Biden élu, Erdogan perd son « ami au bout du fil » à Washington
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Biden élu, Erdogan perd son « ami au bout du fil » à Washington

Le gouvernement turc s'est gardé de commenter la victoire du démocrate mais affirme qu'ils travailleront avec l'administration américaine quelle que soit son affiliation politique

Le président américain Donald Trump et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan au sommet de l'OTAN à Bruxelles, le 11 juillet 2018. (Crédit : AFP/Pool/Tatyana Zenkovich)
Le président américain Donald Trump et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan au sommet de l'OTAN à Bruxelles, le 11 juillet 2018. (Crédit : AFP/Pool/Tatyana Zenkovich)

Sous Joe Biden, le président turc Recep Tayyip Erdogan ne pourra probablement plus pouvoir peser sur les décisions du locataire de la Maison Blanche avec un simple coup de fil comme il avait l’habitude de le faire avec son « ami » Donald Trump.

Des analystes estiment toutefois que le président élu, une fois intronisé, ne devrait pas chercher à marginaliser la Turquie d’Erdogan, qui joue un rôle croissant dans la région, mais à nouer avec cet allié stratégique de l’Otan des rapports répondant à des nouvelles règles, plus strictes.

M. Trump est connu pour sa fascination pour des dirigeants à poigne dans le monde, dont M. Erdogan qu’il présentait comme un ami, mais cela n’a pas épargné aux deux pays de nombreuses crises ces dernières années, marquées par une détérioration de leur relations après un coup d’Etat manqué en Turquie en 2016.

La Turquie a appelé, sans succès, les Etats-Unis à extrader un prédicateur turc, Fethullah Gülen, qui réside en Pennsylvanie et qu’elle accuse d’être le cerveau de ce putsch avorté.

Les deux pays sont aussi en désaccord à propos d’une milice kurde qualifiée de « terroriste » par Ankara mais soutenue par Washington dans la lutte contre le groupe Etat islamique (EI) en Syrie.

Mais le lien personnel entre M. Trump et M. Erdogan a contribué à limiter les dégâts.

Avec le départ de M. Trump, le président turc « a des raisons d’être inquiet », estime Gönül Tol, experte à Middle East Institute, dans une note d’analyse.

« Je ne pense pas que l’administration Biden sera aussi indulgente avec la Turquie à propos de la Syrie et d’autres sujets », abonde Sam Heller, un expert indépendant sur la Syrie.

« Tension et appréhension »

M. Erdogan et son gouvernement se sont gardés à ce jour de commenter l’annonce de la victoire de Joe Biden par les médias américains. Le porte-parole du parti au pouvoir a affirmé lundi qu’Ankara attendait les résultats officiels pour réagir.

L’ex-vice président Joe Biden, candidat démocrate à la présidentielle américaine, enlève son masque avant de s’exprimer lors d’un événement à Dover, dans le Delaware, le 5 juin 2020 (Crédit : AP Photo/Susan Walsh)

« Sous l’administration Biden, les relations entre Washington et Ankara démarreront sans doute avec tension et appréhension », pronostique Asli Aydintasbas, du centre de recherche Conseil européen des relations internationales (ECFR).

Les autorités turques ont déjà donné le ton en réagissant fermement à une vidéo diffusée en août d’une interview de M. Biden dans laquelle il qualifie le chef d’Etat turc « d’autocrate » et souligne la nécessité de « d’enhardir » ses rivaux « pour qu’ils puissent affronter et vaincre Erdogan ».

Ankara avait dénoncé « l’ignorance pure, l’arrogance et l’hypocrisie » de M. Biden.

Les officiels turcs affirment néanmoins qu’ils travailleraient avec l’administration américaine quelle que soit son affiliation politique.

« Nous voyons nos relations au-dessus des politiques partisanes », a déclaré vendredi le ministre des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu.

« Contenir la Turquie »

Même sous l’administration Trump, les relations entre les deux pays avaient pâti des ambitions d’Ankara dans l’exploration d’hydrocarbures en Méditerranée orientale dans les eaux revendiquées par la Grèce et Chypre.

En septembre, le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo avait ainsi visité la Grèce en signe de soutien à Athènes.

« Ankara craint de voir Joe Biden développer des liens encore plus proches avec la Grèce et d’avoir une ligne plus dure contre la Turquie », décrypte Mme Tol, l’experte du Middle East Institute.

Et lorsqu’un pasteur américain était détenu pour espionnage en Turquie, M. Trump avait menacé de détruire l’économie turque s’il n’était pas libéré, provoquant une crise monétaire en 2018.

Contrairement à son futur prédécesseur, M. Biden pourrait en outre user à l’égard d’Ankara « d’un discours mettant en avant la démocratie et les droits de l’homme dans les relations bilatérales », affirme Mme Aydintasbas.

Menace de sanctions

Ayant une approche moins isolationniste que M. Trump, M. Biden pourrait aussi essayer de museler l’activisme turc à l’étranger, comme en Libye ou dans le conflit au Karabakh dans lequel Ankara a pris fait et cause pour l’Azerbaïdjan face à l’Arménie.

« Ankara craint de voir Biden essayer de contenir une Turquie en expansion », résume Mme Aydintasbas.

La Turquie se trouve par ailleurs sous la menace de sanctions américaines lourdes pour avoir acheté le système de missiles russes S-400 et l’approche qu’adoptera M. Biden sur ce dossier sera déterminante.

« Une administration Biden aura probablement les mêmes inquiétudes que celles de Trump, à savoir qu’imposer des sanctions contre la Turquie risque d’aliéner un allié qui demeure important au sein de l’Otan », temporise Mme Aydintasbas.

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