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Analyse

Budget: La coalition, autrefois fragile, prouve qu’elle peut affronter Netanyahu

Surmontant des compromis douloureux, l'alliance improbable parvient à aller à l'encontre des anciens dirigeants du pays et pourrait inciter l'opposition à repenser sa position

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Naftali Bennett lors d'une séance plénière et d'un vote sur le budget de l'État à la Knesset, le 4 novembre 2021. (Crédit : Yonathan Sindel/Flash90)
Naftali Bennett lors d'une séance plénière et d'un vote sur le budget de l'État à la Knesset, le 4 novembre 2021. (Crédit : Yonathan Sindel/Flash90)

Les réjouissances sont restées en sourdine. Il était 5 heures du matin jeudi, et la vingtaine de députés encore présents au plénum de la Knesset étaient épuisés. Malgré cela, le président du parlement, le député Eitan Ginsburg, a demandé aux membres de rester dignes « quel que soit le résultat du vote ».

Mais ils ont tout de même manifesté leur joie, applaudissant, se congratulant et prenant des selfies avec leurs téléphones dès que le décompte des voix a été annoncé, même s’il était erroné.

« Pour : 61 », a entonné Ginsburg, aussi épuisé que les autres. « Contre : 60. »

C’était un résultat impossible, ont rapidement fait remarquer les membres de la Knesset, celle-ci ne comptant que 120 membres. Ginsburg s’est excusé et a corrigé : 61 à 59.

Le budget de l’État d’Israël pour 2021, le premier à passer par le processus législatif depuis mars 2018, a enfin été entériné. Celui pour 2022 l’a été un peu moins de 24 heures plus tard.

Pour la coalition au pouvoir, une alliance improbable de huit partis représentant presque tous les clivages politiques, ethniques et religieux de la société israélienne, il s’agit d’un triomphe retentissant et satisfaisant.

Une réprimande

Le dénominateur commun à ces partis disparates est la conviction que le long règne de Benjamin Netanyahu, qui s’est étendu sur 12 ans et quatre gouvernements, était devenu un fléau pour le pays.

Pour de nombreux membres de la droite qui appartiennent à la coalition – comme le chef de Tikva Hadasha, Gideon Saar, ancien numéro 2 du Likud, ou le leader de Yisrael Beytenu (et ancien assistant politique de Netanyahu), Avigdor Liberman – aucune différence politique n’a motivé leur opposition obstinée au leader du Likud en place depuis longtemps, si ce n’est la conviction croissante que la politique personnelle de Netanyahu a paralysé le gouvernement.

Autrefois réformateur économique salué, Netanyahu est devenu, selon eux, de plus en plus statique et défensif, bloquant les grandes réformes et permettant aux problèmes nationaux – de la montée en flèche de la criminalité dans la communauté arabe à l’augmentation du coût de la vie due à des bureaucraties d’État trop zélées et à des monopoles d’entreprise – de s’envenimer et de croître.

Selon cette interprétation, Netanyahu ne pouvait pas faire avancer les réformes économiques en raison de sa dépendance vis-à-vis des factions ultra-orthodoxes, ni aucune initiative de paix avec les Palestiniens en raison de sa dépendance vis-à-vis de l’extrême droite.

Il a toujours eu peur de la montée d’adversaires au sein du Likud, et les députés gravissaient les échelons en fonction de leur loyauté envers lui plutôt que de leurs compétences, laissant les ministères clés, des Finances à la Défense, entre les mains de politiciens incapables ou non désireux de mener des réformes significatives et désespérément nécessaires.

Cette coalition, en d’autres termes, a voulu prouver que Netanyahu n’était pas irremplaçable et, en fait, que c’était Netanyahu qui avait mis le gouvernement israélien dans l’impasse.

Le chef de l’opposition Benjamin Netanyahu lors d’une séance plénière et d’un vote sur le budget de l’État à la Knesset, le 4 novembre 2021. (Crédit : Yonathan Sindel/Flash90)

L’apogée de ce blocage a été le refus catégorique de Netanyahu d’adopter une loi sur le budget de l’État l’année dernière, dans une tentative transparente de priver Benny Gantz de son tour convenu dans le fauteuil de Premier ministre en renversant le gouvernement d’unité élu en 2020.

Vu sous cet angle, la loi sur le budget de l’État revêt un rôle totémique. En dehors du fait qu’il s’agit d’un simple acte de gouvernance ou de politique fiscale. En dehors du fait qu’il s’agit de réformes spectaculaires destinées à rationaliser les réglementations sur les importations, à accroître la transparence et la concurrence entre les banques ou à réduire la corruption dans le système de supervision de la casheroute.

Il s’agit d’une réprimande, et d’une validation.

Une nouvelle idéologie

Si l’on se réfère à la façon dont le nouveau gouvernement se mesure, il s’agit d’une justification des nombreux compromis difficiles qui ont été nécessaires pour en arriver là : le parti d’extrême droite Yamina a voté en faveur de l’octroi de budgets massifs au parti islamiste Raam, ce dernier a dû faire face à de vives accusations de trahison de la part d’autres partis politiques arabes, le parti progressiste Meretz s’est retrouvé à remettre les clés du royaume à Bennett, un opposant déclaré à l’idée d’un État palestinien, etc.

Les compromis ont été douloureux et on s’attend à ce que nombre d’entre eux soient pénalisés dans les sondages auprès des anciens fidèles de ces partis. Mais ces factions disparates affirment aujourd’hui que leurs sacrifices ont remis le pays sur les rails.

« Le 8 décembre, j’ai fondé Tikva Hadasha et commencé un voyage pour sauver Israël de son asservissement aux intérêts personnels d’un seul homme », a écrit Saar dans un message sur Twitter jeudi matin, à peine deux heures après l’adoption à 5 heures du matin du budget 2021. « J’ai promis de changer l’administration et de ramener la stabilité. Le matin de l’approbation du budget est un matin de nouvel espoir, une étape importante pour sortir Israël de la plus grande crise politique de son histoire et vers la stabilité politique et économique, pour le pays et ses citoyens. »

Le Premier ministre Naftali Bennett (à gauche) et le ministre de la Justice Gideon Saar à la Knesset, le 13 juillet 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les factions disparates de la coalition se sont fait l’écho de ce sentiment, jeudi et vendredi après le vote du budget 2022.

Le nouveau gouvernement se veut désormais plus qu’une union éphémère visant à évincer un Premier ministre en poste depuis trop longtemps ; il s’agit, dans sa propre imagination, d’une alliance luttant pour le principe selon lequel la bonne gouvernance doit l’emporter sur la petite politique et la gestion responsable triompher sur l’ambition personnelle. Avec l’adoption du budget, elle a trouvé son idéologie de base.

Le Likud change de ton

L’idée ici, bien sûr, n’est pas que ce récit soit objectivement correct et inattaquable. Bennett a remporté à peine 6,2 % des suffrages aux élections de mars dernier et occupe maintenant le fauteuil de Premier ministre. Pour les nombreux partisans de Netanyahu, ce seul fait, ainsi que la simple vérité que ce gouvernement n’aurait pas pu être construit sans compromis idéologiques et politiques fondamentaux de la part de toutes les personnes concernées, font de toute cette entreprise un hymne à l’ambition personnelle.

Mais les dirigeants du Likud seraient stupides d’ignorer le nouveau sentiment d’identité naissant du nouveau gouvernement simplement parce qu’ils ne sont pas impressionnés par ses prétentions.

En effet, nombreux sont ceux qui, au sein du Likud, commencent à ressentir la puissance de la nouvelle identité de ce gouvernement et à s’interroger sur le bien fondé de la décision sans précédent prise l’année dernière, consistant à de ne pas adopter de loi sur le budget de l’État au service des manœuvres politiques de Netanyahu – c’était la première fois dans l’histoire d’Israël qu’aucun budget de l’État n’était adopté pour la totalité d’un exercice fiscal.

Le leader de l’opposition Benjamin Netanyahu derrière le Premier ministre Naftali Bennett lors du vote du budget de l’État, le 4 novembre 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Tout au long des votes budgétaires de mercredi et de jeudi, la plupart des députés du Likud ont renoncé aux provocations et aux railleries qui ont caractérisé la majeure partie de la rhétorique politique du Likud depuis les élections de mars.

C’est peut-être l’aspect le plus étrange de l’adoption des nouveaux projets de loi sur le budget : le calme et la facilité avec lesquels ils ont semblé être adoptés, dix jours avant la date butoir du 14 novembre.

Hors caméra et hors enregistrement, les dirigeants du Likud reconnaissent le rôle de leur parti dans la formation et l’étrange pérennité du nouveau gouvernement. Silencieusement, non pas dans leur rhétorique mais dans leur nouveau silence inattendu, les dirigeants du Likud semblent repenser leur stratégie.

L’ancien Likud s’est comporté d’une manière qui a contribué à forger une coalition trans-partisane suffisamment puissante pour évincer Netanyahu du pouvoir ; il serait sage, disent-ils discrètement, que le Likud se comporte différemment s’il souhaite affaiblir la raison d’être de cette coalition et revenir au pouvoir.

Travailler main dans la main

Alors que la plupart des membres du Likud s’est tue ces derniers jours, certains des autres alliés de Netanyahu montrent une volonté ouverte de coopérer avec la coalition.

Peu d’électeurs sont aussi profondément blessés par la perte de pouvoir que la communauté haredi. Personne n’en est aussi conscient que les Haredim eux-mêmes.

Pendant des mois, les politiciens haredim se sont déchaînés contre le nouveau gouvernement tout en prenant des mesures pour indiquer discrètement qu’ils étaient prêts à coopérer avec lui pour servir leurs électeurs.

En effet, la rhétorique stridente de Netanyahu contre le nouveau gouvernement « frauduleux » est autant une tentative de faire pression sur les partis haredim pour qu’ils tiennent bon dans l’opposition qu’une tentative de mobiliser sa propre base.

Mais à mesure que la loi budgétaire avançait ces deux dernières semaines, les politiciens haredim se sont montrés de plus en plus disposés à critiquer publiquement Netanyahu et à coopérer ouvertement avec la coalition à la Knesset.

Cela inclut le président du parti Yahadout HaTorah, le député Moshe Gafni, même s’il continue crier à la « trahison » et à proférer des accusations de « méchanceté » au gouvernement.

(Jeudi, le président Isaac Herzog a pris pour cible la grandiloquence de Gafni, déclarant que le mot « trahison » devrait être rayé du lexique politique israélien).

Moshe Gafni, député de Yahadout HaTorah, dans le plénum de la Knesset, le 26 juillet 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le mois dernier, lors d’un débat au sein de la commission de l’Économie sur une sous-section particulière du « projet de loi sur les arrangements », qui fait partie de l’ensemble complexe de projets de loi et d’amendements qui constituent la loi sur le budget de l’État, Gafni est entré dans la salle de réunion avec une requête.

Synergy Cables Ltd., un fabricant de câbles électriques situé dans la ville de Sderot, dans le sud du pays, est menacé par les nouvelles réformes en matière d’importation, qui faciliteraient les démarches bureaucratiques pour importer des câbles moins chers de l’étranger.

Synergy est le seul fabricant de câbles électriques en Israël et ne couvre que 20 % des besoins du marché national. S’il perdait son dernier avantage concurrentiel, à savoir le fait que les réglementations israéliennes byzantines en matière d’importation augmentent artificiellement le coût des câbles importés pour le consommateur, il devrait fermer ses portes et licencier ses employés de Sderot.

La demande de Gafni était simple : accorder à Synergy une exemption générale de la réforme des importations avec une exception spéciale pour les câbles électriques.

La réponse du président de la commission, le député Michael Biton, a été inhabituelle et franchement enthousiaste. Il a souhaité la bienvenue au « Rabbin Gafni » à la réunion, l’a couvert de compliments, notamment en affirmant qu’il avait « beaucoup appris » de lui en tant que parlementaire, et s’est efforcé de faire voter rapidement l’exemption pour les câbles électriques.

Plusieurs centaines de produits, en particulier ceux qui sont liés à la sécurité, comme les brûleurs à gaz, les jouets pour enfants et le lait maternisé, étaient déjà inclus dans la loi. Mais ces exemptions étaient pour la plupart inscrites dans la loi par les régulateurs gouvernementaux de sécurité. Le produit de Synergy était le seul de la vaste réforme à se voir accorder une exemption permanente par la commission de l’Économie elle-même.

Synergy Cables Ltd. est peut-être une bonne entreprise, mais l’exemption ne concernait pas le fabricant. Il s’agissait d’un acte de théâtre politique dirigé contre le président de Yahadout HaTorah, Gafni. Ce dernier a rompu les rangs de l’opposition dirigée par le Likud, a formulé une demande spécifique et détaillée et a été reçu avec autant d’honneurs qu’un président de commission de la Knesset peut en accorder, et tous ses souhaits ont été exaucés d’une manière qui n’aurait pu être interprétée autrement que comme un signal de coopération volontaire de la part de la coalition.

Afin de s’assurer que les spécialistes de la politique, parfois distraits, ne manquent pas l’essentiel, Gafni a également déploré ce que tous reconnaissent aujourd’hui comme étant le plus grand péché et l’échec de l’ancien gouvernement : « L’adoption d’un budget est importante », a-t-il déclaré à la commission. « Nous savons maintenant que nous avons fait une erreur. Nous aurions dû adopter un budget. »

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