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Analyse

Ce que l’achat de Twitter par Elon Musk pourrait changer concernant l’antisémitisme

Les plans du milliardaire pour le réseau social restent flous, mais son soutien à une liberté d'expression sans entrave inquiète : les haines vont-elles se déchaîner ?

Le directeur-général de Tesla et de SpaceX Elon Musk sur le tapis rouge de la remise des prix Axel Springer à Berlin, le 1er décembre 2020. (Crédit : Hannibal Hanschke/Pool Photo via AP, File)
Le directeur-général de Tesla et de SpaceX Elon Musk sur le tapis rouge de la remise des prix Axel Springer à Berlin, le 1er décembre 2020. (Crédit : Hannibal Hanschke/Pool Photo via AP, File)

JTA — L’information, lundi, de la concrétisation de l’acquisition de Twitter par Elon Musk en un accord formel à hauteur de 44 milliards de dollars a créé une onde de choc dans le paysage médiatique mondial. C’est la fin d’un feuilleton qui avait toutefois semblé commencer sur le ton de la plaisanterie.

Et cette acquisition suscite aujourd’hui les espérances et les inquiétudes des utilisateurs et des critiques du réseau social, affligés depuis longtemps par la prolifération des discours de haine, et notamment des discours antisémites, et
qui se disent soucieux également face au manque de détermination perçu de l’entreprise face à la nécessité urgente de s’attaquer à ce problème.

La finalisation de l’achat de Musk prendra probablement des mois et cette acquisition pourrait échouer pour une raison ou une autre. Et si l’entrepreneur est connu pour agir rapidement et de manière décisive – parfois sur des questions bien plus insignifiantes que celles dont s’occupent habituellement les dirigeants – il n’y a aucune certitude sur le fait qu’il procède à des changements significatifs en prenant la tête du célèbre réseau social.

Et pourtant, certains usagers et activistes juifs espèrent qu’un changement de direction à la tête de Twitter pourra secouer la dynamique déplorée par un grand monde d’internautes qui fréquentent le site de microblogging- ou, tout du moins, qu’il ne fera pas reculer les efforts d’ores et déjà livrés pour s’attaquer à cette dynamique.

Le chef de l’ADL (Anti-Defamation League), qui avait, dans le passé, ouvertement demandé à Twitter d’identifier et d’éradiquer l’antisémitisme sur la plateforme, a tiré la sonnette d’alarme dans un tweet publié peu après que l’information de l’acquisition de Twitter par Musk, dix jours après sa proposition d’achat, a été rendue publique.

« Twitter a fait des progrès en matière de lutte contre la haine ces dernières années », a écrit lundi dans un post le directeur-général du groupe, Jonathan Greenblatt. « Alors si nous voulons bien faire l’effort de nous montrer prudemment optimistes sur la manière dont Elon Musk dirigera la plateforme, force est de reconnaître qu’il n’a montré jusqu’à présent aucun intérêt particulier pour ces problèmes. Nous nous inquiétons de ce qu’il puisse choisir d’adopter une direction très différente. »

Voici ce qu’il faut savoir au sujet de l’histoire juive de Twitter, de la vision plutôt floue nourrie par Elon Musk pour l’entreprise et de la manière dont les groupes juifs espèrent qu’il saura changer la plateforme.

Le siège de Twitter à San Francisco, en Californie, le 26 avril 2022. (Crédit : Amy Osborne/AFP)

Le statut actuel de Twitter pour les Juifs

Comme c’est le cas également pour toutes les plateformes de réseau social, Twitter regroupe aujourd’hui utilisateurs de bonne foi, acteurs malhonnêtes et robots. Mais au cours de la dernière décennie, Twitter a semblé connaître de nombreuses controverses publiques relatives à l’antisémitisme – des controverses peut-être plus nombreuses que sur toutes les autres plateformes.

Le public avait pris conscience du problème en 2016, dans les semaines qui avaient précédé les élections présidentielles qui avaient eu lieu, cette année-là, aux États-Unis. Des journalistes juifs avaient été les cibles privilégiées des robots qui propageaient sans relâche des fake-news et ils avaient aussi été les victimes de choix des antisémites enhardis par l’essor des groupes suprématistes blancs, qui se retrouveront dans un nouveau mouvement connu sous le nom « d’alt-right ».

Jonathan Weisman, journaliste politique au New York Times, avait estimé que ces violences étaient « omniprésentes ». Jeffrey Goldberg, journaliste pour The Atlantic, avait affirmé que la plateforme était devenue « un cloaque, réceptacle des antisémites, des homophobes et des racistes ». De son côté, la reporter Julia Ioffe avait raconté la manière dont l’antisémitisme qu’elle avait subi sur Twitter s’était finalement traduit en menaces de morts très réelles.

Les antisémites avaient commencé à identifier les personnalités juives, en ligne, à l’aide d’un symbole appelé, dans le jargon d’internet, le symbole ((( echo ))) – consistant à mettre les trois parenthèses autour du nom de la personne. Un « écho » fréquemment et particulièrement présent sur Twitter, ce qui avait finalement amené les utilisateurs juifs à revendiquer ce code et à s’en servir pour faire part de la fierté de leur identité juive, en plaçant les trois parenthèses autour de leur nom sur leur profil Twitter. Weisman a écrit ensuite un livre en reprenant le symbole dans son titre, un ouvrage appelé (((Semitism))): Being Jewish in America in the Age of Trump.

Twitter avait reconnu le problème, sans le résoudre pour autant. Au mois de janvier 2018, l’ADL – qui avait rejoint finalement le Conseil des règlements et de la sécurité du réseau social et développé un outil, « l’Indice de la haine en ligne », pour aider à détecter l’antisémitisme sur les réseaux sociaux – avait estimé que l’année précédente, plus de quatre millions de tweets antisémites avaient été publiés, et ce uniquement en langue anglaise.

La compagnie a également fait l’objet de nombreuses accusations mettant en cause son incapacité présumée à accorder la priorité à la lutte contre l’antisémitisme et son incapacité à bannir les utilisateurs antisémites de la plateforme – ou pas assez rapidement, tout du moins. Avec un exemple survenu en 2020, lorsque le rappeur britannique Wiley avait posté toute une série de publications antisémites : un groupe de célèbres Juifs et non-Juifs britanniques avait alors annoncé boycotter la plateforme en signe de protestation contre le temps qu’avait mis Twitter à réagir à l’incident. Twitter « a accordé volontairement à Wiley 48 heures de haine raciale pure », avait déploré l’actrice Tracy-Ann Oberman.

En même temps, la plateforme a été un espace fertile pour les discussions et pour la diffusion des idées juives, facilitant même de nouveaux échanges entre Juifs et non-Juifs ou entre les membres issus des différents courants du judaïsme. Les rabbins ont gagné un large auditoire sur Twitter comme ça a été le cas, par exemple, pour Danya Ruttenberg et Jill Jacobs.

Mais suite à l’annonce du rachat de Twitter par Musk, Ruttenberg a orienté ses abonnés vers sa newsletter par courriel au cas où le nouveau propriétaire du réseau social n’en vienne à exacerber les problèmes qui le minent déjà.

« Je peux vous assurer qu’une forme de harcèlement endémique antisémite existe d’ores et déjà sur Twitter – comme c’est le cas aussi du harcèlement endémique raciste, transphobe, homophobe, sexiste, discriminatoire – et que Twitter fait un travail épouvantable concernant la prise en charge de ce problème ou concernant la prise en considération réelle des menaces significatives proférées à l’encontre de ses utilisateurs », a-t-elle confié à JTA.

La page Twitter d’Elon Musk, le 25 avril 2022. (Crédit : AP Photo/Eric Risberg)

Ce que nous savons sur Musk et ce qu’il pourrait faire

Si son prénom se rapproche du prénom israélien Ilan, c’est là que s’arrête le caractère juif de Musk. L’homme d’affaires a grandi en Afrique du Sud, où il a fréquenté une école du dimanche anglicane, avant de s’installer aux États-Unis et de faire ses études à l’université de Pennsylvanie, au milieu des années 1990. De là, il a commencé à travailler dans la Silicon Valley, gagnant de l’argent – et de l’influence – en développant une série d’entreprises technologiques pionnières. Il est le fondateur et le directeur général de Tesla, la firme spécialisée dans les véhicules électriques, et de SpaceX, inventeur de technologies spatiales. Sa fortune nette est estimée à plus de 240 milliards de dollars et il serait, selon certains classements, l’homme le plus riche de la planète.

Ces dernières années, Musk est aussi devenu connu comme l’un des provocateurs populistes les plus surprenants de la Toile. Il a soutenu le groupe d’investisseurs de terrain à l’origine de la saga boursière de Gamestop ; il est devenu ami d’un autre agitateur célèbre, Kanye West ; et il ne manque jamais de troller ses détracteurs en utilisant une rhétorique anti-système qui semble parfois directement sortir des threads Reddit les plus déchaînés.

Ses réelles convictions politiques restent un mystère, mais son cheval de bataille favori apparaît toutefois clairement : c’est un défenseur invétéré d’une liberté d’expression qui semble sans limite. Les spécificités de ce que signifierait une telle liberté, spécialement sur Twitter, restent encore indéterminées.

Jack Dorsey, cofondateur et ancien directeur général de Twitter, revendiquait une liberté de parole absolue qui était souvent entrée en collision avec les efforts livrés par la firme pour gérer les discours de haine. Il faudra attendre la fin de l’année 2020 pour que le réseau social annonce qu’il interdirait le négationnisme de la Shoah, une décision annoncée plusieurs semaines après l’engagement de Facebook en ce sens.

« Nous condamnons avec force l’antisémitisme et les comportements haineux n’ont absolument pas leur place sur notre plateforme », avait commenté un communiqué de Twitter émis à l’époque. « Nous avons également mis en place une politique robuste contre ‘la glorification de la violence’ et nous agissons contre les contenus qui glorifient ou qui font l’éloge des actes historiques de violences ou des génocides, et notamment de la Shoah ».

Mais Dorsey avait paru saper cet engagement lors d’une audience du sénat américain, le même mois, lorsqu’il avait expliqué que le négationnisme de la Shoah constituait « une information trompeuse. Mais nous n’avons pas de politique contre ce type d’information mensongère ». Dorsey a démissionné de son poste de directeur-général à l’automne dernier.

Musk considère Twitter comme un substitut aux places publiques disparues, où des individus aux points de vue et aux idéologies différentes pouvaient ouvertement échanger. Alors que certains ont promis de quitter Twitter suite à son rachat par Musk, le milliardaire a dit souhaiter que ces menaces ne soient pas mises à exécution.

« J’espère que mes pires critiques resteront sur Twitter parce que c’est précisément ça, la liberté d’expression », a écrit Musk sur le réseau social, lundi.

L’homme d’affaires n’est pas entré dans les détails et il a laissé entendre, en fait, qu’il n’avait pas de point de vue arrêté concernant certains problèmes épineux qui se posent sur Twitter – concernant, par exemple, la gestion des publications considérées par certains comme haineuses.

« Si on est dans la zone grise, je suis tenté de dire qu’il faut laisser le tweet », a-t-il expliqué au début du mois. « Mais manifestement, là où il y a peut-être beaucoup de controverse, on ne va pas nécessairement promouvoir la publication. Mais je ne dis pas que j’ai aujourd’hui toutes les réponses. »

Greenblatt reconnaît, comme Musk, qu’un réseau social fait dorénavant office de place publique, tout en déplorant la mainmise exercée par leurs propriétaires sur ces nouveaux espaces de parole de l’ère numérique.

« Je trouve troublant, frappant et potentiellement dangereux que deux personnes — Musk & Mark Zuckerberg — contrôlent pratiquement l’intégralité de la place publique. Il semble que cela soit une triste journée pour la démocratie », a écrit Greenblatt sur Twitter, lundi.

Zuckerberg est à la tête de Meta, société mère de Facebook et Instagram, deux réseaux sociaux qui ont un nombre bien plus important d’utilisateurs que Twitter mais qui se concentrent moins sur le dialogue.

L’application Twitter sur un téléphone mobile, le 25 avril 2022. (Crédit : AP Photo/Gregory Bull)

Ce que les Juifs veulent voir

De leur côté, les groupes juifs tentent d’ores et déjà de faire connaître à Musk les changements qu’ils aimeraient voir sur la plateforme.

Le Conseil des rabbins européens a émis un communiqué appelant Twitter à adopter la définition de l’antisémitisme qui a été faite par l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance) – qui a elle aussi été sujette à polémique – pour l’utiliser dans le travail de modération de ses contenus.

« Une victoire rapide et une rupture claire avec le passé seraient l’adoption de la définition de travail mise au point par l’IHRA, une définition utilisée par les gouvernements et par les forces de police dans le monde entier », a dit le groupe. « L’adoption de cette définition, accompagnée d’un travail rigoureux de surveillance, permettront à Twitter de faire un bond en avant et de devenir pleinement ce qu’il doit être ».

Certains exemples d’antisémitisme, dans cette définition, comprennent des critiques d’Israël, notamment l’affirmation que la création de l’État juif aurait été une initiative raciste. Du côté des détracteurs de cette définition, cette dernière attenterait à certaines formes de la liberté d’expression.

Un certain nombre d’utilisateurs juifs demandent depuis longtemps le bannissement permanent de l’Ayatollah Ali Khamenei, le guide suprême iranien, qui appelle régulièrement à la destruction violente d’Israël, entre autres. Dorsey, de son côté, avait déclaré que les publications de Khamenei étaient de simples tentatives d’intimidation et il n’aura jamais adopté de politique ferme concernant les déclarations controversées des dirigeants internationaux.

« Nous pensons qu’il est important que tout le monde puisse entendre ce que les leaders du monde ont à dire et nous avons des politiques qui ont été spécialement mises en place concernant ces derniers », avait expliqué Dorsey en 2020. « Nous voulons nous assurer que nous respectons leur droit à la parole et à publier ce qu’ils doivent publier ».

Certains estiment que les efforts visant à réglementer Twitter et les usagers des réseaux sociaux sont déjà allés trop loin et que Musk pourrait aider à redynamiser ce qu’ils considèrent comme un espace dorénavant aseptisé, trop censuré. Yossi Klein Halevi, un célèbre auteur américano-israélien qui a souvent écrit sur la coexistence entre Juifs et arabes, a ainsi affirmé dans un tweet, après l’annonce de l’achat du réseau social par Musk, que « les voix pro-israéliennes sont arbitrairement supprimées de Twitter » et il a appelé Musk à « aplanir le terrain et à nous laisser débattre » sur Israël. Il n’a pas précisé quelle était la raison pour laquelle il avait ainsi la conviction que les activistes israéliens étaient réduits au silence.

Musk n’a personnellement pas commenté la politique israélienne – même s’il n’hésite pas à intervenir régulièrement concernant des questions d’intérêt public. Son engagement à l’égard d’Israël semble limité ; en 2018, il s’était rendu à Masada et il avait rencontré le Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, au cours d’une visite dans le pays qui, avait affirmé l’homme d’affaires, était largement privée.

Le chroniqueur conservateur Jonathan Tobin a affirmé, dans un éditorial écrit la semaine dernière, que les efforts livrés par l’ADL pour « réduire au silence la liberté d’expression » menaient sur « une pente glissante », avec « une censure des discours nazis qui va se terminer par la censure de tout discours politique ou de toute information considérés comme déplaisants par les puissants ». Il a ajouté que les conservateurs étaient « la principale cible » des sanctions sur les réseaux sociaux, rappelant que l’ex-président américain Donald Trump et un site d’information chrétien qui s’était moqué des personnes transgenres avaient été bannis de Twitter. Trump avait été interdit sur la plateforme après avoir exacerbé la frustration et la colère de ses partisans à l’issue de sa défaite aux élections présidentielles américaines. Ses soutiens, exaspérés par la défaite, devaient finalement pris d’assaut le capitole américain, le 6 janvier.

Mais pour la plus grande partie des Juifs, c’est la promesse faite par Musk d’assurer une liberté d’expression absolument sans entrave qui inquiète – et les conséquences d’une telle liberté d’expression en lien avec les discours de haine est aussi source d’angoisse.

Ruttenberg déclare que « moi, comme de nombreuses personnes issues de milieux plus marginalisés que le mien, nous soucions beaucoup – de manière réaliste, je le pense – que Musk ne fasse disparaître les quelques protections qui existent actuellement et qu’il ne fasse de Twitter un endroit où le harcèlement, les violences et peut-être même le doxxing deviendront endémiques et tolérés ».

Et le prédécesseur de Greenblatt à la barre de l’ADL, Abraham Foxman, a également eu un message à transmettre à Musk sur Twitter.

« Le discours sans limite est presque aussi dangereux que de crier au feu dans un théâtre bondé ! La tradition juive nous enseigne que la vie est la mort se trouvent dans la puissance de la parole », a-t-il écrit. « Nous devons trouver un équilibre entre civilité et liberté d’expression ».

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