Breaking the Silence place Tsahal et le Hamas au même niveau
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Breaking the Silence place Tsahal et le Hamas au même niveau

L'exigence de l'ONG visant à contraindre Israël à traiter les civils ennemis comme les siens est à la fois impossible et immorale

Mitch Ginsburg est le correspondant des questions militaires du Times of Israel

Des soldats israéliens dans la bande de Gaza, lors de l'opération Bordure protectrice, à l'été 2014. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Des soldats israéliens dans la bande de Gaza, lors de l'opération Bordure protectrice, à l'été 2014. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Breaking the silence, une ONG israélienne, avait l’habitude de recueillir et de publier des temoignages de soldats servant en Cisjordanie et à Gaza dans le but de convaincre la société israélienne des méfaits de l’occupation de ces territoires. Elle vient de changer de tactique.

Le rapport le plus récent de l’organisation vise, à sa base, à changer la façon dont Israël fait la guerre.

Breaking the silence, qui organise mardi à Tel-Aviv le lancement public de son rapport, souhaite principalement qu’Israël valorise et cherche à préserver la vie des citoyens de Gaza et à limiter les dommages collatéraux tout comme il le ferait si ses propres civils étaient détenus par le Hamas – ce qui signifierait que plus de soldats israéliens paieraient de leur vie, que moins de vies palestiniennes seraient perdues et que la capacité d’Israël à faire peser sa puissance militaire contre le Hamas serait considérablement réduite.

La guerre, dans ce contexte, aurait un peu l’air d’une mission de sauvetage d’otages, basée presque exclusivement sur des armes à feu légères. L’armée la plus puissante du Moyen-Orient et le groupe terroriste qui contrôle la bande de Gaza se confronteraient essentiellement à armes égales.

Comment se battre dans les guerres d’aujourd’hui

A première vue, le rapport de 240 pages publié la semaine dernière – comprenant des témoignages directs anonymes de soldats et d’officiers qui ont servi dans la bande de Gaza comme combattants ou dans des rôles de soutien – ressemble un peu à ses précédentes publications.

Sur les quelque 60 incidents détaillés, deux sont des cas clairs de tirs a priori cruels et aveugles – une fois contre un cycliste innocent dans une zone de non-combat, le tireur prenant une joie perverse dans la chasse d’un être humain, et une autre fois dans la région d’Al-Bureij, lorsque les chars ont été encouragés à déclencher le feu au hasard contre les façades de bâtiments pointant à l’horizon.

Si leur description est exacte, ces deux exemples semblent être des actes criminels et devraient être poursuivis comme tels.

On peut espérer que l’armée fera tout son possible pour enquêter sur ces cas, bien que Breaking the Silence rende la tâche difficile en ne dévoilant ni les noms des participants, ni les dates et autres détails des cas mentionnés.

Le colonel Ghassan Alian, le commandant de la Brigade Golani, prenant la parolde devant des soldats à Gaza en août 2014. Alian a été légèrement blessé au cours des combats dans le quartier de Shejaiya (Crédit photo:  Flickr du porte-parole de Tsahal)
Le colonel Ghassan Alian, le commandant de la Brigade Golani, prenant la parolde devant des soldats, à Gaza, en août 2014. Alian a été légèrement blessé au cours des combats dans le quartier de Shejaiya. (Crédit photo: Flickr du porte-parole de Tsahal)

Ensuite, il y a des cas qui minent effectivement les affirmations de Breaking the Silence – ceux où des soldats de Tsahal à Gaza ont entièrement abandonné les règles d’engagement de l’armée. Par exemple, un sergent chef anonyme interrogé par l’ONG décrit la réaction de l’armée israélienne envers un homme non armé repéré dans une zone de combat.

Ayant considéré l’homme comme un éclaireur, le sergent chef interviewé dans le rapport affirme que, « en ce qui nous concerne, une telle personne est un terroriste, à toutes fins utiles. Il risque de guider des combattants, diriger des mortiers, recueillir des informations sur l’endroit où nous dormons ».

« En tant que tel, il doit être abattu », a affirmé le sergent chef.

En revanche, si le même homme avait été repéré errant sans but et n’avait pas porté un lourd manteau, ou si cela avait été une femme et qu’elle semblait être enceinte – « et gardez à l’esprit, que même une femme enceinte pourrait se faire exploser sur vous » – des soldats n’auraient pas ouvert le feu. « Il y a une logique », a déclaré le soldat qui a servi dans la bande de Gaza. « Mais si vous voyez un homme, et qu’il est clair et qu’il a entre 20 et 40 ans – alors vous n’hésitez pas. »

Abstraction faite des témoignages de ce groupe de soldats activistes auto-sélectionnés, la bataille centrale menée depuis la guerre de l’été dernier – dans la presse et dans les rapports des ONG de B’Tselem, Médecins pour les droits de l’Homme, et Breaking the Silence – ne concerne cependant pas des crimes ou des infractions alléguées individuels. Mais elle porte sur la façon de combattre dans les guerres d’aujourd’hui.

Le général (de réserve) Benny Gantz aux côtés du général Sami Turgeman (au centre), et d'un autre officier supérieur lors de l'opération Bordure protectrice le 2 août 2014  (Crédit photo: Juda Ari Gross/ Porte-parole de Tsahal / Flash90)
Le général (de réserve) Benny Gantz aux côtés du général Sami Turgeman (au centre) et d’un autre officier supérieur lors de l’opération Bordure protectrice, le 2 août 2014. (Crédit photo: Juda Ari Gross/ Porte-parole de Tsahal / Flash90)

La position des dirigeants du Hamas de la bande de Gaza a été résumée par Bill Clinton en juillet. « Ils ont une stratégie », a dit l’ancien président sur la chaîne indienne NDTV, « conçue pour forcer Israël à tuer leurs propres civils afin que le reste du monde condamne Israël ».

Israël, pour sa part, vise à simplifier, à recréer, dans les centres urbains de Gaza et du Liban, le champ de bataille d’antan, un endroit où les ennemis se font face et où les civils ne doivent pas être impliqués. Il lance des tracts, utilise des haut-parleurs, téléphone et lance des bombes « d’avertissement » pour encourager les civils à quitter les zones dans lesquelles il cherche à atteindre les lanceurs de missiles, les tunnels d’attaque et les islamistes armés. La plupart des civils quittent les lieux, mais certains restent.

Les organisations pour les droits de l’homme n’explicitent pas toujours toutes leurs exigences. Mais ce qu’elles attendent apparemment d’Israël est qu’il mène sa guerre contre le Hamas, tout en traitant les civils de Gaza exactement comme il traiterait ses propres civils s’ils étaient pris en otage par des forces ennemies.

Enchaîner Tsahal

Un article écrit il y a six ans par deux philosophes pourrait être considéré comme la source d’inspiration idéologique de l’approche de Breaking the Silence.

Écrivant dans le New York Review of Books à la suite de l’opération de l’armée israélienne Plomb Durci – contre le Hamas, à Gaza, en 2008 et 2009 -, Avishai Margalit et Michael Walzer ont exposé l’exemple hypothétique de la façon dont ils pensent qu’Israël devrait faire la guerre.

Ils ont présenté un scénario dans lequel le Hezbollah prend le contrôle du kibboutz Manara, près de la frontière avec le Liban et esquissé quatre possibilités : le Hezbollah détient les membres du kibboutz en otage et se mêle à eux ; le Hezbollah ne se trouve qu’aux alentours du kibboutz et détient des bénévoles pro-israéliens non-citoyens de la région ; le Hezbollah kidnappe un groupe de manifestants anti-Israël qui était venu à la région frontalière pour protester contre la guerre et les utilise comme boucliers humains ; le Hezbollah, estimant que le kibboutz a été évacué à l’avance, vient avec des citoyens libanais afin de prétendre qu’ils sont de retour sur la terre qui leur appartient et aussi pour les utiliser comme boucliers humains.

A supposer que le Hezbollah, dans cette situation fictive, est semblable au Hamas à Gaza, en détenant le contrôle effectif du territoire, les deux philosophes ont affirmé que l’effort militaire d’Israël pour reprendre le kibboutz doit être identique dans les quatre scénarios – que les civils au kibboutz soient Israéliens, Libanais ou autres.

« Nous affirmons qu’Israël est moralement tenu de se comporter dans tous les cas de la façon dont il se comporterait dans le premier cas, lorsque ses citoyens sont détenus par le Hezbollah dans une promiscuité mixte », ont-ils écrit.

Leur avis est que quel que soit le dommage collatéral qui serait acceptable par Israël lorsqu’il traite du sauvetage de ses propres citoyens, cela devrait être aussi « la limite morale » dans les autres cas.

Israël, ou du moins l’homme qui a contribué à définir la politique d’Israël pour le combat au sein d’une population civile, trouve que cette formule lie les mains de l’armée au point d’être moralement indéfendable.

« Cela n’est pas une exigence raisonnable », estime le professeur Asa Kasher, l’auteur du code d’éthique de l’armée ainsi que d’un document très influent écrit en 2004 avec le général Amos Yadlin sur l’éthique des combats dans un environnement civil.

Pour Kasher, il est moralement incorrect de prétendre que l’armée d’un État a les mêmes obligations envers les civils ennemis qu’envers sa propre population, ce qui signifie que l’armée a plus de marge de manœuvre dans les combats au sein d’une zone civile de l’ennemi.

« Tout d’abord, Israël, comme tout Etat, a le devoir primordial de protéger la vie de sa propre population qui est différente de sa responsabilité envers celle de l’ennemi », a écrit Kasher dans un essai paru dans Jewish Review of Books vers la fin de la guerre de l’été dernier.

« En outre, un territoire ennemi comme Gaza n’est pas sous son contrôle effectif. Israël est lié par les principes de guerre juste comme la distinction, la proportionnalité et son engagement fort pour minimiser la perte de vies humaines. Mais aucun Etat ne doit davantage envers des citoyens de l’ennemi mis en garde qui se trouvent à proximité de terroristes, et aucun Etat démocratique n’effacerait de cette façon la distinction entre l’éthique militaire et l’éthique de la police. La demande d’agir à Gaza de la même façon que nous agirions à Tel-Aviv reviendrait à demander à Israël de renoncer à l’obligation d’auto-défense. »

Le Professeur Asa Kasher (Crédit photo : Oren Nahshon/Flash90)
Le Professeur Asa Kasher (Crédit photo : Oren Nahshon/Flash90)

Fondamentalement, Kasher a également fait valoir que les soldats israéliens, « en tant que citoyens en uniformes militaires, ont le droit de demander à l’Etat, ainsi qu’à l’armée et ses commandants, s’il est nécessaire se mettre en danger pour sauver la vie de non combattants de l’ennemi qui ont été avertis à plusieurs reprises de quitter la zone des combats ».

Une réponse affirmative à cette question, écrit-il, « serait moralement inacceptable ».

En d’autres termes, au moment de décider quelles vies ont le plus de valeur, Kasher et l’armée, tout en respectant les principes de distinction et de proportionnalité – respectivement les impératifs moraux pour distinguer entre les civils et les combattants et de n’attaquer les positions ennemies que lorsque le potentiel de dommages collatéraux est limité – ont déterminé qu’Israël doit placer les civils israéliens en premier, suivis par les soldats israéliens, les civils ennemis, et enfin les soldats ennemis.

Les organisations de défense des droits de l’homme, y compris Breaking the Silence, semblent chercher à inverser les deuxième et troisième places dans cette liste – c’est-à-dire placer la vie des civils ennemis au dessus des soldats israéliens. Voilà le cœur du débat. Cela coupe directement la capacité d’Israël à faire la guerre contre ses ennemis.

Israël, avec des guerres semblables à l’avenir, tant au Liban qu’à Gaza, affirme qu’il ne peut pas être dissuadé par les organisations des droits de l’Homme de faire la guerre sur le terrain de la façon dont il le fait contre des ennemis brutaux et sans vergogne. Pour Israël, agir de la sorte reviendrait à jouer dans les mains de ses ennemis, et à se condamner à la défaite.

De nouvelles règles pour une nouvelle réalité

En fait, Israël fait valoir à la communauté internationale que la modification des règles de la guerre – qui reflètent les nouvelles réalités dans lesquelles des groupes comme le Hamas et le Hezbollah placent intentionnellement des civils sur le champ de bataille – est nécessaire.

Le général (de réserve) Benny Gantz, qui était le chef d’état-major de l’armée israélienne pendant la guerre, a déclaré la semaine dernière lors d’une conférence visant à modifier les lois de la guerre, « qu’il est important de revenir à une époque où les lois de la guerre étaient destinées à limiter l’influence des méchants »- comme ce fut le cas, a-t-il affirmé, lors de la quatrième Convention de Genève qui a été rédigée en 1949.

Mais même si l’opinion internationale commence à changer en faveur d’Israël, l’armée israélienne et le gouvernement, tout en respectant les paramètres de Kasher, ne peuvent pas se permettre de rejeter entièrement le rapport de Breaking the Silence.

Lorsqu’il aborde les tirs d’obus explosifs – il y a eu 19 000 séries de tirs pendant la guerre de 50 jours – le parquet militaire et le procureur général peuvent avoir besoin de fixer les paramètres juridiques à utiliser en milieu urbain.

Ces paramètres ne seraient probablement pas rendus publics – comme d’ailleurs les règles précises d’engagement de Tsahal ne sont pas rendues publiques – parce que le Hamas exploiterait certainement ces informations.

De plus, il y a dans le rapport une accusation qui semble crédible, celle détaillant la manière dont des officiers supérieurs avaient parfois dirigé les forces d’artillerie vers une cible sensible après les avoir dirigées sur un site moins sensible situé à proximité, en ajustant les ordres au milieu des tirs. Ces questions seront sûrement examinées de plus près.

Danny Efroni  (Crédit photo: Yossi Zeliger / Flash90)
Danny Efroni (Crédit photo: Yossi Zeliger / Flash90)

Enfin, une grande partie de la responsabilité pour le maintien de paramètres moraux repose sur les épaules du commandant du parquet militaire, le général Danny Efroni, qui travaille indépendamment de la chaîne de commandement de Tsahal.

Efroni est sous une immense pression venue de toutes parts : le public israélien, qui se sent assiégé par des ennemis qui utilisent les morts de civils à leur avantage, ne veut pas voir des soldats jugés pour utilisation criminelle de la force.

Mais dans cette bataille sur la façon dont Israël est autorisé à faire la guerre, Efroni est obligé de juger les soldats et les commandants prétendument soupconnés d’actes criminels. Et d’assurer, comme Kasher le note, qu’Israël fasse tout ce qui en son pouvoir « pour alléger la calamité de la guerre ».

Il est crucial pour l’armée israélienne de contrer de façon crédible des rapports comme celui de Breaking the Silence, que les allégations d’abus soient examinés et que l’effort pour réduire autant que possible les décès de civils soit constant.

Dans ce type d’environnement, que Kasher reconnaîtrait les yeux fermés, Israël pourrait alors maintenir un ordre éthique.

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