Certains craignent le centre de réfugiés prévu au cœur d’Amsterdam
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Certains craignent le centre de réfugiés prévu au cœur d’Amsterdam

Une organisation juive dit que le refuge pour migrants irakiens et syriens pourrait porter atteinte au sentiment de sécurité

Des rabbins néerlandais dans la banlieue de Buitenveldert, le site d'un futur centre de migrants à Amsterdam (Crédit : David Serphos / JTA)
Des rabbins néerlandais dans la banlieue de Buitenveldert, le site d'un futur centre de migrants à Amsterdam (Crédit : David Serphos / JTA)

Amsterdam (JTA) – A Buitenveldert, une zone résidentielle tranquille de la capitale néerlandaise, des soldats des forces spéciales veillent sur une école juive depuis des voitures non marquées.

Environ la moitié des 40 000 juifs des Pays-Bas vivent ici et dans la banlieue voisine de Amstelveen, les seules régions du pays, avec une présence considérable et reconnaissable de Juifs. La région possède six synagogues ainsi que les bureaux principaux de la communauté, trois écoles et presque tous ses magasins casher.

L’absence de récentes agressions majeures sur les Juifs hollandais, couplés avec des subventions du gouvernement pour sécuriser les quartiers et les institutions juives, signifie que la vie a suivi son cours de manière à peu près inchangée depuis 2012, quand l’Europe a connu la première des plusieurs attaques mortelles ou quasi-mortelles sur les Juifs menées par les islamistes.

Voilà un contraste bien marqué par rapport à la France, où de nombreux Juifs restent loin des supermarchés casher qu’ils ont l’habitude de fréquenter, et du Danemark, où les Juifs ont reçu l’instruction de retirer leurs kippa près de l’école de Copenhague.

Mais les représentants de la communauté juive néerlandaise ont mis en garde ce mois-ci que le projet d’ouvrir un centre pour les réfugiés syriens et irakiens à Amstelveen pourraient mettre en péril le sentiment de sécurité de la communauté.

Juste deux jours seulement après l’annonce du 12 octobre à propos de l’ouverture prévue du centre, le Conseil central juif, le principal groupe de la communauté juive néerlandaise, a déclaré qu’il avait de « graves inquiétudes » à ce sujet, citant « des attitudes extrêmement négatives envers les Juifs » en Syrie et en Irak.

Selon Esther Voet, ancienne directrice du principal institut de veille de la communauté sur l’antisémitisme, le Centre d’information et de documentation sur Israël, 70 % des incidents antisémites enregistrés aux Pays-Bas ont été commis par des immigrants.

La déclaration du conseil de la communauté a ajouté une voix juive dans le débat polarisé qui a lieu au sein de la société néerlandaise sur l’opportunité d’accueillir ou de détourner le flux des migrants qui cette année a amené des centaines de milliers de Musulmans dans l’Union européenne – et 15 000 Musulmans aux Pays-Bas – arrivant d’un Moyen-Orient déchiré par la guerre. Il a également déclenché un débat plus large sur la validité des inquiétudes sécuritaire de la communauté juive.

Jeroen Pauw, l’hôte d’un talk-show populaire, a suggéré que c’était l’attitude classique des ‘pas chez moi’.

« Vous dites que vous voulez faire de votre mieux pour les réfugiés – tant qu’ils ne sont pas trop à proximité », a-t-il accusé, s’adressant à un rabbin local qui a participé à son émission le 15 octobre pour défendre l’opposition juive.

Aucun incident antisémite impliquant des réfugiés syriens et irakiens a été signalé aux Pays-Bas ou ailleurs en Europe. Et les inquiétudes au sujet du centre ne sont pas toujours partagées par les Juifs hollandais.

Natascha van Weezel, une réalisatrice de documentaires juifs qui a également participé à l’émission de Pauw, a déclaré que les réfugiés syriens ne sont probablement pas des djihadistes et qu’ « ils ont de plus grandes préoccupations que de battre les Juifs », ajoutant que la nécessité d’aider les réfugiés « devrait l’emporter sur la peur ».

Chantal Suissa-Runne, membre du conseil de la communauté juive réformée à Amsterdam, a déclaré dans un débat télévisé le 18 octobre que, même si elle comprend les préoccupations au sujet du centre de réfugiés, cet événement doit être considéré « comme une occasion de rencontrer ces gens, de leur montrer la vie néerlandaise et sa diversité positive ».

Quant aux réfugiés eux-mêmes, ils sont nombreux à dire qu’ils n’ont rien contre les Juifs.

« Ils sont notre famille éloignée, ils sont la raison pour laquelle nous avons de la viande halal dans ce pays. Nous sommes reconnaissants envers eux », assure Hassan abu-Ghaish, un Syrien de 28 ans qui vit dans un centre au coeur d’Amsterdam.

La viande halal est dépecée selon les normes islamiques et de nombreux musulmans considèrent comme halal de la viande casher, mais les Juifs n’assimilent généralement pas le halal au casher.

En 2012, les Juifs ont contribué à vaincre l’interdiction néerlandaise sur l’abattage casher et halal.

Mais pour les dirigeants juifs au sens large, la sécurité demeure une préoccupation clé dans une communauté qui a perdu 75 % de ses 140 000 membres : le taux de mortalité le plus élevé en Europe occidentale occupée par les nazis.

Et contrairement à d’autres communautés européennes, qui ont vu leurs populations partiellement reconstituées par des immigrants de l’Est, la communauté juive hollandaise n’a connu aucun afflux important.

Dennis Mok, un conseiller à la sécurité à la communauté juive, a déclaré que l’arrivée de nombreux réfugiés du Moyen-Orient posait un problème de sécurité pour les Juifs hollandais, indépendamment du lieu où ils sont logés.

« Les attaquants potentiels peuvent facilement voyager dans tous les Pays-Bas et au-delà », a déclaré Mok.

Mais le Grand Rabbin Binyomin Jacobs, qui soutient l’aide aux réfugiés, a néanmoins averti que le logement des nouveaux arrivants dans une zone fortement juive augmentait le risque d’ « une attaque spontanée par une personne incitée, qui pourrait bien être diminué si rencontrer des Juifs demandait davantage d’efforts que de sortir en bas de chez soi ».

Le débat sur le centre juif d’Amstelveen reflète le débat plus large sur la façon de gérer l’afflux de migrants du Moyen-Orient.

Avant l’annonce à propos du centre, les Pays-Bas ont connu plusieurs manifestations des opposants à l’accueil des réfugiés dans leurs collectivités.

Dans la ville de Purmerend, près d’Amsterdam, l’opposition populaire a conduit à la défaite d’une proposition pour y ouvrir un centre de réfugiés. Mais alors que certains propriétaires se sont inquiétés de la dépréciation de la valeur de l’immobilier autour des centres de réfugiés, dans Buitenveldert, beaucoup de Juifs craignent avant tout pour leur sécurité personnelle.

Interrogé à propos du futur centre, Michiel Cornelissen, propriétaire de l’épicerie casher Mouwes dans Buitenveldert, a comparé le problème à celui de délinquants sexuels qui habiteraient à proximité d’une école maternelle se corriger avant rapidement, en notant que les réfugiés n’ont pas été reconnus coupables de quoi que ce soit. Pourtant, dit-il, « la haine du Juif dans les pays arabes entraîne bien un risque sans garantie ».

La présence juive dans ces régions du sud d’Amsterdam remonte aux années 1950, quand de jeunes familles ont choisi de s’y installer en raison de la proximité avec l’ancien quartier juif de la ville, qui, même après l’Holocauste comptait encore quelques synagogues et des institutions juives.

Buitenveldert, qui abrite des centaines de juifs orthodoxes, a attiré des familles juives de la ville qui souhaitaient investir dans une maison avec un jardin à proximité du centre. Et Amstelveen attire particulièrement les Juifs des petites communautés à l’extérieur d’Amsterdam qui ont été détruites pendant l’Holocauste.

La création en 2008 de l’érouv d’Amsterdam – un endroit où les juifs pratiquants peuvent transporter des objets pendant Shabbat – a augmenté la présence le week-end de familles ultra-orthodoxes dans le sud d’Amsterdam.

Aujourd’hui, des dizaines de familles ultra-orthodoxes pique-niquent dans les parcs pendant Shabbat ou se promènent dans les rues qui séparent leur quartier du centre-ville.

Dans Amstelveen et Buitenveldert, les Juifs sont relativement isolés des zones à forte population musulmane de la ville.

Dans le sud d’Amsterdam, le prix des logements a augmenté et ces quartiers sont devenus largement inabordables pour les familles musulmanes qui ont immigré aux Pays-Bas dans les années 1970 et se sont installées à la place dans les parties occidentale et orientale de la ville. Cette répartition permettrait de réduire la friction entre les deux groupes religieux alors que le taux d’attaques antisémites a augmenté dans toute l’Europe occidentale au cours de la dernière décennie, en grande partie perpétrés par des musulmans en conflit avec Israël.

« Il me semble que la communauté juive de Buitenveldert et Amstelveen jouit d’un niveau de sécurité plus élevé là-bas que celle vécue par les Juifs dans d’autres parties d’Amsterdam », a déclaré Bart Wallet, un historien de la communauté juive hollandaise à l’Université d’Amsterdam.

Pourtant, sous la surface, l’attaque d’un supermarché de Paris en janvier et le meurtre de quatre personnes au musée juif de Bruxelles l’année dernière restent frais dans l’esprit des Juifs locaux.

« Je pensais, et je pense toujours, que je pourrais être le prochain », déclare David Bar-On, 29 ans, propriétaire du Coin de David, une épicerie juive à Buitenveldert.

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