Arrestation d’Amos Silver, fondateur de Telegrass, site de vente de cannabis
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Arrestation d’Amos Silver, fondateur de Telegrass, site de vente de cannabis

Le Times of Israël vous raconte l'histoire du fondateur de la plateforme Telegrass, Amos Silver, qui a été arrêté en Ukraine la semaine dernière

Les nombreux visages d'Amos Silver, fondateur de Telegrass.
Les nombreux visages d'Amos Silver, fondateur de Telegrass.

Quelques heures avant que la police ne perquisitionne sa chambre d’hôtel à Kiev en Ukraine le 12 mars dernier, le fondateur de Telegrass Amos Silver avait fait des déclarations provocatrices dans un entretien accordé au journal israélien Yedioth Ahronoth : « La police ne peut rien faire », a-t-il déclaré. « Ils n’ont aucun moyen de nous atteindre ».

Telegrass, la plateforme de vente en ligne de cannabis qu’il a créée, est devenue l’endroit préféré de centaines de milliers d’Israéliens – et de touristes – qui cherchent à acheter du cannabis récréatif illégalement.

Il n’est pas exagéré de dire que Telegrass, basée sur l’application de messagerie instantanée Telegram, a révolutionné le marché local de la drogue, tout en donnant la migraine à la police israélienne.

Pourtant, la semaine dernière, la police a mis un coup d’arrêt à l’activité de Silver en arrêtant 42 personnes responsables de la plateforme aussi bien en Israël qu’à l’étranger – y compris Silver lui-même.

Le site internet Telegrass a aussi été fermé. On pouvait lire sur la page d’accueil un message en anglais et en hébreu disant : « Ce site a été fermé par la police d’Israël ».

La police israélienne a déclaré que les arrestations à l’étranger ont été coordonnées avec des agences de police aux Etats-Unis, en Allemagne et en Ukraine.

« Vous pouvez me casser mentalement et même me briser moralement, mais vous commettez une terrible erreur, » a écrit Silver depuis une prison ukrainienne mardi dans une lettre adressée à la police israélienne, selon le site d’information Ynet. « L’image déformée et bizarre que vous essayez de présenter, en violant et en piétinant mes droits fondamentaux afin de me faire condamner pour un crime que je n’ai jamais commis, [est vouée à l’échec]. »

Comment un jeune homme qui a grandi dans une famille ultra-orthodoxe à Safed est devenu l’une des personnes les plus recherchées d’Israël ? Quel a été le succès de Silver, et qu’est-ce qui a conduit à sa chute ? Ces récentes arrestations marquent-elles la fin du commerce en ligne du cannabis en Israël ?

Regardez les manifestations organisées en soutien à Amor Silver à Tel Aviv.

« L’Etat devrait faire de la place en prison pour un demi million de personnes ».

J’avais rencontré Amos Silver pour la première fois il y a dix ans quand je faisais mes études de journalisme à l’université Tel-Hai. J’avais entendu parler d’un jeune militant qui avait l’intention de promouvoir la légalisation de cannabis par des moyens non conventionnels.

A l’époque, il vivait déjà en résidence surveillée dans sa maison à Safed pour possession et trafic de haschich. Dans une petite chambre mal rangée, il m’avait exposé sa vision pour une légalisation du cannabis récréatif en Israël.

« Si tous les citoyens décident d’allumer un joint quand ils le souhaitent, la situation sur le terrain va influencer le gouvernement », a-t-il dit.

Pour Silver, il ne s’agissait pas que de mots. Lors de cet entretien de 2011, il fumait un bong improvisé et m’a montré un petit plant de cannabis qu’il cultivait – tout cela alors qu’il était en résidence surveillée.

« Si mon usage de cannabis est si problématique et dangereux, pourquoi ne suis-je pas en détention réelle ? » s’était-il alors interrogé. D’après l’Etat, j’ai commis un crime grave. Si le gouvernement était honnête avec lui-même, il devrait faire de la place en prison pour un demi million de personnes ».

Le courage et la détermination de Silver semblaient inéluctables, mais, à l’époque, impossible de savoir jusqu’où il mènerait sa croisade.

Enflammer les conventions

Amos Dov-Silver a grandi dans une famille ultra-orthodoxe à Safed. Adolescent, il a suivi un cursus d’études religieuses strictes à Jérusalem, mais quitta le programme à l’âge de 15 ans alors qu’il commençait à remettre en question, pour finalement totalement abandonner, son style de vie religieux. A l’époque, il s’est aussi embarqué dans ce qui allait devenir une longue histoire d’amour avec le cannabis.

Amos Silver plante du cannabis à côté d’une rue en Israël. (Facebook)

Silver a fait son service militaire obligatoire en tant que soldat de combat dans le bataillon Nachshon de la brigade Kfir – mais même la culture militaire rigide ne l’a pas empêché de consommer sa dose habituelle de cannabis.

« Je n’ai jamais eu peur de dire aux gens que je fume de l’herbe, même à l’armée, » a affirmé Silver. « J’apportais même mon bong à la base militaire et le prenais pour monter la garde ».

A la fin de son service, il a poursuivi son approche très directe de la consommation de cannabis. Quand il a été arrêté et interrogé par la police en 2012 pour possession d’une petite quantité de haschich, non seulement il n’a pas nié les accusations, mais il a également reconnu avoir aidé des amis à s’en procurer.

Du point de vue de la police, cela revenait à admettre être un trafiquant de drogue.

« Les policiers étaient contents, parce que de leur point de vue, j’avais fait des aveux, mais je ne voyais pas les choses de cette façon, » avait-il déclaré en 2011, au sujet de sa première arrestation. « Non pas que j’ai un problème avec les trafiquants de cannabis, mais je n’en étais pas un. Je suis simplement allé chercher un peu de haschich pour moi, et un ami m’a demandé d’en prendre aussi pour lui. Si j’achète des tomates au magasin et que j’en apporte un kilo à mon voisin, est-ce que cela fait de moi un trafiquant de tomates ? »

La nuit du Big Bong

En avril 2014, Silver a organisé la manifestation la plus audacieuse pour la légalisation du cannabis de l’histoire d’Israël : la nuit du Big Bong.

A l’époque, fumer du cannabis dans l’espace public était beaucoup moins courant en Israël que ce n’est le cas maintenant. La police arrêtait encore activement des personnes en possession ne serait-ce que d’une petite quantité de cannabis.

Silver a appelé à une « manifestation de fumeurs de cannabis dans l’espace public ». Pour cela, il a choisi le parc Wohl Rose à Jérusalem – qui se trouvait juste devant la Knesset.

Avec quelques autres militants, il a mené une campagne très active de publicité en ligne et attiré l’attention de beaucoup de monde – dont la police.

Regardez Amos inviter la police israélienne à la nuit du Big Bong

Plusieurs heures avant l’événement, la police avait annoncé qu’elle avait arrêté Silver pour « incitation » à la consommation de stupéfiants, mais cela n’a pas empêché plus de 1 000 personnes de venir au parc Wohl Rose et à faire une manifestation, très enfumée, pour défendre l’usage récréatif de cannabis dans une manifestation d’une ampleur inédite dans l’histoire du pays.

Des dizaines de policiers ont observé, avec stupéfaction, comment des centaines de participants ont tranquillement fumé des joints et des bongs devant eux, sans la moindre appréhension. La glace a commencé à se rompre.

Telegrass Bêta

Dans les mois qui ont suivi la nuit du Big Bong, Silver a continué à mépriser les lois anti-cannabis jusqu’à une nouvelle arrestation pour avoir vendu plusieurs grammes et pour possession de 150 grammes de cannabis. Il a de nouveau immédiatement reconnu les faits.

Amos Silver avec un plant de cannabis (Facebook)

Le tribunal l’a condamné à neuf mois de prison, il en aura passé sept derrière les barreaux. Peu après sa libération, Silver, dont le père disparu était américain et qui détient la citoyenneté américaine, a décidé d’aller aux Etats-Unis.

Là-bas, aux Etats-Unis, hors de portée de la police d’Israël, Silver a transformé sa page Facebook en plateforme d’échange pour le cannabis qui allait devenir une première version de Telegrass. Des trafiquants de cannabis en Israël téléchargeaient des photos avec leur marchandise et taguaient Silver, ce qui leur permettait de vendre leur produit depuis chez eux en relatif anonymat.

Rapidement, ce sont des dizaines de trafiquants israéliens qui vendaient leur marchandise sur la page de Silver. Un de ses amis qui avait des connaissances en sécurité des systèmes informatiques a recommandé à Silver de transférer toute l’activité de sa page sur la plateforme Telegram, qui était considérée comme étant plus sûre et avec un meilleur cryptage. Il a surnommé son activité en pleine croissance, Telegrass.

L’expérience d’Amsterdam

Telegrass a occupé un espace vide qui existait depuis des années en Israël. Un certain nombre de personnes faisaient pousser du cannabis, et beaucoup en consommaient ; mais il n’y avait personne pour servir d’intermédiaire entre ces deux groupes – principalement à cause de la peur de se faire arrêter.

Le nombre de dealers de cannabis utilisant Telegrass est passé de quelques dizaines à des centaines, avant de rapidement atteindre le millier. Avec l’afflux de marchandises, les prix ont chuté de moitié – passant d’environ 100-120 shekels (24-29 euros) par gramme quelques années auparavant, à des paquets de 10 grammes pour 600 shekels (146 euros) ou moins.

La plateforme a aussi changé la nature de la transaction en elle-même. Avant l’arrivée de Telegrass, les consommateurs devaient souvent aller rencontrer des dealers douteux, ou se rendre dans des quartiers dangereux. Les clients utilisant la plateforme n’avaient pas à quitter leur domicile. Dans des zones urbaines comme le centre-ville de Jérusalem ou de Tel Aviv, le temps moyen pour une livraison était d’environ 20 minutes.

Amos Dov Silver (capture d’écran YouTube)

« Le service était très confortable et très incitatif, » a déclaré Koby, qui a utilisé Telegrass pendant plus d’un an, au Times of Israël après l’arrestation de Silver la semaine dernière. « Les trafiquants étaient organisés par région : Jérusalem, Tel Aviv, Haïfa et ainsi de suite – tout le pays était couvert, y compris Eilat et Kiryat Shmona ».

« Les nouvelles offres des trafiquants étaient automatiquement mises à jour dans chaque groupe, alors c’était comme une sorte de menu, » a déclaré Koby. Il y avait la liste des produits disponibles, quelle variété, comment les plants étaient cultivés [en intérieur ou en extérieur], et bien sûr, le prix ».

La compétition sur le marché a conduit les dealers à commencer à développer leurs propres marques. Alors qu’avant, « un dealer de Telegrass vous jetait un sachet de cannabis dans un simple sachet pour sandwich », a expliqué Koby, « aujourd’hui, la plupart des dealers proposent des produits avec leurs propres marques sur les sachets. Pour le consommateur, c’est comme si vous étiez dans un coffee shop d’Amsterdam ».

Ressources humaines

Bien sûr, une plateforme qui facilite le commerce de substances illicites a ses inconvénients. Il y a eu des cas de fraudes, de vols et même de harcèlement sexuel.

« Evidemment, nous avons des cas problématiques, » avait concédé Silver aux médias israéliens l’année dernière. « Mais nous faisons notre possible pour éviter cela, et quand cela se produit, nous avons nos propres manières de régler les choses ».

Les mesures auxquelles Silver faisait allusion impliquaient le renseignement des informations personnelles des dealers. De fait, les nouveaux dealers qui voulaient s’inscrire sur Telegrass devaient se photographier avec leur produit, mais aussi fournir une photo de leur carte d’identité israélienne.

Amos Silver dans une ferme de cannabis en Californie. (Facebook)

Dans de nombreuses interviews accordées à des médias, Silver a souligné que Telegrass s’efforçait de ne pas rendre publique la carte d’identité d’un dealer et que cela ne se faisait qu’en dernier recours.

Les responsables de Telegrass ont aussi fait beaucoup d’efforts pour éviter les harcèlements sexuels et fini par créer une équipe spécialement dédiée à cette problématique, après que des dealers ont proposé à des clientes la possibilité de payer en nature plutôt qu’en espèces.

« J’encourage les dealers à vendre aux mineurs »

En l’espace de quelques mois après le lancement de Telegrass, plus de
100 000 Israéliens s’étaient enregistrés sur le service, commandant et recevant leur marchandise en moins de temps qu’il ne le faut pour une pizza.

Le nombre d’utilisateurs du service n’a fait qu’augmenter avec le temps, et Silver a rapidement été élevé au statut de héros local pour avoir réussi à défier le système.

« Telegrass a réussi à une échelle aussi importante principalement parce qu’il y avait un homme qui voulait se mettre en avant et associer un visage avec le service », a déclaré le rédacteur en chef du magazine israélien Cannabis, Oren Leibovitch, dans une conversation avec le Times of Israël la semaine dernière.

« Telegrass n’est certainement pas la seule plateforme en ligne de cannabis, mais quand les gens voient un visage réel, cela donne un sentiment de sérieux », a déclaré Leibovitch.

La franchise de Silver lui a pourtant attiré des ennuis, alors qu’il commençait à faire des déclarations polémiques aux médias.

« Puisque je soutiens l’idée que des mineurs de moins de 18 ans devraient pouvoir acheter du cannabis, je regroupe des gars qui n’arrivent pas à trouver de fournisseur et j’essaie de les aider. J’encourage les dealers à vendre du cannabis aux mineurs », avait-il ainsi déclaré aux médias.

Amos Silver avec du cannabis (Facebook).

Ces déclarations ont provoqué la colère de nombreuses personnes, y compris dans la communauté favorable au cannabis.

« Je pense qu’ils ont fait une erreur de marketing importante en vendant aux adolescents, » a déclaré Leibowitz. « Ce type de comportement n’est pas accepté par le grand public et cela crée de l’antagonisme, en donnant plus de force à la police pour mettre un terme à son activité ».

La fête s’est terminée la semaine dernière avec une opération spéciale conduite par la police israélienne en coordination avec leurs homologues américaine, allemande et ukrainienne, menant à l’arrestation de 42 personnes administrateurs de Telegrass, dont Silver lui-même.

Selon un article du magazine israélien Cannabis, la police a piégé Silver dans une opération préparée à l’avance. Un agent sous-couverture s’étant présenté comme un fan de Silver l’a invité à un mariage qui devait avoir lieu à Kiev la semaine dernière, allant même jusqu’à lui acheter son billet d’avion depuis les Etats-Unis.

Peu après son arrivée en Ukraine, des forces de police locales accompagnées d’agents de la police israélienne ont perquisitionné sa chambre d’hôtel et l’ont arrêté. Même s’il risque de passer de nombreuses années derrière les barreaux, Silver est resté calme et a même publié une vidéo de lui sur YouTube de l’intérieur de la voiture de police, donnant des nouvelles à ses fans.

« Les gars, ils m’ont arrêté, je suis maintenant avec les Ukrainiens, » a déclaré Silver, la police israélienne a perquisitionné ma chambre en pleine nuit. Je suis dans la voiture de police. Les officiers de police sont sortis fumer une cigarette, et ils n’ont pas remarqué que j’ai encore mon téléphone. Je me sens bien. Ils vont probablement m’extrader en Israël ».

Regardez le message d’Amor Silver à ses soutiens enregistré depuis l’intérieur d’une voiture de police en Ukraine.

« Le commerce de cannabis en ligne restera le même »

La police israélienne s’est ensuite félicitée de l’arrestation de Silver. Moshe Sheetrit, un haut gradé, a déclaré aux médias israéliens : « nous avons mis un terme à cette organisation criminelle appelée ‘Telegrass’. Nous avons arrêté les responsables du réseau qui faisaient fonctionner cette application ; sans eux, elle ne peut pas fonctionner. Le réseau est démantelé dans son intégralité, parce que nous avons levé son anonymat – toute personne qui pensait être protégée en utilisant cette application, nous avons prouvé aujourd’hui que nous savons qui est le directeur, qui sont les dealers, qui achète, nous connaissons tout le monde ».

Si l’on peut comprendre la fierté de la police pour ce coup de filet – Telegrass méprisait ouvertement le droit israélien – on peut cependant se demander si la police pense sincèrement que cette opération de grande envergure va mettre un terme au trafic de drogue en ligne en Israël.

De son côté, Silver conserve une vision presque messianique de son rôle pour guider le peuple juif vers un éveil spirituel grâce au cannabis.

« Telegrass continuera d’exister même sans moi, » a écrit Silver dans une lettre adressée à la police israélienne. « Personne sur terre, même en Ukraine, ne va détruire cette idée. Je suis fort : je continuerai à combattre contre un régime dictatorial, criminel et non-démocratique que le gouvernement israélien dirige en ignorant un droit fondamental ».

« Je suis reconnaissant du privilège d’avoir mené la lutte pour l’idée de légalisation. J’en appelle à tous mes amis et soutiens, cachés ou publics, à mener ce combat juste avec moi », a-t-il déclaré.

« On peut raisonnablement penser que le vente de cannabis en ligne continuera exactement de la même manière, » a déclaré Leibowitz au Times of Israël. Telegrass n’est qu’un groupe parmi tant d’autres – ce n’est que le plus célèbre ».

Selon Leibowitz, le marché du cannabis israélien va certainement passer par une « période d’ajustement », après quoi il reprendra son cours habituel.

« Les choses vont probablement être plus compliquées, et ce sera plus difficile d’obtenir de bons prix, au moins pendant quelques jours, » a déclaré Leibowitz. « Mais la situation va s’équilibrer. Certains des dealers qui sont actifs sur Telegrass se sont déjà déplacés vers d’autres groupes comme Weed4Z, The Underground et des plateformes similaires ».

Si la police peut se féliciter du travail accompli, il semble qu’il n’y a aucune chance d’inverser la tendance. En l’absence d’une réforme du commerce de la marijuana en Israël, le marché en ligne va certainement continuer à faire partie intégrante de la vie de plus d’un demi million de consommateurs israéliens de cannabis.

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