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Au Soudan, survivre grâce au troc et au crédit

À Dilling comme ailleurs, des vêtements ou des appareils ménagers servent parfois de monnaie d'échange pour quelques kilos de farine ou de riz, ou encore quelques litres d'essence

Une réfugiée soudanaise qui a traversé la frontière avec le Tchad prépare un repas dans un abri de fortune dans un camp à Koufroun, près d'Echbara, le 1er mai 2023. (Crédit : Gueipeur Denis Sassou/AFP)
Une réfugiée soudanaise qui a traversé la frontière avec le Tchad prépare un repas dans un abri de fortune dans un camp à Koufroun, près d'Echbara, le 1er mai 2023. (Crédit : Gueipeur Denis Sassou/AFP)

Des vêtements ou une chaise contre du savon, une ardoise chez l’épicier : des Soudanais survivent grâce au troc et au crédit, après l’effondrement du système bancaire dans ce pays ravagé par plus de deux ans de conflit.

« Je n’ai pas tenu entre mes mains un billet depuis neuf mois », confie à l’AFP Ali, un fonctionnaire à Dilling, une ville du Kordofan-Sud assiégée par les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), en guerre contre l’armée depuis avril 2023.

À Dilling comme ailleurs, des vêtements ou des appareils ménagers servent parfois de monnaie d’échange pour quelques kilos de farine ou de riz, ou encore quelques litres d’essence pour les véhicules ou les générateurs.

« J’ai déjà échangé une houe et une chaise contre trois sacs de sorgho », une céréale très utilisée en Afrique, raconte Ali, 33 ans.

Faute de liquidités et en raison d’un réseau de communication instable pour les transactions numériques, nombreux sont ceux qui, comme lui, ont recours au troc.

« Les chauffeurs de motos et de tuk-tuk [tricycle motorisé, NDLR] reçoivent de l’huile et du savon en guise de paiement » pour des courses, témoigne Al-Sadiq Issa, un volontaire local joint par l’AFP.

Des Soudanais qui ont fui la ville d’El-Fasher, après que les forces paramilitaires soudanaises ont tué des centaines de personnes dans la région occidentale du Darfour, se rassemblent dans leur camp à Tawila, au Soudan, le 29 octobre 2025. (Crédit : Muhnnad Adam/AP)

« Certaines familles offrent du maïs, de la farine ou du sucre en échange de travaux journaliers, comme l’entretien de véhicules », ajoute-t-il.

Lorsque les combats entre l’armée et les FSR ont embrasé Khartoum au début de la guerre, la Banque centrale, reliée au réseau interbancaire sécurisé SWIFT, a été détruite par les flammes.

Banques fermées et/ou pillées, coffres-forts privés vidés, circuits officiels disloqués : l’économie a basculé. Un euro valait autrefois 450 livres soudanaises ; il s’échange aujourd’hui contre 3 500 au marché noir.

Avoir du cash : un « danger » 

À la veille de la guerre, le pays semblait pourtant sur le point de franchir un cap : la levée des sanctions économiques, imposées à Khartoum depuis 1997 pour son soutien présumé aux groupes islamistes, laissait entrevoir une réintégration dans les circuits financiers mondiaux.

Selon la Banque mondiale, seuls 15 % des Soudanais possédaient alors un compte bancaire. Mais les transactions numériques, notamment via l’application Bankak, propriété de la Banque de Khartoum, se généralisaient dans les zones urbaines.

« Le pays était à deux doigts de basculer dans une économie numérique plus ouverte, sur le modèle du Kenya ou du Ghana », explique William Cook, expert au Comité consultatif pour l’aide aux pauvres (CGAP) à Washington. D’après lui, « la guerre a gelé tout progrès ».

Le conflit entre l’armée et les FSR a fait plusieurs dizaines de milliers de morts, déraciné des millions de civils et plongé le pays dans ce que l’ONU qualifie de « pire crise humanitaire » au monde.

Des soldats arrivant au marché d’Allafah, dans une zone récemment reprise par l’armée soudanaise au groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide, dans le district d’Al Kalalah, à 40 km au sud de Khartoum, au Soudan, le 27 mars 2025. (Crédit : AP)

Les témoignages de pillages et d’extorsions sont fréquents dans ce pays où la guerre a « érodé » la capacité de l’État à assurer la sécurité la plus élémentaire, selon la Banque mondiale.

« Avoir du cash, c’est se mettre en danger », confie Dafallah Ibrahim, épicier à Omdourman, ville jumelle de la capitale Khartoum, reprise par l’armée au printemps.

Certains habitants recourent à l’application Bankak, qui propose un service minimal de transfert de fonds permettant de recevoir un salaire, l’aide de proches ou les fonds distribués par les programmes humanitaires.

Mais le fonctionnement de Bankak est aléatoire, car dépendant du réseau : à Kadugli, capitale du Kordofan-Sud assiégée par les FSR, les télécommunications sont souvent coupées par les belligérants.

Abdelrahman, un commerçant local a pris l’habitude de faire crédit à ses clients : « Je leur dis ‘tu pourras payer quand Bankak refonctionnera’ et je note leurs dettes sur un carnet », confie-t-il à l’AFP.

À défaut de services locaux fonctionnels, un accès à Internet est possible via le système satellitaire Starlink du multimilliardaire Elon Musk. Cependant, face au contrôle exercé par les paramilitaires sur ce réseau, le gouvernement, aligné sur l’armée, en a interdit l’utilisation et la commercialisation des antennes en décembre 2024.

À l’époque où les paramilitaires contrôlaient Khartoum, les FSR « prenaient jusqu’à 25 % de commission » pour fournir de l’argent liquide en contrepartie d’un virement bancaire via Bankak, se souvient Youssef Ahmed, un fonctionnaire joint par l’AFP.

Les transactions numériques supposent en outre de détenir un compte, un passeport et un téléphone — inaccessibles pour beaucoup, surtout dans les zones rurales.

Faute de mieux, certains se résignent à utiliser le compte bancaire d’une connaissance, au risque de voir leur argent détourné.

Pour limiter les fraudes, la Banque de Khartoum a autorisé en décembre 2024 l’ouverture de comptes à distance et l’usage de pièces d’identité expirées.

Mais dans le même temps, l’introduction par les autorités pro-armée de nouveaux billets de banque dans les régions qu’elles contrôlent a fragmenté le système monétaire.

Le pays est de fait divisé entre les zones tenues par l’armée (nord, est et centre) et celles tenues par les FSR (ouest et sud).

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