Biélorussie : l’antisémitisme s’invite à table après l’ouverture d’un restaurant
Rechercher

Biélorussie : l’antisémitisme s’invite à table après l’ouverture d’un restaurant

Les protestations contre l'ouverture d'un restaurant à Minsk ont tourné à la violence et à l'antisémitisme, mettant à l'épreuve la population juive locale et le gouvernement

Des Biélorusses participent à une prière publique au site mémoriel de Kuropaty à Minsk, Biélorussie, le 4 avril, 2019. (Crédit : Sergei Gapon/AFP/Getty Images/via JTA)
Des Biélorusses participent à une prière publique au site mémoriel de Kuropaty à Minsk, Biélorussie, le 4 avril, 2019. (Crédit : Sergei Gapon/AFP/Getty Images/via JTA)

MINSK, Biélorussie (JTA) — Le nouveau restaurant de bord de route près de la station essence n°65 ressemble plus à une base de l’armée qu’à un établissement chic.

Entourée d’une grande clôture et de caméras de surveillance, sa seule porte compte deux gardiens en uniforme. Ils interrogent les clients se présentant et gardent un œil sur les voitures pénétrant dans l’immense parking du « Allons manger », le restaurant au nom entraînant ayant ouvert l’année dernière.

Il s’agit là de quelques-unes des précautions prises par les propriétaires juifs des lieux après les violentes protestations et la rhétorique antisémite suscitées par leur proximité avec la forêt de Kuropaty, un site où des milliers d’opposants présumés à Joseph Staline ont été exécutés dans les années 30.

Le fait que certains des propriétaires soient juifs a envenimé un conflit qui prend la forme d’un défi majeur pour le gouvernement autoritaire du pays dirigé par le président Alexandre Loukachenko, souvent qualifié de dernier dictateur d’Europe.

Mais pour les Juifs de Biélorussie, il s’agit d’une inversion des rôles inopportune qui voit certains membres éminents de la communauté accusés de profaner les tombes de victimes d’assassinat non juives. Des entrepreneurs et officiels non juifs sont régulièrement montrés du doigt pour profaner les nombreux cimetières juifs qui parsèment la région.

Des officiers de police arrêtent une militante de l’opposition Nina Baginskaya sur le site de Kuropaty où des exécutions de masse avaient été perpétrées par l’occupant soviétique dans la capitale biélorusse de Minsk, le 5 avril 2019. (Crédit : AP Photo/Sergei Grits)

Plusieurs hommes d’affaires juifs ont contribué à l’ouverture de ce complexe en juin 2018. Non loin se trouvaient les tombes de 250 000 victimes des purges staliniennes commises contre des traîtres dans les années 1930 et 1940, lorsque l’Union soviétique occupait la Biélorussie d’aujourd’hui.

Alors que la controverse gonflait autour de l’emplacement du restaurant, les entrepreneurs — Arkady Izrailevich, Leonid Zaides, Alina Suris et Leon Sagalchik, entre autres — ont rejeté les critiques, affirmant que le gouvernement avait autorisé l’exploitation du terrain et que le projet ne manquait pas de respect aux victimes.

L’année dernière, les Juifs avaient dénoncé l’établissement d’un terrain de football municipal sur l’ancien cimetière de Klimontow en Pologne. Des travaux de construction sur le site de l’ancien ghetto juif de Brest en Biélorussie et sur l’ancien cimetière de Gomel dans l’est du pays avaient mis au jour des centaines de dépouilles juives. En Lituanie, des Juifs s’opposent à un projet de centre de conférence sur un cimetière juif de Vilnius.

Dans ce contexte, le restaurant de Kuropaty met mal à l’aise les Juifs locaux pour plusieurs raisons.

« Je pense que ce n’est pas bien », a indiqué Lena Gourian, une professionnelle de la high-tech juive, à la Jewish Telegraphic Agency au début du mois lors d’une conférence. « Les Juifs tout particulièrement devraient réfléchir à deux fois avant de bâtir sur des cimetières. »

Des résidents locaux allument une bougie devant une croix en bois sur le site de Kuropaty où des exécutions de masse avaient été perpétrées par l’occupant soviétique dans la capitale biélorusse, Minsk, le 4 avril 2019. (Crédit : AP Photo/Sergei Grits)

Et Maxim Yudin, qui travaille dans les ressources humaines et fait du bénévolat avec sa communauté juive à Minsk, déclare : « En tant que Juif, ce restaurant me gène ».

La polémique suscitée a propagé une rhétorique antisémite dans un pays qui n’en est pas coutumier, exacerbant ainsi le malaise de certains Juifs.

Celle-ci s’est surtout manifestée en ligne après la parution d’un article de Dennis Ivashin, un journaliste nationaliste, d’après Samuel Barnai, un universitaire israélien.

« L’article mentionnait les entrepreneurs juifs impliqués dans le projet » et ignorait les non-juifs, explique Samuel Barnai, co-auteur d’un rapport sur l’antisémitisme en 2018 pour le centre d’études des Juifs d’Europe contemporains de l’Université de Tel Aviv.

Le papier indiquait qu’un des investisseurs juifs, Suris, était un citoyen d’Israël comme de Biélorussie. Un autre associé, Sagalchik, était illustré dans l’article avec une kippah, qu’il ne porte pas dans la vie de tous les jours.

Sur le site de Kuropaty, le jardin d’enfants d’un restaurant construit en 2018 est visible depuis les croix en bois marquant la présence de tombes de victimes du stalinisme. (Crédit : Cnaan Liphshiz/via JTA)

Le restaurant « est devenu le point de convergence d’intérêts, de forces et de ressources communs de grands propriétaires », avait ainsi écrit Ivashin, le qualifiant de « complot » entraînant la « destruction de lieux sacrés et au dénigrement ouvert de centaines de milliers de victimes sur la terre biélorusse ».

Les articles ayant suivi ont utilisé des termes comme « hommes d’affaires internationaux » que Barnai considère comme servant « de codes, un message caché, que l’on voit peu en Biélorussie.”

Certaines des rhétoriques antisémites jouent sur la perception commune en Europe de l’Est selon laquelle les Juifs sont responsables du communisme et de ses crimes, comme ceux commis à Kuropaty. Mais « la plupart se concentrent sur les Juifs, l’argent et leur influence », a expliqué Barnai à JTA.

Les protestations ont enflé et donné lieu à des rassemblements quotidiens non autorisés devant le restaurant, dans un pays moins bien classé que la Russie selon l’index des libertés de l’ONG américaine Freedom House. En août, des militants de groupes nationalistes en seraient même venus aux mains avec Izrailevich, qui avait défendu la position des propriétaires dans les médias.

« J’ai été choqué par la prégnance de l’antisémitisme domestique que j’ai observé sur les réseaux sociaux », a-t-il confié au journal biélorusse BelGazeta en août dernier, ajoutant que cela lui rappelait « l’antisémitisme dément » qui existait à l’époque soviétique.

L’avenue principale du site de Kuropaty mène désormais à un restaurant construit en 2018 par des entrepreneurs juifs. (Crédit : Cnaan Liphshiz/via JTA)

Des dizaines de descendants de victimes abattues et enterrées par les forces du NKVD de Staline se rendent sur le site tous les dimanches pour déposer des fleurs au pied des croix servant de stèles. Ils sont entourés par le bruit de la musique et des rires émanant du complexe de jeux annexe au restaurant.

Faisant écho aux défenseurs des cimetières juifs, les détracteurs du restaurant pensent qu’il est probablement bâti sur des tombes de victimes non marquées. Mais même si ce n’est pas le cas, ils avancent que des restes humains se sont sûrement retrouvés là au cours des 80 dernières années car le restaurant se situe en contrebas de la forêt.

Le conflit autour de Kuropaty est devenu un test de la stabilité du régime Loukachenko, a laissé entendre Barnai.

Le mois dernier, les autorités ont rasé 70 autres croix de la forêt, probablement en représailles des protestations. Ce mois-ci, Loukachenko a proposé de construire un musée près de la forêt pour les victimes.

Des Biélorusses passent devant des croix en bois sur le site de Kuropaty où des exécutions de masse avaient été perpétrées par l’occupant soviétique dans la capitale biélorusse, Minsk, le 4 avril 2019. La police a arrêté 15 manifestants qui tentaient d’empêcher le retrait de ces croix . (Crédit : AP Photo/Sergei Grits)

« Loukachenko pourrait peut-être vouloir revenir en arrière, mais c’est allé trop loin maintenant et cela pourrait paraître comme un aveu de faiblesse », a expliqué Barnai.

Zaides, un des copropriétaires du restaurant, a fait savoir l’année dernière qu’il avait proposé de construire un espace mémoriel pour les victimes et accepté certaines restrictions des activités dans le complexe. Mais les protestataires ne voulaient pas de compromis, mettant de fait un terme aux discussions.

« Personne ne négocie avec des maîtres chanteurs dans ce monde », avait déclaré Zaides aux journalistes lors d’une conférence de presse en juillet.

Le conflit est suivi de près à l’étranger.

Des nationalistes russes et pro-russes mentionnent la rhétorique antisémite employée en Biélorussie pour justifier des stéréotypes négatifs sur le racisme des Biélorusses, a expliqué Barnai. Et cette instrumentalisation de l’antisémitisme est doublement inquiétant pour les Juifs locaux, a-t-il ajouté.

En parallèle, l’affaire est utilisée pour alimenter le sentiment anti-russe, car Loukachenko est un allié clé du président Vladimir Poutine. Les médias lituaniens, où ce sentiment est très développé, ont lié le conflit de Kuropaty à une tentative de Loukachenko de « détruire les preuves des crimes staliniens », comme on pouvait lire dans un quotidien.

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko, à droite, et son homologue géorgien Giorgi Margvelashvili à Tbilissi, le 23 avril 2015. (Crédit photo : Vano Shlamov/AFP)

Mais c’est le degré d’agitations causé par l’affaire dans le pays qui est le plus notable ici.

Communes dans l’Ukraine voisine, les manifestations non autorisées violentes sont très rares en Biélorussie. Les expressions d’antisémitisme sont peu habituelles et rapidement sanctionnées par des forces de police efficaces.

Plusieurs des quelque 20 000 Juifs en Biélorussie disent préférer cet autoritarisme, et sa main de fer à l’égard des ultra-nationalistes, des racistes et des petits délinquants, au chaos relatif que connaît l’Ukraine, où les incidents antisémites en 2017 auraient été plus nombreux que dans le reste de l’ex-URSS combiné.

Sous Loukachenko, les hommes et femmes d’affaires juifs comme Izrailevich et Zaides, qui font partie des 100 personnalités les plus riches du pays, ont connu un essor. Des membres moins affluents de la minorité juive très qualifiée du pays ont également tiré profit des investissements du régime dans la high-tech, entre autres politiques économiques.

Mais cela a donné lieu à de grandes disparités entre les villes comme Minsk — une métropole moderne, propre et soigneusement entretenue — et les villages qui manquent d’infrastructures, avec des bâtiments qui s’effondrent et des conditions de vie dignes du Tiers monde.

La capacité de personnalités du monde des affaires comme Izrailevich et Zaides à obtenir des permis de construire si près d’un monument national est considérée par les détracteurs comme une preuve de corruption au pire ou de l’injustice au mieux.

Dans son article, Ivashin, le journaliste nationaliste, écrivait que l’histoire était emblématique de la « maladie persistante de la société biélorusse ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...