BDS : Israël parle mais n’agit pas
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Analyse

BDS : Israël parle mais n’agit pas

Pourquoi un Etat capable de construire l'une des armées les plus puissantes au monde semble incapable de concevoir un effort stratégique significatif contre cette nouvelle menace ?

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Illustration. Des panneaux appelant au boycott d'Israël lors d'une manifestation anti-Israël à San Francisco, en avril 2011. (Crédit : CC BY dignidadrebelde, Flickr)
Illustration. Des panneaux appelant au boycott d'Israël lors d'une manifestation anti-Israël à San Francisco, en avril 2011. (Crédit : CC BY dignidadrebelde, Flickr)

Après sept mois d’élections et de négociations de coalition qui ont pratiquement gelé les activités du gouvernement, les dirigeants israéliens ont semblé trouver leur cause cette semaine.

Alors que le géant de la téléphonie mobile Orange a décidé de bannir Israël dans une initiative « apolitique » (selon ses dires) mais que son PDG (avant de faire marche arrière) a déclarée liée aux efforts visant à boycotter Israël, et tandis que des démarches palestiniennes à la FIFA ont brièvement menacé d’évincer Israël du monde du football, les politiciens israéliens – à la Knesset et dans le cabinet – ont émis un torrent de dénonciations contre les boycotteurs et leurs partisans.

« L’Etat d’Israël a été créé tout en luttant contre le boycott arabe », a déclaré le président Reuven Rivlin jeudi. « Les déclarations de boycott aujourd’hui ne sont pas différentes quant à leur motivation. » Autrement dit, leur objectif est d’éradiquer Israël, et non d’opérer un changement politique en Cisjordanie.

« Ce drame absurde ne sera pas pardonné », a ajouté le Premier ministre Benjamin Netanyahu, jeudi, dans sa troisième déclaration en trois jours sur les efforts de boycott, cette fois de la part d’Orange.

« Je demande au gouvernement français de désavouer publiquement la déclaration malheureuse et l’action misérable d’une société qui se trouve partiellement sous sa propriété. Dans le même temps, je demande à nos amis de déclarer sans condition – d’une voix forte et claire – qu’ils s’opposent à toute sorte de boycott de l’Etat des Juifs. »

Mercredi, un débat à la Knesset consacré au vote du syndicat étudiant britannique pour boycotter Israël s’est rapidement transformé en l’un des événements les plus véhéments du Parlement israélien.

« Une vaste campagne de délégitimation est en cours contre l’Etat d’Israël, et contre son existence comme État-nation du peuple juif », a déclaré la ministre de la Justice Ayelet Shaked à la tribune de la Knesset.

« Le but de cette campagne n’est pas seulement d’influencer une politique israélienne en particulier, il est de noircir le nom d’Israël, de nuire à ses intérêts vitaux et à sa capacité de se défendre », a-t-elle insisté avec véhémence, « et au bout du compte de mettre fin à son existence en tant qu’Etat juif et démocratique. Ceci est une campagne centrée sur la désinformation, les mensonges et les menaces, qui vise à dépeindre Israël comme la source de tous les maux dans le monde, tout comme l’antisémitisme dont ont été victimes les Juifs dans le passé. »

La ministre de la Justice Ayelet Shaked s'adressant à la Knesset le 3 juin 2015 (Crédit : Capture d'écran La chaîne de la Knesset via Walla)
La ministre de la Justice Ayelet Shaked s’adressant à la Knesset le 3 juin 2015 (Crédit : Capture d’écran La chaîne de la Knesset via Walla)

« C’est un antisémitisme sous une nouvelle forme, a-t-elle presque crié, avec les mêmes symptômes d’antisémitisme. Le vieil antisémitisme déshumanisait les Juifs, et maintenant c’est ce qui est fait pour l’Etat des Juifs ». La campagne « ne veut pas diviser le pays, mais l’éradiquer. »

« Ouvrez vos yeux et vos oreilles », a exigé Shaked, regardant ostensiblement les législateurs de gauche du parti Meretz.

Mais la rhétorique de plus en plus stridente ne s’est pas limitée à la droite.

« Nous ne pouvons supporter votre victimisation », a déclaré la présidente de Meretz, Zahava Gal-on, à Shaked en un geste dédaigneux depuis le podium. « Vous pouvez cesser » les accusations à peine voilées contre la gauche, a continué Gal-on, « parce que le gouvernement Netanyahu travaille au service du boycott. »

La députée Meretz Michal Rozin a déclaré : « La façon de gérer l’isolement croissant d’Israël n’est pas via un plaidoyer, mais en mettant fin à l’occupation. Le gouvernement doit intérioriser que le boycott est un appel au réveil, pas une propagande antisémite contre Israël. Est-ce que le soutien continu aux implantations vaut la démolition de la réputation d’Israël en tant que nation légitime dans le monde ? »

Un observateur occasionnel pourrait conclure que l’envolée rhétorique sur la menace du BDS de ces derniers jours reflète une nouvelle volonté de la part des dirigeants israéliens de résoudre le problème.

En effet, un ministre, le ministre de la Sécurité interne et des Affaires stratégiques, Gilad Erdan, est officiellement chargé par une décision du cabinet de l’année dernière de gérer les efforts du gouvernement sur la question.

Pourtant, la rhétorique passionnée, et même les 100 millions de shekels promis au ministère des Affaires stratégiques pour remplir cette tâche, contrastent fortement avec l’inaction presque totale d’Israël sur la question.

Gilad Erdan le 18 mai 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
Gilad Erdan le 18 mai 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Erdan projette de former une équipe pour lutter contre le BDS et les efforts de délégitimer Israël.

En 2009, le portefeuille des Affaires stratégiques, alors détenu par le ministre du Likud, Moshé Yaalon (aujourd’hui ministre de la Défense), a commencé à ériger un plan de grande envergure, mené par l’ex-brigadier-général de Tsahal, Yossi Kuperwasser, pour mettre en place une équipe de planification stratégique, qui renforcerait la capacité de l’Etat à étudier la menace internationale de BDS et la combattre.

Des idées similaires ont été émises par le dernier gouvernement, lorsque le ministère était dirigé par le ministre de l’Energie actuel, Yuval Steinitz.

Et voici le résultat de ces six années de sérieux débats : le ministère des Affaires stratégiques emploie actuellement plus de la moitié d’une douzaine d’employés – dans l’ensemble du ministère – et seulement deux d’entre eux sont en quelque sorte chargés de traiter du BDS.

Le ministère des Affaires étrangères, lui aussi, comprend un fonctionnaire chargé de gérer la campagne de boycott, mais il a été officiellement dépouillé de cette fonction quand elle a été transférée aux Affaires stratégiques.

La situation du ministère des Affaires étrangères est particulièrement absurde, puisque ce sont les ambassadeurs d’Israël à l’étranger qui sont habituellement les seuls fonctionnaires de l’État capables de suivre les efforts de boycott à l’étranger.

Pourtant, ils sont dans l’incapacité de le faire car la question est maintenant gérée par un ministère distinct. Et c’est tout.

La lutte contre le BDS d’Israël se limite à trois, peut-être quatre fonctionnaires répartis entre un ministère des Affaires étrangères officiellement dépouillé de la responsabilité de la question et un quasi inexistant ministère des Affaires stratégiques, avec à peine un ministre à temps partiel.

Et, bien sûr, les diplomates, les émissaires sous-payés de l’Etat juif, sont abandonnés à leurs propres moyens par une classe politique qui a échoué à joindre les actes à la parole.

Pourquoi tant d’écart entre la rhétorique et l’action ? La menace du BDS est devenue un gourdin irrésistible utilisé à la fois par la droite et par la gauche pour s’attaquer mutuellement.

L’enthousiasme avec lequel les politiciens israéliens parlent de la question – Yair Lapid, Yaakov Peri, Danny Danon, Ahmad Tibi, Miri Regev ; la liste des politiciens est longue – est mu par l’argument – utilisé par tous – que l’autre fait du tort au pays. Dans ces querelles domestiques, chaque côté a un intérêt manifeste à évoquer la menace, et très peu intérêt à suggérer ce qui pourrait être fait pour l’atténuer.

Il est difficile de bien rendre compte des cris incessants et de la dérision qui ont ponctué les commentaires de presque tous les orateurs lors du débat sur le BDS à la Knesset. Et du fait évident qu’il était clair pour de nombreux législateurs que Rozin et Shaked ont parlé de politique intérieure bien plus que de politique étrangère.

La droite a compris depuis longtemps que l’effort de BDS est une aubaine électorale. Avec les exemples abondants de partisans et participants ouvertement antisémites, il est facile de dépeindre le mouvement du BDS aux Israéliens comme davantage qu’un laid préjudice – et de représenter la gauche israélienne comme ses facilitateurs.

La gauche, quant à elle, ayant échoué au cours des dernières années à convaincre les Israéliens qu’ils peuvent faire confiance aux politiciens palestiniens pour rétribuer un retrait israélien par la paix, a pris la menace de BDS comme un nouveau message, faisant valoir que l’alternative à de dangereux retraits territoriaux – l’isolement, le boycott, la délégitimation – est encore plus dangereuse.

Le débat de mercredi au parlement a donné un exemple exquis des deux ‘narratifs’ autour de cette question et démontré pourquoi la droite peut être la grande gagnante des débats sur le BDS.

La députée Meretz Michal Rozin assiste à une réunion de commission de la Knesset, le 26 novembre 2013 (crédit : flash 90)
La députée Meretz Michal Rozin assiste à une réunion de commission de la Knesset, le 26 novembre 2013 (crédit : flash 90)

L’affirmation de Rozin – qu’Israël doit choisir entre les « implantations ou la légitimité » – laisse entendre qu’Israël traîne des pieds sur les pourparlers de paix en raison des implantations.

Mais d’innombrables sondages au cours des dernières années indiquent qu’une majorité d’Israéliens soutiennent le principe d’un compromis territorial – mais ont conclu, après les conséquences désastreuses des retraits de Gaza et du Sud-Liban, qu’il étatit dangereux de le faire prématurément.

Que ce point de vue soit bon ou mauvais importe peu. Ce qui importe c’est que, selon toutes les données disponibles, la majorité des Israéliens et de leurs dirigeants ne souhaitent pas abandonner une grande partie de la Cisjordanie à un Etat palestinien.

L’autre moitié de l’équation de Rozin – la « légitimité » menacée d’Israël – peine également à convaincre une majorité d’Israéliens.

L'implantation d'Efrat en Cisjordanie le 17 décembre 17, 2014 (Crédit :Miriam Alster / Flash90)
L’implantation d’Efrat en Cisjordanie le 17 décembre 17, 2014 (Crédit :Miriam Alster / Flash90)

Après tout, pour que la menace de délégitimation réussisse à changer les comportements et la politique israélienne, elle doit vaincre, non pas un certain appétit pour toujours plus de collines de Cisjordanie, mais la conviction israélienne – répandue – que ces collines, une fois abandonnées, deviendront des repaires d’attaques contre des centres de population d’Israël.

Même en supposant qu’il est possible de convaincre une nation que sa « légitimité » peut lui être retirée – une étrange idée, quand on y pense -, est-il vraiment raisonnable de penser que cette perte puisse devenir encore plus menaçante que la menace très réelle d’attaques, concrétisée à plusieurs reprises dans les plus récents conflits Gaza et au Liban ?

Une fois de plus, les sondages suggèrent que, bien que la plupart des Israéliens sont conscients des efforts menés pour isoler le pays au sein de la communauté internationale, ils ne sont pas davantage disposés à céder les hauts plateaux de Cisjordanie.

La droite saisit mieux que Meretz joue la faiblesse des arguments de ce dernier aux oreilles des Israéliens, mais estime qu’il est utile de grossir l’importance du problème pour son propre gain politique. L’occasion est presque trop belle.

Lorsque Meretz qualifie le BDS de « non antisémite », et avertit qu’il est le prix à payer inévitable de l’occupation, la gauche profonde épingle ouvertement ses espoirs de mise en œuvre de son programme politique sur une campagne fanatique teintée de harcèlement contre Israël et les Israéliens – une campagne qui, dans le narratif de la gauche israélienne, ne se terminera qu’avec un retrait territorial israélien qui, selon la population, compromettrait dangereusement sa sécurité. La gauche, en d’autres termes, menace cyniquement la nation de préjudice tout en paraissant ignorer la conviction profonde des Israéliens – que leur sécurité est en jeu.

Un Palestinien marche près d'un graffiti demandant le boycott d'Israël dans la ville de Bethléem en Cisjordanie 11 février 2015 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)
Un Palestinien marche près d’un graffiti demandant le boycott d’Israël dans la ville de Bethléem en Cisjordanie 11 février 2015 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

La droite a remporté les élections israéliennes en raison d’une méfiance généralisée devant tout retrait supplémentaire, et non parce que le public a adopté le projet de l’extrême-droite – d’annexion permanente de la Cisjordanie – comme son issue préférée au conflit israélo-palestinien.

Pour les annexionnistes de HaBayit HaYehudi, les pièges auto-fabriqués par la gauche créent une diversion, permettant à Shaked de faire valoir efficacement que les boycotteurs haineux du BDS sont les challengers les plus importants d’Israël sur la question palestinienne.

Autosuffisance

La rhétorique de la crainte, complètement fausse, est-elle une fonction de la manœuvre politique intérieure, ou les dirigeants israéliens croient-ils vraiment que la question est si importante ? Et dans ce cas, pourquoi un Etat capable de construire l’une des armées les plus puissantes au monde semble incapable de concevoir un effort stratégique significatif contre cette nouvelle menace ?

Parmi les traits culturels particuliers qui caractérisent l’élite politique et militaire israélienne, une croyance largement répandue en une hiérarchie de la respectabilité des menaces prévaut. Certaines menaces seraient plus valables et dignes que d’autres.

Pendant des décennies, les dirigeants partisans de ce point de vue étaient fiers de dédaigner le plaidoyer et les relations publiques, et l’idée même que s’expliquer devant le monde pourrait constituer un élément important de la stratégie nationale.

Il y a une certaine noblesse à piloter un avion de chasse ou à mener des fantassins dans la bataille, suggère cette opinion. Les guerres secrètes du Mossad égelement semblent sérieuses, car elles sont remplies d’innombrables actes de dévotion, ignorés des hommes et des femmes qui ne font que parler.

Mais, dans la panoplie des affaires étrangères et des appareils de défense, ceux qui ont fait de la parole leur gagne-pain, les diplomates et les porte-paroles qui défendent la politique israélienne ou l’existence même d’Israël dans le monde, sont toujours évincés de ce cercle de respectabilité.

Un surfeur regarde le spectacle des forces aériennes israéliennes sur le  Jour de l'Indépendance sur une plage de Tel Aviv le 23 avril 2015 (Crédit : Matanya Tausig / Flash90)
Un surfeur regarde le spectacle des forces aériennes israéliennes sur le Jour de l’Indépendance sur une plage de Tel Aviv le 23 avril 2015 (Crédit : Matanya Tausig / Flash90)

Les racines de ce dédain touchent profondément à la psyché et à l’expérience israélienne. Alors que la défense physique d’Israël est vue par des générations de pères fondateurs israéliens et de guerriers comme un acte rédempteur de l’autonomie, la défense rhétorique de l’Etat juif semble l’inverse.

Défendre Israël dans la cour de l’opinion mondiale revenait à admettre que l’opinion du monde comptait, et donc à rétablir, même faiblement, cette dépendance que des générations de sionistes voyaient comme la triste condition des Juifs dans la diaspora.

Ce n’était pas un préjudice mineur. Il a prévalu dans la politique israélienne pendant des décennies, dictant les réponses du pays à la censure de l’ONU, à la critique juive américaine et au refus arabe.

Ce dédain persiste, d’une façon implicite mais omniprésente, entre les hommes politiques et les élites militaires. La négligence du corps diplomatique et l’indifférence institutionnelle aux défis posés par exemple par le BDS découlent plus généralement de ce préjugé culturel.

Les politiciens israéliens reculent toujours instinctivement devant tout engagement qui paraît concéder aux détracteurs du pays que leurs opinions, ou même les opinions de leurs populations, comptent pour l’Etat juif autonome et indépendant.

Même devant cette campagne mondiale contre l’Etat juif, les dirigeants israaéliens, désireux d’employer une version imaginée, magnifiée, de cet ennemi pour marquer des points politiques internes, ne montrent en rien qu’ils considèrent le BDS comme une menace significative, ni qu’ils ont l’intention d’agir à ce sujet.

autocollant pour le Boycott d'Israël et l'accusant d'apartheid (Crédit : Tapash Abu Shaim / Palestine Solidarity Campaign UK via Facebook)
autocollant pour le Boycott d’Israël et l’accusant d’apartheid (Crédit : Tapash Abu Shaim / Palestine Solidarity Campaign UK via Facebook)
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