Ce que John Kerry aurait dû dire au Forum Saban
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Opinion

Ce que John Kerry aurait dû dire au Forum Saban

Nous n’avions pas de visions à long-terme, étions hésitants, faibles. Nous avons échoué à créer le climat dans lequel vous en Israël pouviez avancer sur le chemin que vous avez à parcourir pour vous séparer des Palestiniens. J’espère que mes successeurs feront mieux.

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

John Kerry au Forum Saban, le 5 décembre 2015 (Crédit : capture d'écran YouTube)
John Kerry au Forum Saban, le 5 décembre 2015 (Crédit : capture d'écran YouTube)

Mes amis, je ne peux que commencer par des excuses. L’administration Obama, et moi-même personnellement, avons accompli des efforts extraordinaires à essayer de favoriser la paix israélo-palestinienne. Et nous avons échoué.
Cet échec n’est en aucun cas seulement le notre. Mais nous avons fait des erreurs. Beaucoup trop. Nous aurions dû savoir. Nous aurions pu faire mieux.

Ce forum prestigieux est devenu un endroit pour s’exprimer avec franchise. Un endroit où des amis peuvent émettre leurs critiques dans une atmosphère constructrice. Il ne serait donc pas juste de ma part de commencer par autre chose qu’un bilan honnête sur là où nous avons eu tort, quelques autocritiques, si seulement l’espoir que mon expérience puisse aider et assure que les efforts de mes successeurs auront plus de succès. Nous ne pouvons pas venir à un forum comme celui-ci, nous ne pouvons pas avoir des réunions sous les normes de la diplomatie, et faire semblant.

Je vois Bogie Yaalon, le ministre de la Défense israélien, mon bon ami, dans le public quelque part. Je vois que Buji Herzog, chef de l’opposition et un autre ami, est là aussi. Et je vous dis à vous, et à tous les Israéliens qui savent qu’Israël doit se séparer des Palestiniens – pour l’intérêt d’Israël, pour l’intérêt des Palestiniens, pour l’intérêt d’un Israël juif et démocratique – je vous dis, tristement, que notre administration à échouer à créer un climat au Moyen-Orient dans lequel vous pourriez vous permettre de faire les compromis territoriaux nécessaires pour cesser le conflit. Nous avons été incapables de favoriser la large stabilité que vous demandez afin de faire ces compromis.

Nous sommes arrivés à la Maison Blanche – et ceci, bien sûr, avant ma prise de fonction en temps que secrétaire d’Etat – dans des Etats-Unis qui avaient l’intention catégorique d’éviter de nouveaux imbroglio militaires dans votre partie du monde. Et je reconnais que le désir de rester en dehors de nouveaux conflits potentiels, un désir qui reflète la volonté du peuple américain, a impacté l’élaboration de nos politiques depuis le début.

Nous avons manqué l’opportunité de soutenir le peuple d’Iran en 2009 quand ils ont courageusement essayé de se soulever contre le régime ignorant qui les oppresse. Ils cherchaient la réforme. Ils cherchaient la fin de la coercition religieuse. Ils cherchaient l’égalité pour les femmes. Ils cherchaient la liberté sur laquelle nous en Occident, y compris certainement en Israël, nous insistons.

Et nous n’avons rien fait pour les aider. Nous avons échoué envers le peuple d’Iran à ce moment ; j’espère et prie pour que nous n’ayons pas échoué envers eux, et envers vous et en fait envers nous-mêmes – comme je sais que vous croyez que nous l’avons fait – en signant l’accord nucléaire que nous avons atteint avec le régime en juillet. Je veux croire que nous avons éliminé la menace nucléaire iranienne, bien que je dois reconnaître que cet accord consolide le régime au pouvoir, l’enhardit, lui donne les ressources pour faire la promotion de son agenda pernicieux dans la région et orchestrer un terrorisme mondial. L’Histoire sera notre juge.

Nous n’avons pas eu de vision à long-terme sur le Printemps arabe, voulant croire que le pouvoir brut du peuple suffirait à mener des soulèvements populaires contre des tyrannies à travers la région par l’établissement de démocraties véritables, dynamiques, durables. Vous Israéliens nous avez avertis.

Vous, dans votre ambivalence – heureux de voir la majorité du monde arabe demander la démocratie, mais trop conscients que c’était les Frères musulmans, sous une apparence ou sous une autre, qui seraient les mieux placés pour capitaliser sur ce chaos – vous nous avez avertis que, laissé seul, le désir sincère de changement serait récupéré, abusé par les groupes islamistes pays après pays. Et cela a été prouvé.

En Syrie, faible, hésitant, et non préparé, nous avons échoué à aider substantiellement la première opposition laïque, relativement modérée à Bachar el-Assad. Je dois personnellement reconnaître que j’ai eu tort à son propos. Il est, bien sûr, tout sauf un réformateur. Il est honteux que, même aujourd’hui, il soit resté dans la position de pouvoir assassiner encore plus son peuple. Les Etats-Unis ne sont pas seuls à blâmer, dois-je faire remarquer. Sa présence continue est une tâche mondiale. La marque d’un échec moral et pratique.

Je dois aussi avouer, dans la tradition de franchise de ce forum, que j’avais anticipé un plus grand investissement américain après qu’Assad ait utilisé des gaz chimiques contre son propre peuple. Mais le président, mon chef, comme c’est son droit, avait d’autres idées.

Notre échec à agir effectivement en Syrie, doit-il être admis, était au moins un des facteurs dans la montée de la diabolique organisation terroriste Etat islamique qui ruine maintenant de si nombreuses vies au Moyen-Orient et, comme nous l’avons vu à Paris le mois dernier, également en Europe.

Notre échec à agir, doit-il être admis, était au moins un des facteurs, également, de la crise des réfugiés qui submerge maintenant l’Europe. Il faut beaucoup de souffrance avant qu’un père et qu’une mère embarquent leur famille sur un bateau chétif et naviguent vers l’inconnu. Mais quand le président de votre pays vous tue par centaines de milliers, et que la communauté internationale ne fait rien pour vous aider, l’inertie n’est plus une option.

L’afflux de réfugiés, et la montée du terrorisme islamiste en Europe, à leurs tours, favorisent les tendances inquiétantes des forces politiques d’extrême droite dans plusieurs pays. Mes collègues européens luttent pour trouver l’équilibre entre l’accueil de ceux qui sont dans le besoin et la protection de leurs propres citoyens et de leurs propres valeurs. Un défi qui n’est pas enviable, je souhaite seulement que nous ayons fait plus pour l’empêcher ou au moins l’améliorer.

Et maintenant je dois me tourner vers les spécificités du conflit israélo-palestinien. Je sais que je n’ai pas besoin de rappeler à la plupart de vous qui êtes dans cette pièce, et à la plupart des Israéliens au-delà, les dangers d’un échec de la séparation d’avec les Palestiniens.

Je sais que vous n’avez pas rassemblé la plus grande communauté juive mondiale sur une étroite bande de terre uniquement pour perdre votre majorité juive, or subvertir votre démocratie, en échouant à trouver un arrangement avec les Palestiniens.

Je sais, pour faire court, que la plupart d’entre vous reconnaissez bien mieux que moi ou qu’un quelconque étranger l’impératif de trouver une solution à deux états, l’impératif de renverser la dérive vers une entité israélo-palestinienne unique et inséparable entre le Jourdain et la Méditerranée.

Ici aussi, même dans un esprit de franchise et d’auto-critique, je ne prends pas la responsabilité unique, pas en mon nom et au nom de mon administration, de l’échec à avancer. Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas est indéniablement un interlocuteur plus viable qu’aucune des alternatives actuelles, et presque certainement qu’aucun de ses successeurs potentiels dans un futur proche.

Mais il a visiblement échoué à faire comprendre à son propre peuple que les Juifs ont une légitimité souveraine sur la Terre Sainte, et que la voie vers l’établissement d’un état palestinien requiert nécessairement d’accepter le fait de la souveraineté juive et d’atteindre des termes justes et équitables pour une coexistence pacifique permanente.

Le président Abbas, récemment, a malheureusement exacerbé le conflit et l’hostilité, niant le lien des juifs avec Jérusalem, et incitant ainsi à une partie du terrible terrorisme et de la violence qui ont coûté tant de vies innocentes pendant que je parle.

En ce qui concerne votre Premier ministre, mon bon ami « Bibi » Netanyahu, je regrette qu’il se soit senti incapable de prendre des actions envers les Palestiniens qui auraient pu engendrer plus d’espoir et de volonté. Un gel des implantations est réversible, cependant il n’y a pas consenti.

Qu’Israël négocie avec les Palestiniens sur la base des frontières pré-1967 est un fait. Vous comprenez ? Mais il a refusé de le reconnaître officiellement. Je suis perplexe qu’il ait choisi de ne pas arrêter toutes les constructions de bâtiments dans les zones qu’Israël sait qu’il ne gardera pas après un accord permanent qu’il signerait avec les Palestiniens.

La construction d’implantations dans des zones retirées de Cisjordanie, la légalisation de nouveaux postes avancés illégaux, les démolitions non nécessaires de maisons de Palestiniens dans des zones non sensibles ; ce sont des actions qui réduisent la probabilité d’une plus grande modération palestinienne, et constituent donc des actions qui heurtent les intérêts d’Israël. Votre Premier ministre, mon ami Bibi, ne voit malheureusement pas les choses de cette façon.

Je m’inquiète, je dois vous le dire, de son engagement envers une solution à deux états. Cela pourrait ne pas marcher maintenant, mais Israël doit jouer son rôle pour garder cet objectif vivant et crédible.

Mais nous aussi avons joué notre rôle dans le prolongement de l’arrêt des discussions et l’exacerbation des tensions. Nous aurions dû demander, et plus tôt, à Abbas de réfréner la méséducation systématique dans les écoles et les médias palestiniens, parmi les dirigeants spirituels, et au sein de l’Autorité palestinienne et de son propre parti le Fatah.

Nous aurions dû insister plus qu’il ne devait pas et qu’il ne doit pas y avoir de « réconciliation » entre lui et le mouvement terroriste palestinien du Hamas. Nous n’aurions pas dû prendre fait et cause pour la requête d’Abbas – accepté par Bibi, sous notre pression – de libérer des prisons israéliennes des douzaines de Palestiniens impliquées dans des meurtres ou l’organisation de meurtres, une action qui justifie le terrorisme.

Nous avons manqué de vision à long terme et de subtilité, aussi, en amalgamant toutes les critiques sur les constructions israéliennes au-delà de la Ligne verte pré-1967. En ne faisant pas de distinctions entre les nouvelles maisons dans des implantations isolées profondément en Cisjordanie et celles dans les grands quartiers juifs derrière la ligne verte à Jérusalem, nous avons aliéné beaucoup d’Israéliens qui reconnaissent les dangers d’implantations illimitées en Cisjordanie et nous avons poussé Abbas à bout, comment pouvait-il s’autoriser à être vu lui-même plus optimiste que les Etats-Unis sur le développement de nouvelles habitations dans des quartiers de Jérusalem qui lui-même ne considère pas comme une partie de la Palestine ?

Peut-être de façon plus importante, nous avons été complaisant en établissant ce que nous voulions croire être les accords de sécurité adéquats pour faciliter un retrait israélien de la majorité de la Cisjordanie.

Dans un autre climat, à un autre moment, peut-être notre recette de clôtures sophistiquées, de radar, de renseignements, de forces communes et plus aurait pu constituer une défense crédible sur le flanc est d’Israël.

Mais, je dois maintenant le reconnaitre, pas dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui. Le Moyen-Orient imprévisible, instable. Le Moyen-Orient dans lequel, comme Bibi avait raison de clarifier à l’été 2004, les forces islamistes remplissent chaque vide, et dans lequel les territoires adjacents sont utilisés par les terroristes pour construire des tunnels, bombarder et lancer des missiles.

Je dois concéder que si Israël avait cédé à la pression apportée par une administration bien intentionnée et s’était retiré de tout ou d’une partie de la Cisjordanie – dans l’intérêt glorifié d’une séparation des Palestiniens – les Israéliens aujourd’hui ne seraient probablement pas aux prises avec une éruption d’attaques au couteau et à la voiture bélier isolées.

Vous feriez plutôt probablement face à un retour des attentats suicides de la deuxième intifada, couvés par les fabriques de bombes du Hamas et du Fatah situées au cœur des villes palestiniennes de Cisjordanie.

Nous nous soucions tant d’Israël, nous voulons si profondément voir notre allié Israël garantir son futur comme un état juif démocratique, que nous avons échoué à comprendre les dangers d’une pression incessante pour la nécessité d’un compromis territorial à un moment où un tel retrait est simplement trop dangereux à envisager pour Israël. Nous avons agi, je dois le souligner, avec une amitié et un soutien profonds. Mais nous avons eu tort.

Mes amis, il n’est pas facile de venir devant un tel forum et de donner le genre de discours que je viens de donner, je suis certain que vous le reconnaitrez. J’ai agi ainsi comme une marque de mon respect pour vous, et en accord avec l’engagement de toute une vie pour votre bien-être.

Je regrette profondément l’incapacité des Etats-Unis, y compris sous ma garde, à aider à avancer le genre de climat dans votre région qui vous permettrait d’avancer sur le chemin que vous savez devoir prendre pour garantir le futur que vous voulez pour vous-même, vos enfants et oui, pour vos voisins.

Je ne crois pas que tout soit perdu. J’espère que mes successeurs pourront trouver une manière de rétablir une certaine stabilité en Syrie. J’espère qu’ils agiront plus effectivement pour empêcher l’Egypte de retomber dans les bras des Frères musulmans. J’espère que la communauté internationale pourra apprendre d’Israël pour reconnaitre le nom et l’échelle du terrorisme islamiste, et se défendre contre lui.

Pour moi-même, je m’engage à utiliser le peu de temps qui me reste en tant que Secrétaire d’Etat pour rassembler une coalition internationale pour commencer la contre-attaque stratégique contre le culte mortel de l’extrémisme islamiste – d’où surgit sa tête et où crée-t-il ses nouveaux adhérents.

Une coalition internationale pour financer des institutions éducatives modérées. Pour encourager un leadership politique et spirituel modéré. Pour attaquer la dissémination des toxines extrémistes qui sévissent via internet. Pour utiliser tous les leviers économiques et diplomatiques que nous avons, avec ceux de nos alliés, dans les territoires où le terrorisme et l’extrémisme prospèrent, et pour user de notre influence indirecte, via de tierces parties, sur ces pays où même les Etats-Unis ont une influence limitée.

Si nous pouvons marginaliser l’extrémisme islamique à ses racines – là où il est enseigné et disséminé – nous réaffirmerons les libertés sur lesquelles l’Occident a raison d’insister. Et nous restaurerons graduellement notre capacité fondamentale à vivre en hommes et en femmes libres – un impératif basique qui est si secoué par des actes meurtriers comme les bains de sang de Paris, les tueries de San Bernardino, et les actes de terrorisme qu’Israël doit endurer qui semblent sans fin.

Si nous pouvons marginaliser l’extrémisme islamique à ses racines et promouvoir la tolérance et la modération, de plus, nous produirons graduellement ce climat tant désiré dans lequel Israël peut en confiance avancer vers la séparation d’avec les Palestiniens.

Et nous pourrions ainsi assurer qu’Israël prospèrera toujours comme une démocratie exemplaire, un moteur d’innovation et de créativité, et un allié fiable pour les nations libre partout, et d’abord et avant tout le grand ami des Etats-Unis d’Amérique.

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