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Au Caire, une île vent debout contre sa transformation en « Manhattan »

"On nous propose 70 euros par m2, mais avec ça, on ne peut rien acheter hors de l'île", se lamente un père de famille, qui se dit prêt à partir, mais pas à n'importe quel prix

Cette photo prise le 14 mai 2021 montre une vue aérienne du viaduc "Tahya Masr" (Vive l'Egypte) traversant l'île du Nil de Warraq (L) à la périphérie nord de la capitale égyptienne Le Caire depuis le district de Rod al-Farag au Caire (en haut) dans le quartier d'Imbaba dans la ville jumelle du Caire de Gizeh (en bas) pour se connecter à l'autoroute périphérique qui entoure le Grand Caire. (Crédit : Amir MAKAR / AFP)
Cette photo prise le 14 mai 2021 montre une vue aérienne du viaduc "Tahya Masr" (Vive l'Egypte) traversant l'île du Nil de Warraq (L) à la périphérie nord de la capitale égyptienne Le Caire depuis le district de Rod al-Farag au Caire (en haut) dans le quartier d'Imbaba dans la ville jumelle du Caire de Gizeh (en bas) pour se connecter à l'autoroute périphérique qui entoure le Grand Caire. (Crédit : Amir MAKAR / AFP)

Un jour, les habitants de Warraq, installés pour certains depuis des générations, ont vu des fonctionnaires prendre les mesures de leurs maisons avant démolition. Depuis, cette île agricole et populaire se rebelle contre un projet d’aménagement chapeauté par l’armée.

Manifestations, affrontements et arrestations ont commencé mi-août « quand les autorités ont donné quatre jours aux habitants de zones préemptées par le gouvernement pour partir », affirme à l’AFP un habitant quinquagénaire souhaitant conserver l’anonymat.

Sur cette île du nord du Caire, dans un coude du Nil, 100 000 Egyptiens vivent dans des maisons en briques ocres entre champs verdoyants, canaux d’irrigation et bétail. Chaque jour, par milliers, ils vont travailler en ferry dans les autres quartiers du Caire.

Pour le ministre du Logement, ces logements sont « insalubres ». Et ceux qui contestent sont « des forces du mal » qui « s’opposent systématiquement aux projets de développement ».

Assem el-Gazzar (Crédit : State Information Egypt gov.eg)

En 2017 déjà, des affrontements entre habitants et forces de sécurité avaient fait un mort.

A l’époque, le gouvernement accusait les habitants d’avoir construit « illégalement depuis plus de 15 ans » des maisons sur des terres agricoles.

Faux, répondait alors l’avocat Khaled Ali en partageant sur Facebook des actes de propriété ainsi que l’acte de naissance d’une habitante née sur l’île « il y a 100 ans ».

Deux ans plus tard, la justice administrative tranchait, justifiant les expulsions par « l’intérêt public ».

Cette photo prise le 31 août 2022 montre une vue générale de la côte de l’île du Nil de Warraq, dans la province de Gizeh, en face de la rive nord de la capitale égyptienne, Le Caire. (Crédit : Khaled DESOUKI / AFP)

Le père de famille de 50 ans, travailleur indépendant dans le secteur agricole, se dit prêt à partir, mais pas à n’importe quel prix.

« On nous propose 70 euros par m2, mais avec ça, on ne peut rien acheter hors de l’île », se lamente-t-il, alors même que Le Caire ne cesse de dire que réaménager Warraq peut rapporter gros.

Déjà, l’ancien président Hosni Moubarak, renversé en 2011 par la rue, voulait transformer la plus grande île de la capitale – six km2 – en quartier d’affaires.

Le président actuel, Abdel Fattah al-Sissi, un ancien maréchal, a réactivé ce plan et l’a confié au génie militaire.

Sur cette photo fournie par le bureau des médias de la présidence égyptienne, le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi s’exprime lors d’une conférence internationale de la jeunesse, dans la station balnéaire de la mer Rouge de Charm el-Cheikh, en Égypte, le lundi 10 janvier 2022. (Crédit : Bureau des médias de la présidence égyptienne via AP)

« Ce n’est pas Manhattan mais Warraq », fanfaronnait le gouvernement en publiant fin juillet les plans d’ « Horus City », du nom du dieu du soleil de l’Egypte ancienne.

Gratte-ciel scintillants, héliports et marinas cohabiteront avec des espaces verts pour près d’un milliard d’euros.

Les habitants pourraient y trouver leur place, assure à l’AFP un autre résident, trentenaire, qui refuse aussi de donner son nom.

« Nous voulons seulement que 1,26 km2 soit laissé aux habitants – même derrière un mur », plaide-t-il.

Cette photo prise le 31 août 2022 montre une vue générale de la côte de l’île du Nil de Warraq, dans la province de Gizeh, en face de la rive nord de la capitale égyptienne, Le Caire. (Crédit : Khaled DESOUKI / AFP)

Et si l’Etat refuse, « on ne partira pas », menace-t-il, assurant posséder tous les documents prouvant qu’il occupe légalement les lieux. « On paye nos impôts, l’eau et l’électricité, pourquoi ne pourrait-on pas bénéficier du développement de notre île ? »

Au-delà de Warraq, d’autres îles craignent de subir le même sort, comme Dahab, plus au sud.

Cette année, 17 d’entre elles, dont Warraq, ont perdu leur statut de réserves naturelles après avoir été confiées à l’armée.

Mais s’opposer au remodelage du Caire peut coûter cher : en 2019, le militant Ramy Kamel a été détenu pendant plus de deux ans pour « terrorisme », parce qu’il « avait dénoncé des déplacements forcés de chrétiens, notamment à Warraq », explique à l’AFP l’historienne Amy Fallas.

« Vider les pauvres »

Si les quartiers plus cossus ne sont pas épargnés par la politique du bulldozer, les secteurs informels défavorisés sont les premiers visés, assure l’urbaniste Ahmed Zaazaa.

Le gouvernement veut « entièrement vider le coeur de la capitale des pauvres », dit-il à l’AFP, dans un pays où deux tiers des habitants vivent autour du seuil de pauvreté.

Pour l’urbaniste, l’Etat cherche « à pourvoir aux besoins de la nouvelle capitale » qui se construit à 50 kilomètres de là.

Selon lui, « pour que la main-d’oeuvre puisse y accéder, (l’Etat) construit des logements sociaux et des axes de transport qui modifient la géographie du Caire » et « détruisent les quartiers historiques du centre » et leur tissu social.

Des hommes s’assoient ensemble pour prendre le thé près du site de bâtiments partiellement démolis sur l’île du Nil de Warraq, dans la province de Gizeh, en face de la rive nord de la capitale égyptienne, le 31 août 2022 (Crédit : Khaled DESOUKI / AFP)

A Warraq aussi, les habitants disent redouter de se retrouver déracinés et isolés dans des quartiers où la solidarité entre voisins qui leur permet actuellement de survivre aura disparu.

Depuis la prise de pouvoir de M. Sissi en 2013, M. Zaazaa compile rapports officiels, coupures de presse et images satellitaires.

Selon lui, environ « 15 000 bâtiments ont été démolis au Caire » – un chiffre énorme car « Beyrouth, par exemple, compte 18 000 bâtiments ».

A Warraq, « les non-résidents ne peuvent pas entrer », explique l’habitant trentenaire.

Et les experts en sont réduits à consulter des images satellitaires pour constater l’avancement des destructions.

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