Rechercher
Le ToI enquête

Battus en justice, les Palestiniens de Masafer Yatta bientôt expulsés

Au terme d'une bataille judiciaire de 20 ans, les huit villages situés dans une zone de tir seront détruits, malgré des questions en suspens - dont celle des motivations de l'armée

Mohammed Abu Sabaha, 46 ans, et sa fille Zeynab posent parmi les ruines de la maison familiale démolie par l’armée israélienne, dans le hameau palestinien d’al-Fakhit à Masafer Yatta, en Cisjordanie, 1er lundi août 2022. (AP/Nasser Nasser)
Mohammed Abu Sabaha, 46 ans, et sa fille Zeynab posent parmi les ruines de la maison familiale démolie par l’armée israélienne, dans le hameau palestinien d’al-Fakhit à Masafer Yatta, en Cisjordanie, 1er lundi août 2022. (AP/Nasser Nasser)

FAKHIT, Cisjordanie – Le conflit qui oppose depuis des dizaines d’années les Palestiniens et le gouvernement israélien au sujet d’un ensemble de hameaux poussiéreux du sud de Hébron pourrait prendre définitivement fin.

À l’issue d’une bataille judiciaire de plus de 20 ans, la Cour suprême israélienne a statué début mai en faveur de l’armée, l’autorisant à expulser plus de 1 300 Palestiniens vivant à l’intérieur d’une zone d’entraînement militaire qui couvre des kilomètres de collines vallonnées.

« Ils veulent nous chasser d’ici, pour de bon », affirme Haytham Abu Sabha, directeur d’école, qui dit avoir vécu dans ce village toute sa vie.

Si elle a lieu, cette expulsion serait la plus importante en Cisjordanie depuis qu’Israël a conquis le territoire lors de la guerre des Six Jours en 1967, selon l’Association pour les droits civils en Israël.

Fakhit fait partie de la vingtaine de hameaux palestiniens qui parsèment Masafer Yatta, le nom arabe des collines tentaculaires situées au sud de Hébron.

Huit d’entre eux environ seraient rasés en vertu de cette décision. Les Palestiniens de la région sont bergers et agriculteurs ; leurs chèvres et leurs moutons paissent sur les flancs broussailleux des collines.

En 1979, l’armée avait exproprié quelque 30 kilomètres carrés de terres qu’elle avait déclarée « zone de tir 918 ». Depuis lors, l’armée israélienne a tenté d’expulser les Palestiniens vivant dans huit villages situés à l’intérieur de cette zone militaire, dont la plupart sont constitués de maisons basses aux toits de fortune.

Les Palestiniens locaux ont fait valoir que leur présence était antérieure à la zone de tir, signifiant qu’ils ne pouvaient être expulsés en vertu de la loi israélienne.

Les autorités israéliennes contestent cette affirmation faite par les Palestiniens et les avocats du gouvernement ont présenté des photos satellites qui, selon eux, ne montrent aucune structure résidentielle au sommet des collines avant les années 1990.

« Ils n’ont jamais vécu là. On ne voit pas, par exemple, de cultures agricoles ou de vergers cohérents [sur les photos satellite]… Il n’y a pas d’habitations permanentes claires et visibles à l’œil nu », affirme Kobi Eliraz, ex-conseiller principal du ministère de la Défense pour les affaires d’implantations.

« Les Palestiniens savent qu’ils peuvent voler des terres aux Juifs, alors ils n’hésitent pas à le faire », assure Eliraz.

Mais les Palestiniens expliquent que les maisons n’étaient pas visibles car ils vivaient dans des grottes et élevaient leurs troupeaux sur les collines. Un anthropologue, Yaakov Habakuk, a témoigné de ces foyers inhabituels dans un récit contemporain.

« J’ai moi-même grandi dans une grotte. J’y ai passé les jours les plus heureux de mon enfance », atteste un habitant du village voisin de Tuba, qui préfère ne pas révéler son identité.

Des groupes de défense des droits de l’Homme, à gauche, soutiennent les résidents palestiniens. Selon Alon Cohen-Lifshitz, urbaniste pour l’ONG Bimkom, un examen plus approfondi des images permet de voir clairement les maisons troglodytes et d’autres structures.

Depuis que la zone de tir a été proclamée, au début des années 1980, les autorités israéliennes ont démoli de nombreuses structures construites illégalement dans la zone. Et en 1999, l’armée israélienne a pris la décision d’expulser une bonne fois pour toutes les Palestiniens qui y vivaient.

Quelque 700 Palestiniens ont été déplacés vers des zones situées en bordure de la zone de tir. De nombreuses structures, dans les villages, ont été démolies et certaines grottes ont été remplies de béton, déclare Abu Sabha, le directeur de l’école. Les Palestiniens, soutenus par l’Association pour les droits civils en Israël, ont fait appel devant la Cour suprême.

Les deux parties se sont affrontées pendant plus de vingt ans au tribunal. Les Palestiniens de Masafer Yatta vivent depuis lors dans l’incertitude la plus totale.

Malgré l’illégalité de toutes les nouvelles constructions, les Palestiniens ont continué à bâtir de nouvelles maisons et des structures agricoles pour subvenir aux besoins de leur population croissante. Le spectacle des bulldozers israéliens rasant les maisons était devenu tristement banal.

« Il est impossible d’obtenir un permis dans une zone de tir. Les plaignants [palestiniens] sont pris au piège depuis 22 ans », regrette Dan Yakir, avocat pour l’Association pour les droits civils en Israël.

Ayant été construites dans une zone de tir, les maisons des villages n’ont pas pu être légalement raccordées à l’électricité ou à l’eau. Les Palestiniens se sont débrouillés en installant des panneaux solaires ou en utilisant des groupes électrogènes, parfois confisqués par l’armée.

Juste à l’extérieur de la zone de tir, des avant-postes israéliens – également construits illégalement en vertu de la loi israélienne – fleurissent sur les collines voisines. Les résidents de ces avant-postes, contrairement aux Palestiniens, ont eux accès à l’eau courante et à l’électricité.

Selon Cohen-Lifshitz, les résidents des avant-postes se sont discrètement étendus aux abords de la zone de tir, bâtissant de petites structures agricoles et des routes menant à trois avant-postes locaux – Havat Maon, Avigayil et Mitzpe Yair.

« On observe une tendance généralisée à la propagation des implantations situées à proximité de la zone de tir jusque dans la zone elle-même, en totale contradiction avec les restrictions imposées par les zones de tir », écrit Cohen-Lifshitz à propos des trois avant-postes.

Les Palestiniens disent que les résidents des avant-postes les harcèlent régulièrement. Certaines des violences extrémistes juives les plus éhontées de ces dernières années – a l’instar de cette foule qui a lancé des pierres sur des voitures et des maisons au mois de septembre dernier, blessant un petit Palestinien de trois ans – ont eu lieu dans le secteur.

« Les autorités israéliennes s’efforcent de rendre notre vie insupportable. Ce serait trop embarrassant [de nous expulser], alors ils nous privent de droits fondamentaux dans l’espoir que nous partirons de nous-mêmes », dénonce Abu Sabha.

« Mais maintenant, ils ont compris que ça ne marchera pas. Nous avons imposé notre propre réalité sur le terrain depuis ces 20 dernières années », ajoute-t-il.

Le 3 mai, à minuit, jour de l’indépendance d’Israël, le tribunal a finalement rendu son jugement en toute discrétion. Les juges ont décidé que l’armée pouvait expulser les Palestiniens, a écrit le juge David Mintz, représentant la majorité.

Mintz a confirmé la décision de l’armée : les Palestiniens n’ont jamais été des résidents permanents, mais plutôt des éleveurs saisonniers qui allaient et venaient sur les collines avec leurs troupeaux.

« Aucun signe d’habitation ne peut être observé dans la région avant 1980, certainement pas d’habitation permanente dans toute la région », écrit Mintz, affirmant que l’armée a fourni « une preuve claire ».

Mintz a fustigé les Palestiniens pour avoir continué à bâtir des structures dans leurs villages entre-temps, affirmant qu’ils avaient utilisé le délai offert par la procédure judiciaire pour continuer à construire.

« Contourner la loi et demander une réparation équitable sont deux choses incompatibles », a précisé Mintz.

Le chef des résidents des implantations, Yochai Damari, qui préside le conseil régional des collines de Hébron, a salué la décision et dénoncé les Palestiniens, qui ont occupé des terres appartenant à l’armée.

« Ils ne sont pas censés être sur des terres de l’État. Ce sont des squatteurs et c’est la raison pour laquelle la Cour Suprême leur a ordonné d’évacuer [la zone]. Je m’en réjouis, car nous nous battons pour le territoire de notre pays », explique Damari dans un message vidéo qui a été publié sur sa page Facebook.

Hors champ

Dans la salle d’audience, les avocats de l’armée et les défenseurs des Palestiniens ont formulé leurs arguments en fonction d’une multitude de considérations techniques prescrites par la loi.

Ils sont en désaccord sur tout, que ce soit sur le moment où les Palestiniens sont arrivés ou sur la fréquence d’utilisation du terrain par l’armée.

Au-delà des murs de la Cour Suprême, les résidents d’implantations et les Palestiniens considèrent la lutte autour de ces collines comme un élément central du bras de fer en cours sur l’avenir de la Cisjordanie.

Des Palestiniens et des militants de gauche manifestent avant une audience de la Cour suprême israélienne sur l’opportunité d’expulser un millier de Palestiniens vivant dans une zone de tir, dans les collines du sud d’Hébron, le 15 mars 2022. (Crédit : Yahel Gazit)

Palestiniens et Israéliens de gauche espèrent que ce secteur fera partie d’un État palestinien, idée à laquelle s’oppose la droite israélienne.

Les deux parties voient dans la zone C, presque vide – mais où se situent la quasi-totalité des implantations israéliennes – un champ de bataille décisif.

Les deux parties s’accusent mutuellement de chercher à s’installer de facto sur les terres.

Damari, chef du conseil des résidents, qualifie la décision de « bonne pour les implantations, bonne pour les terres de l’État, bonne pour la bataille autour de la zone C dans laquelle nous sommes si fortement impliqués ».

L’organisation à but non lucratif de gauche Kerem Navot estime à 18 % la surface de la Cisjordanie occupée par des zones d’entraînement militaire.

L’armée israélienne dit utiliser ces zones pour des entraînements essentiels.

« L’importance vitale de cette zone de tir pour l’armée israélienne découle du caractère topographique unique du secteur, qui permet à toutes les sortes d’unités de suivre des entraînements spécifiques, de l’escouade au bataillon », ont indiqué les avocats de l’armée israélienne à la Cour suprême lors de l’une des interminables audiences à propos de Masafer Yatta.

Mais les documents d’archives issus des premières années du contrôle israélien en Cisjordanie laissent entrevoir une toute autre motivation, plus en phase avec le souhait d’asseoir un contrôle total de la zone.

Lors d’une réunion du Comité gouvernemental des implantations en 1981, le futur Premier ministre Ariel Sharon déclarait que les zones de tir dans le sud des collines d’Hébron étaient nécessaires pour s’assurer que la région reste aux mains des Israéliens.

« Nous pensons qu’il convient de créer toujours plus de zones d’entraînement à la frontière, au pied de Hébron, vers le désert de Judée. [C’est] lié au phénomène dont je parlais tout à l’heure – à savoir au phénomène d’expansion des Arabes, qui partent des collines rurales vers le désert », expliquait alors Sharon, défenseur de longue date du mouvement des implantations israéliennes.

Des Palestiniens manifestent contre la politique israélienne et les attaques de résidents d’implantations dans les collines du sud d’Hébron, sous le regard des soldats, le 2 janvier 2021. (Crédit : WAFA)

Le comité de Sharon avait envoyé une recommandation officielle à l’armée israélienne pour qu’une zone de tir soit déclarée dans le sud des collines d’Hébron.

La zone de tir 918 avait été conçue peu après.

Les avocats des Palestiniens ont présenté le procès-verbal de cette réunion comme élément de preuve lors des audiences à la Cour suprême.

Mais les juges ne se sont pas arrêtés sur les propos contenus dans ce document, au motif qu’ils étaient trop généraux.

Dans au moins deux cas, des responsables israéliens ont modifié ou proposé de déplacer les limites des zones de tir pour les adapter à la construction d’implantations israéliennes.

En 2015, le commandant israélien de Cisjordanie de l’époque, Nitzan Alon, avait ainsi signé un ordre de retrait d’environ 20 hectares de la zone de tir 912, qui se trouvait à proximité de l’implantation de Maale Adumim, selon des documents consultés par le Times of Israel.

Cette zone est aujourd’hui construite et les maisons sont clairement visibles sur les images satellites.

Des photos satellites de 2014 (à gauche) et de 2022 (à droite) montrent une zone qui faisait autrefois partie de la zone de tir 912, qui abrite aujourd’hui des habitations à Maale Adumim. (Crédit : Kerem Navot)

Au nord de la Cisjordanie, le gouvernement israélien a indiqué dans des documents judiciaires qu’il envisageait de déplacer les limites de la zone de tir 904a afin de laisser la place à deux avant-postes israéliens illégaux construits dans la région, la ferme d’Itamar et Givat Arnon.

Des Palestiniens installés à Khirbet Tana, à proximité, ont saisi la Cour suprême en demandant pour quelle raison leurs maisons allaient être démolies, alors que les avant-postes israéliens illégaux, situés dans la même zone de tir, ne connaîtront manifestement pas le même sort.

« Les responsables locaux ont demandé aux autorités compétentes de l’armée de retirer de la zone de tir le terrain sur lequel se trouvent les deux avant-postes », a répondu l’armée, indiquant à la cour qu’elle continuait à examiner la question.

Lignes rouges

La décision du tribunal rendue en mai a donné le feu vert à l’armée pour expulser les Palestiniens. Mais cela ne signifie pas que les autorités israéliennes vont nécessairement le faire.

Le gouvernement de transition israélien, profondément divisé entre la droite et la gauche, pourrait ne pas être en mesure de procéder à l’exécution des ordres d’expulsion.

« Ce serait dommage – car il s’agit d’une mesure essentielle, nécessaire et urgente », a déclaré Eliraz.

Des enfants palestiniens agitent les drapeaux nationaux en accueillant le Premier ministre palestinien Mohamed Shtayyeh dans le village de Masafer Yatta en Cisjordanie, le 26 juin 2022. (Crédit : Majdi Mohammed/AP)

Selon les militants israéliens de gauche, une expulsion en masse est peu probable ; les groupes de défense des droits humains pensent que les Palestiniens seront lentement poussés à quitter la zone par diverses mesures administratives, a déclaré Shira Livne, responsable de l’Association pour les droits civils en Israël.

Les résidents palestiniens de Masafer Yatta, dont les arguments ont été rejetés par les tribunaux israéliens, placent désormais leurs espoirs dans une campagne de pression internationale sur Israël pour mettre fin aux démolitions.

« Nous demandons à la communauté internationale d’agir pour mettre fin à cette situation. Puisqu’il n’y a pas de justice dans les tribunaux israéliens, nous pouvons aller jusqu’à la Cour pénale internationale », a déclaré Younes, le chef du conseil local.

Mais un diplomate occidental suivant de près le dossier a estimé que la pression internationale aurait peu d’effet sur les autorités israéliennes si elles choisissaient finalement d’expulser les Palestiniens en masse.

Le porte-parole du département d’État, Ned Price, s’exprime lors d’une conférence de presse au département d’État, le jeudi 10 mars 2022, à Washington. (Crédit : AP Photo/Manuel Balce Ceneta)

« Il y a tellement de lignes rouges qui ont été franchies et il ne s’est pas passé grand-chose. Il y aura des tweets et des déclarations. Les États-Unis feront pression en coulisses », a déclaré le diplomate, s’adressant au Times of Israel sous couvert d’anonymat.

Lors d’une conférence de presse à Washington début juin, le porte-parole du département d’État américain Ned Price a répété l’opposition américaine aux mesures « unilatérales » des Israéliens et des Palestiniens, « y-compris concernant les expulsions ».

« Mais, honnêtement, que pouvons-nous faire ? », a déclaré le diplomate occidental. « Rien qui puisse empêcher cela. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...