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Analyse

Avec Saar, Gantz entend s’emparer de la « droite douce »

Alors que Netanyahu se positionne encore plus à droite, une nouvelle tendance politique se dessine. Kakhol Lavan et Tikva Hadasha veulent s’en emparer

Le chef de Kakhol lavan, le ministre de la Défense Benny Gantz, à droite, et le chef de Tikva Hadasha, le ministre de la Justice Gideon Saar, annonçant la fusion de leurs partis, le 10 juillet 2022. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Le chef de Kakhol lavan, le ministre de la Défense Benny Gantz, à droite, et le chef de Tikva Hadasha, le ministre de la Justice Gideon Saar, annonçant la fusion de leurs partis, le 10 juillet 2022. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

En microéconomie comme dans la théorie des jeux, la théorie de l’électeur médian stipule que « dans un système de vote majoritaire, c’est le candidat ou parti préféré de l’électeur médian qui est élu ».

Le paysage politique israélien est des plus diversifiés, avec pas moins de 13 partis dans l’actuelle Knesset, et la politique israélienne moderne s’est souvent résumée à une lutte pour ce fameux électeur médian, que les commentateurs attribuent à ce qu’ils qualifient de « droite douce ».

À ce stade, il est important de noter que la droite et la gauche en Israël aujourd’hui ne correspondent pas nécessairement à ce que des lecteurs étrangers peuvent connaître. En Israël, droite et gauche ne se définissent généralement pas par l’idéologie économique ou la plateforme sociale. Plus sûrement, les termes « droite » et « gauche » sont devenus des marqueurs identitaires (et bien sûr des insultes), relatifs à un positionnement sur les questions relatives à la paix, aux Palestiniens et, plus récemment, à la démocratie et au système judiciaire.

Il existe aussi un assez fort degré d’ « identité tribale » et, selon que vous êtes né dans une famille de droite à Netivot, ou une famille de gauche dans le nord de Tel Aviv, les données suggèrent que vos enfants et voisins voteront de la même manière.

L’économie, la politique budgétaire et les débats sur le grand gouvernement contre le petit gouvernement représentent finalement peu de poids dans la démarcation entre droite et gauche en Israël, pas plus que la question de la religion et de l’État. Israël, par exemple, a des partis laïcs de droite qui se définissent ainsi eux-mêmes, et des partis religieux dont les politiques de protection sociale (et les modes de vote) sont fermement ancrés à gauche.

De nombreux sondeurs et stratèges (y compris les auteurs de cet article) ont mené des sondages et animé des groupes de discussion dans le but de cartographier et définir cette fameuse « droite douce », sur les plans démographique, géographique et psychographique.

Des caractéristiques et modèles se dessinent. Les électeurs ont ainsi tendance à être plus traditionnels sur le plan religieux et plus durs en matière de sécurité, comme sur les questions relatives à la paix. Dans de nombreux groupes de discussion, nous avons rencontré des Likudnikim traditionnels, comme Benny Begin ou Dan Meridor, qui avaient tout simplement perdu confiance dans l’incarnation de leur parti.

La caractéristique peut-être la plus déterminante de cette frange de l’électorat est précisément l’absence de caractéristique dominante. Ainsi est l’électeur médian. C’est ce qui se rapproche le plus d’une norme en Israël.

Dans ce cas, que reste-t-il au centre ? Eh bien, si nous en jugeons par l’électeur médian, ou même l’électeur moyen, la droite douce est le centre.

Le Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, à droite, s’entretient avec le ministre de la Défense, Benny Gantz, qui portent tous deux des masques de protection en raison de la pandémie de COVID-19, lors d’un Conseil des ministres à Jérusalem, le 7 juin 2020. (Crédit : Menahem Kahana/ via l’AP)

Depuis l’échec du processus de paix d’Oslo en 2000, le centre de gravité de la politique israélienne s’est déplacé à droite. Les sondages montrent qu’environ 40 à 45 % des Israéliens juifs se définissent aujourd’hui comme étant de droite, et 30 à 35 % se définissent comme étant au centre, centre-gauche et à gauche. Les 20 à 25 % restants, électeurs médians y compris, s’estiment « de centre-droit ».

Les Premiers ministres des vingt dernières années pourraient tous, dans une certaine mesure, prétendre à la tête du camp de l’électeur médian, des gouvernements Kadima d’Ariel Sharon et Ehud Olmert aux premières années du deuxième mandat de Benjamin Netanyahu.

Des partis éphémères se sont créés et ont eu un réel succès en attirant ce groupe d’électeurs amorphes, du parti Shinui de Yosef (Tommy) Lapid, qui a remporté 15 sièges en 2003, au Koulanou de Moshe Kahlon en 2015. Le fils de Lapid, l’actuel Premier ministre par intérim Yair Lapid, a également tenté d’attirer à lui l’électeur médian de la droite douce lors de son entrée en politique, et à nouveau après avoir quitté le gouvernement, en 2015.

Le ministre des Finances de l’époque Yair Lapid (à gauche) et le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une conférence de presse, en 2013. (Crédit : Flash90)

Ces dernières années, à mesure que Netanyahu s’éloignait de cet électeur médian, flirtant avec les extrêmes, arrimant ses gouvernements aux ultra-orthodoxes et attaquant le système judiciaire et l’État de droit, une parcelle fertile de terrain de la droite douce s’est libérée.

C’est à l’aune de ces événements qu’il convient d’analyser la fusion Kakhol Lavan et Tikva Hadasha annoncée la semaine dernière. En choisissant Gideon Saar (aux détriments d’une fusion avec le Parti travailliste dans la perspective des élections), Benny Gantz et son parti Kakhol lavan cherchent à séduire cet électeur médian.

Avec Lapid désormais clairement ancré au centre-gauche, Gantz et Saar espèrent que ce partenariat leur permettra de mieux positionner leur liste pour attirer les électeurs de la « droite douce » et, au final, prendre la tête du centre-droit.

De gauche à droite : Les dirigeants du Kakhol lavan Benny Gantz, Yair Lapid, Moshe Yaalon et Gabi Ashkenazi, lors d’une conférence de presse à Tel Aviv, le 18 mars 2019. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Pour Gantz, il n’y a rien de vraiment nouveau. Son premier geste, à son entrée en politique, a été de rejoindre Moshe Yaalon, ex-membre dirigeant de droite du Likud. Et tout au long des trois campagnes électorales au cours desquelles il a dirigé le bloc centriste, Gantz a toujours cherché à positionner le parti légèrement à droite du centre.

Cela s’est accentué suite à sa décision de former un gouvernement de coalition avec Netanyahu en 2020, ce qui a précipité les anciens électeurs de centre-gauche et centristes de Kakhol lavan dans les bras de Lapid. Ceux qui penchaient plutôt vers la droite sont, dans l’ensemble, restés aux côtés de Gantz.

Le sondage de cette semaine, qui donne au parti 13 à 14 sièges, n’est pas une surprise. Les nouveaux partis ont tendance à recueillir de bonnes estimations au moment de leur création, mais ce soutien est, dans les faits, souvent bien plus diffus et volage.

Ainsi, lors de dernières élections, la base de Tikva Hadasha s’était érodée en l’espace de quelques mois, passant de 19 à 6 sièges, tandis que le parti Les Israéliens de l’ex-maire de Tel Aviv, Ron Huldai, proche d’une projection à deux chiffres au moment de la création du parti, avait complètement disparu en l’espace de quelques semaines seulement.

Bien que les choses soient mouvantes en la matière, les stratèges du parti se méfient du risque de dérive, lorsque ce qui était à la base une nouvelle alliance s’installe dans une certaine durée et que les 13-14 sièges initiaux refluent progressivement vers des données à un chiffre (la situation de Kakhol lavan dans les sondages avant l’annonce du partenariat).

Dans une large mesure, cependant, le nombre de sièges que le nouveau parti prend est moins important que la nature-même de ces sièges. Dans un paysage politique fortement dominé par les blocs, arracher un ou deux sièges au bloc adverse peut valoir plus de 10 ou 20 sièges à l’intérieur de son propre bloc.

Prenons l’exemple de Tikva Hadasha, de Saar, lors des dernières élections : bien qu’il n’ait remporté que six sièges, le résultat a été suffisant pour empêcher Netanyahu de former une coalition et permettre la formation d’un gouvernement de coalition, historique mais de courte durée.

Bien que leur objectif, cette fois-ci, soit de remporter au moins le double de sièges par rapport à 2021, Gantz et lui espèrent que leur alliance aura les mêmes effets. À savoir priver Netanyahu des 61 sièges dont il a besoin pour former un gouvernement, et permettre la formation d’un gouvernement national pluriel, dirigé depuis le centre-droit (idéalement par Gantz lui-même).

Actualisation du sondage sur les sondages

L’état de la campagne électorale israélienne : sondage du 17 juillet 2022, montrant le nombre de sièges que les partis remporteraient si les élections avaient lieu aujourd’hui, sur la base d’une pondération des derniers sondages d’opinion.

L’alliance Kakhol lavan et Tikva Hadasha a beau avoir occupé le devant de la scène politique cette semaine (du moins jusqu’à l’arrivée du président américain Biden), elle n’a guère changé la physionomie des sondages.

Dans notre sondage, le parti se situe actuellement à 13,5 sièges, soit une augmentation de 0,5 siège par rapport au total combiné des partis la semaine dernière (8,5 + 4,5). En matière de fusions [de partis] en Israël, on considère généralement que 2 + 2 font 3 (c’est-à-dire que les deux partis combinés recueillent moins de voix que la somme des voix des deux partis pris isolément). À ce stade, les deux partis, combinés ou pris isolément, affichent sensiblement le même résultat.

La ministre de l’Intérieur, Ayelet Shaked, à son arrivée pour une réunion du Conseil des ministres à Jérusalem, le 15 mai 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La grande tendance de cette semaine – qui n’est pas une grande nouvelle – est la chute de Yamina, avec à sa tête Ayelet Shaked, qui n’a réussi à franchir le seuil critique dans aucun des cinq derniers sondages.

Cela a pour effet de pousser à la hausse tous les autres partis. Sur les 11 autres partis, huit ont augmenté leur score cette semaine, deux l’ont diminué et un parti n’a pas vu sa situation évoluer.

Le grand gagnant à ce stade est Yesh Atid, qui a presque pris un siège, dans notre moyenne, au cours de la semaine passée.

Pour ce qui est des blocs, celui de Netanyahu (Likud, Sionisme religieux et les partis Haredim) s’affiche actuellement à 60 sièges exactement, soit une augmentation d’un siège par rapport à la semaine dernière. La coalition actuelle recueille 54,2 sièges (en baisse de 0,4 par rapport à la semaine dernière). (Pour un rappel sur la méthodologie et les points aveugles de ces sondages, voir l’article paru la semaine dernière sur la manière de donner du sens aux sondages d’opinion.)


Simon Davies et Joshua Hantman sont associés chez Number 10 Strategies, cabinet international de conseil en stratégie, recherche et communication, qui a sondé et mené des campagnes pour des présidents, des Premiers ministres, des partis politiques et de grandes entreprises dans des dizaines de pays, sur quatre continents.

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