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Au salon du livre de Ryad, les tabous tombent et la censure s’allège

Dans un pays notoirement hostile à la liberté d'expression, les éditeurs continuent de pratiquer une forme d'autocensure, en raison d'un flou planant autour des lignes rouges

Un homme parcourt un livre portant sur sa couverture une image du prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed ben Salmane alors qu'il visite un pavillon à la Foire internationale du livre de Ryad dans la capitale saoudienne le 9 octobre 2021 (Crédit : Fayez Nureldine / AFP)
Un homme parcourt un livre portant sur sa couverture une image du prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed ben Salmane alors qu'il visite un pavillon à la Foire internationale du livre de Ryad dans la capitale saoudienne le 9 octobre 2021 (Crédit : Fayez Nureldine / AFP)

Intimité, soufisme et même laïcité : des sujets tabous se sont invités au salon du livre de Ryad, en Arabie saoudite, qui s’efforce de projeter l’image d’un pays ouvert et tolérant malgré une répression implacable contre les voix dissidentes.

Parmi les stands, Mahmoud al-Qadoumi flâne en observant les couvertures. Pour ce Jordanien installé depuis dix ans dans le royaume ultraconservateur, le choix des livres est « audacieux et sans précédent ».

« Contrairement aux années passées, on trouve des livres sur le soufisme et l’athéisme », dit-il à l’AFP, montrant un livre sur la création de l’univers d’un point de vue scientifique et non religieux.

Ces dernières années, sous l’impulsion du prince héritier Mohammed ben Salmane, le royaume a lancé une série de réformes sur le plan économique, religieux et social. Les femmes ont notamment été autorisées à conduire, les cinémas ont rouvert et la mixité a été permise lors de concerts pop.

Si les réformes ont été saluées par des ONG internationales, ces dernières dénoncent toujours la répression brutale des voix dissidentes comme l’emprisonnement de militantes des droits des femmes ou encore l’assassinat du journaliste critique Jamal Khashoggi, tué au consulat saoudien à Istanbul.

Le journaliste saoudien et directeur de Alarab TV, Jamal Khashoggi, à Manama en 2014. (Crédit : AFP/MOHAMMED AL-SHAIKH)

De l’avis de Saoud Kateb, membre de la Société saoudienne des écrivains d’opinion, désormais « le niveau de liberté est complètement différent » en Arabie saoudite

Auparavant, la police religieuse – dont les pouvoirs ont été considérablement réduits – « prenait d’assaut les événements culturels pour les interdire et empêcher la participation des femmes », se souvient-il. Désormais, les femmes y sont les bienvenues.

Autocensure

Présent lui aussi au salon du livre, qui s’est tenu du 1er au 10 octobre, le Saoudien Abdelaziz al-Turki estime pour sa part que certains livres sont « choquants et ne cadrent pas avec le patrimoine culturel du pays ».

Sur les réseaux sociaux, des internautes ont également dénoncé des livres « honteux », certains tweetant les couvertures de livres intitulés « J’ai rasé ma barbe » ou « Mes amis sont des chiens ».

« A l’ère numérique, il n’est plus possible de cacher des livres », plaide auprès de l’AFP le ministre saoudien de l’Information Majid al-Qasabi. Le monde des livres a été « au cœur » des récentes réformes dans le royaume, assure-t-il.

&Islam Fathi, un éditeur égyptien qui participe chaque année au salon, raconte qu’il n’aurait « jamais pensé ne serait-ce que de proposer » certains des titres qu’il a exposés lors de cette édition, comme les oeuvres des écrivains russes Dostoïevski ou Tolstoï.

Des romans politiques sur l’oppression et la surveillance, comme La ferme des animaux et 1984 de George Orwell, ont également été autorisés.

Une femme à la Foire internationale du livre de Ryad, dans la capitale saoudienne, le 9 octobre 2021. (Crédit : Fayez Nureldine / AFP)

Mais, dans un pays notoirement hostile à la liberté d’expression, les éditeurs continuent de pratiquer une forme d’autocensure, en raison d’un flou planant autour des lignes rouges à ne pas surtout pas franchir.

« Désormais, nous pouvons exposer des livres plus ‘ouverts’ mais il y a des limites car nous pratiquons l’autocensure », explique sous couvert d’anonymat un éditeur venu du Liban.

« Personne ne veut risquer de grosses pertes économiques » dans le cas où une cargaison de livres serait confisquée, confie-t-il.

Un éditeur égyptien, requérant également l’anonymat, partage ses inquiétudes. Les responsables du salon du livre ont confisqué les exemplaires d’un livre intitulé Le plan de Dieu pour la gestion de l’univers, raconte-t-il, soulignant qu’ils n’ont donné aucune explication à leur décision.

« Certaines règles ne sont pas claires, ce qui nous pousse à l’autocensure », soupire-t-il.

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