Carpentras, quand la France a pris « conscience » de l’antisémitisme
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Interview

Carpentras, quand la France a pris « conscience » de l’antisémitisme

Depuis fin 2000, des centaines d'actes antisémites ont été perpétrés et 13 Français de confession juive assassinés, rappelle l'historien Marc Knobel

L'historien Marc Knobel. (Capture d'écran YouTube)
L'historien Marc Knobel. (Capture d'écran YouTube)

Des centaines de milliers de personnes dans la rue, le président Mitterrand qui manifeste… Avec la profanation du cimetière juif de Carpentras, la France a pris « conscience de la dangerosité de l’antisémitisme », relève l’historien Marc Knobel, auteur de Haine et violences antisémites : une rétrospective – 2000-2013« .

AFP : Comment expliquer l’ampleur de l’émotion après cette profanation ?
Marc Knobel : À Carpentras, on est devant une configuration incroyable, celle de l’horreur, avec 34 sépultures profanées, un corps exhumé, un simulacre d’empalement… C’est un événement considérable. On touche à une sacralité absolue, la mort et le respect dû aux morts.

L’espèce de scénarisation dans l’horreur a provoqué un emballement dans la société, qui est touchée, affectée, choquée, surprise par cette violence antisémite. L’horreur a suscité de nombreuses condamnations, auquel s’est jointe la classe politique, dans un contexte compliqué avec la montée inexorable du Front national et marqué par les multiples saillies antisémites de Jean-Marie Le Pen.

Un couple devant les tombes profanées de leurs proches, le 11 mai 1990, au cimetière juif de Carpentras. (Crédit : GABRIEL BOUYS / AFP)

Dans quel mesure ce contexte politique a-t-il joué ?
Des groupuscules néonazis très déterminés passaient à l’acte, dont le PNFE (Parti nationaliste français et européen) et plusieurs attentats avaient été commis, contre un foyer de travailleurs immigrés ou un journal, Globe, ciblé pour sa ligne de gauche antiraciste.

Le Front national, de son côté, était extrêmement véhément. Il s’implantait, en particulier dans le Sud. Jean-Marie Le Pen utilisait les médias pour lancer des flèches empoisonnées, racistes et antisémites, qu’il calculait politiquement.

Le fondateur du Front National, Jean-Marie Le Pen, durant une conférence de presse à Mormant, à proximité de Paris. (Crédit : AFP Photo/Geoffroy Van Der Hasselt)

Or, très vite, Pierre Joxe, le ministre de l’Intérieur, a pointé du doigt Jean-Marie Le Pen et le FN, en disant : ‘Comme tous ceux qui expriment leur antisémitisme de façon explicite depuis des dizaines d’années, (il) est un des responsables, non pas des actes de Carpentras, mais de tout ce qui a été inspiré par la haine raciste.’

Avec le recul, nous savons qui sont les profanateurs (de jeunes néonazis). Est-ce que cette émotion a été utilisée à un moment ou à un autre ? Rappelons en tout cas que le FN a abondamment utilisé Carpentras pour se poser en victime d’un complot. Quoiqu’il en soit, (…) il faut laisser les historiens travailler avec calme et retenue.

Quel est l’héritage de cette grande mobilisation contre l’antisémitisme ?
Il y a sûrement eu à l’époque une prise de conscience de la dangerosité de l’antisémitisme. Mais elle n’a duré qu’un temps. Les coupables ont été condamnés et on est passé à autre chose.

Aujourd’hui, l’antisémitisme s’est réveillé, il n’est plus le même. Depuis fin 2000, des centaines d’actes antisémites ont été perpétrés et 13 Français de confession juive assassinés. Il y a eu une période de flottement avant que le président Jacques Chirac déclare en 2003 : ‘Contre l’antisémitisme, la France est avec vous. Car c’est bien la France qui est agressée sur son sol.’

Ilan Halimi, enlevé et assassiné en 2006. (Crédit : autorisation de Stephanie Yin/JTA)

L’émotion a été palpable notamment après la mort d’Ilan Halimi, les crimes de Mohammed Merah ou l’attaque contre l’Hyper Cacher… On n’a peut-être pas vu autant de personnes dans les rues qu’après Carpentras, mais comment est-ce que l’on peut mesurer l’émotion ? On a changé d’époque, elle s’exprime peut-être différemment. Cependant, force est de constater qu’aujourd’hui, les Français juifs se sentent de plus en plus menacés, et sont souvent (…) seuls.

Les portraits des sept victimes – Imad Ibn Ziaten, Abel Chennouf, Mohamed Legouad, Gabriel Sandler, Aryeh Sandler, Myriam Monsonégo et Jonathan Sandler – de Mohamed Merah pendant une cérémonie de commémoration organisée par le CRIF à Toulouse, le 19 mars 2014. (Crédit : Rémy Gabalda/AFP)

D’une manière générale, la lutte contre l’antisémitisme ne peut pas être simplement le fait d’une émotion, se révéler parce qu’il arrive quelque chose d’exceptionnel. C’est aussi une lutte constante, au quotidien, contre les préjugés et les stéréotypes, et en ce domaine, les campagnes de sensibilisation tant dans les réseaux sociaux qu’à l’école, sont indispensables.

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