation occidentale.

Pour Israël, concéder un seul territoire, particulièrement le long de sa frontière est, serait donc risquer tout ce qui est cher à l’Occident.

Un habitant masqué de Yitzhar, en Cisjordanie, lance des pierres à l'aide d'une catapulte, le 19 mai 2013 (Crédit : Mendy Hechtman/Flash90)
Un habitant masqué de Yitzhar, en Cisjordanie, lance des pierres à l’aide d’une catapulte, le 19 mai 2013 (Crédit : Mendy Hechtman/Flash90)

Alors que, pour des pragmatiques relatifs comme Netanyahu et le ministre de la Défense Moshe Yaalon, de telles affirmations servent à relâcher la pression internationale et à reporter la perspective déconcertante d’un retrait sous leur mandat, pour Bennett et les sionistes religieux elles sont un moyen pour renforcer l’idée selon laquelle le statu quo est une nécessité morale.

Si ce n’est pour maintenir une réputation assombrie, Israël, implantations incluses, doit maintenir ses lettres de créance de société occidentale intègre qui célèbre la vie, même si la région est consumée par des « cultes de la mort » comme l’Etat islamique.

L’existence de résidents d’implantations terroristes tout aussi cruels et impitoyables que les hommes détruisant la Syrie et l’Irak – et, peut-être même plus, d’images de terroristes juifs célébrant la mort abominable d’un bébé innocent – ouvre la porte à des questions troublantes pour Bennett.

Par exemple : si Israël affirme que le terrorisme palestinien, même au milieu d’une dispute territoriale qui dure depuis des décennies, vient de l’islam, d’où vient le terrorisme israélien ? Mais plus ostensiblement, un nombre croissant d’observateurs occidentaux pourrait se demander si, en tant que branche civile d’un régime militaire qui dure depuis 50 ans et qui est parfois déshumanisant, une partie croissante du mouvement des résidents des implantations perd sa propre humanité. Une telle conclusion menacerait de renverser tout ce que Bennett et sa communauté ont peiné à construire.

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