Ces deux entrepreneurs israéliens ont aidé à l’essor d’Alexandria Ocasio-Cortez
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Ces deux entrepreneurs israéliens ont aidé à l’essor d’Alexandria Ocasio-Cortez

Après son absence à un événement en mémoire de Rabin, certains avaient conclu qu'AOC n'aimait pas les Israéliens - deux d'entre eux ont toutefois marqué le début de sa carrière

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Alexandria Ocasio-Cortez, gagnante des primaires démocrates au congrès pour New York, s'adresse aux médias à New York, le 25 juin 2018. (Crédit : AP Photo/Mark Lennihan)
Alexandria Ocasio-Cortez, gagnante des primaires démocrates au congrès pour New York, s'adresse aux médias à New York, le 25 juin 2018. (Crédit : AP Photo/Mark Lennihan)

Le mois dernier, lorsque la représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez a annulé sa participation à un événement organisé par Americans for Peace Now pour commémorer l’assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, les Israéliens de gauche et de droite ont vivement réagi à la décision de cette étoile montante du Parti démocrate américain.

« Sionistes de gauche, il est temps d’admettre : l’AOC ne veut tout simplement pas être votre ami », a déploré Amir Tibon dans le journal de gauche Haaretz.

Jonathan Tobin, dans le quotidien pro-Netanyahu Israel Hayom, avait écrit que pour Ocasio-Cortez et ses cohortes, tous les Israéliens sont semblables, quelle que soit leur tendance politique.

« Ceux qui, comme ‘The Squad’ et leurs compagnons de gauche, croient aux bobards intersectionnels sur le fait que la guerre palestinienne contre l’État juif est moralement équivalente à la lutte pour les droits civils aux États-Unis, considèrent tous les Israéliens comme semblables… », avait-il commenté.

De gauche à droite : les représentantes démocrates Rashida Tlaib du Michigan, Ilhan Omar du Minnesota, Alexandria Ocasio-Cortez de New York et Ayanna Pressley du Massachusetts, répondent aux propos tenus par le président américain Donald Trump, qui a demandé aux quatre membres démocrates du Congrès de retourner dans leurs pays « déchirés », lors d’une conférence de presse au Capitol à Washington, le 15 juillet 2019. (AP Photo / J. Scott Applewhite)

Mais dans le cas d’Ocasio-Cortez, en particulier, Tobin se trompe. En fait, il est largement passé inaperçu que pendant une partie de la période entre sa sortie de l’université de Boston en 2011 et son élection au Congrès en 2018, elle a occupé deux postes dans lesquels elle a travaillé sous les auspices de deux Israéliens.

La biographie officielle d’Ocasio-Cortez à la Chambre des représentants ne mentionne pas ces deux postes, se concentrant plutôt sur un poste post-universitaire qu’elle a occupé en tant que directrice pédagogique à l’Institut national hispanique et sur ses expériences de serveuse. De même, le documentaire acclamé de Netflix 2019 « Bring Down the House », qui suit Ocasio-Cortez pendant sa candidature réussie aux primaires de juin 2018 dans le 14e district de New York, la montre en train de travailler comme barman.

« Ils appellent ça la classe ouvrière pour une raison », dit-elle dans le documentaire alors qu’elle transporte des seaux de glace et des boissons mélangées, « parce que vous travaillez sans arrêt ».

Mais ailleurs sur Internet, on trouve des traces de son passé moins médiatisé, dans lesquelles figurent deux Israélo-Américains – Joe Raby et Chen(i) Yerushalmi, des hommes plus associés au monde du capital-risque et des start-ups qu’à la classe ouvrière.

C’est sous l’égide de ces hommes qu’Ocasio-Cortez a préparé des programmes d’enseignement des compétences en matière d’entrepreneuriat et de présentation de soi à de jeunes étudiants et diplômés ambitieux du Bronx. Ces compétences, qu’elle a enseigné aux autres, ont peut-être contribué à sa propre ascension politique.

La porte-parole d’Alexandria Ocasio-Cortez, Lauren Hitt, a déclaré au Times of Israel que les noms de Cheni Yerushalmi et Joe Raby « ne nous disent rien ici. Il se peut que le lien soit assez ténu ».

Des sources publiques indiquent cependant que Yerushalmi était le patron de la démocrate dans une société appelée Gage Strategies, tandis que Raby a passé au crible les candidats de l’incubateur d’entreprises Sunshine Bronx auquel elle a postulé et a été admise. Ocasio-Cortez elle-même a publiquement évoqué ces deux expériences professionnelles engrangées sur une période de cinq ans avant son élection au Congrès.

Un incubateur et une société d’édition de livres

Une biographie pour une conférence donnée le 21 septembre 2013 par Ocasio-Cortez à l’université de Boston, son alma mater, la décrit comme la « fondatrice de Brook Avenue Press, une entreprise sociale qui se consacre à fournir des produits éducatifs pertinents aux enfants et aux parents dans les zones urbaines ».

Une biographie d’Alexandria Ocasio-Cortez datant de septembre 2013. (Capture écran)

Elle est également décrite sur le même site web comme « Lead Educational Strategist at GAGEis, Inc.

La Brook Avenue Press et GAGEis (également connu sous le nom de Gage Strategies) ont tous deux fonctionné à partir de l’incubateur d’entreprises Sunshine Bronx, un espace de travail coopératif subventionné par la ville et lancé en 2012, où pour environ 200 dollars par mois, les entrepreneurs pouvaient profiter d’espaces de travail, de salles de conférence, de mentorat et de formation commerciale. Raby et Yerushalmi, ses propriétaires, étaient des entrepreneurs chevronnés dans le domaine du coworking qui avaient obtenu un contrat de la ville en 2009 pour développer l’incubateur avec le soutien financier du Bronx.

Le start-up Brook Avenue Press d’Ocasio-Cortez avait été choisie pour participer au programme de l’incubateur, en 2012.

Dans une vidéo de 2011 qu’elle avait enregistrée peu de temps après sa sortie de l’université, c’est une Ocasio-Cortez plus jeune, plus spontanée qui évoque la maison d’édition qu’elle veut développer au sein de l’incubateur du Bronx.

« Ce que cherche à faire Brook Avenue Press, c’est à développer et à identifier des histoires et de la littérature pour les enfants dans les zones urbaines », dit-elle.

Même si les entreprises qui y étaient hébergées payaient un loyer à l’incubateur, il y avais un processus de candidature, suivi d’un entretien, qui permettaient d’en intégrer les espaces de travail coopératif.

Joe Raby qui, un an plus tard, devait se trouver à tête d’un fonds de capital-risque majeur en Israël, avait raconté ce processus dans un communiqué de presse émis au mois de janvier 2012.

« Nous sommes différents des incubateurs traditionnels dans la mesure où ne ne vous accepterons pas si nous ne pensons pas que nous pouvons vous aider à réussir », avait déclaré Raby, confondateur et partenaire de gestion de l’incubateur.

« Nous tentons de comprendre vos objectifs commerciaux et de créer les passerelles et les opportunités qui vous aideront à les atteindre et à mesurer vos avancées », avait-il ajouté.

Ocasio-Cortez a pu aussi avoir acquis une expérience politique précoce en travaillant au sein de l’incubateur créé par les deux Israéliens. Au mois d’août 2012, AOC, le propriétaire Cheni Yerushalmi et quelques autres personnes qui travaillaient à l’incubateur avaient fait pression en faveur d’une législation fédérale qui aurait autorisé les entrepreneurs du Bronx à déduire un pourcentage plus important des coûts de leurs firmes au moment de remplir leur déclaration d’impôt.

« Les jeunes entrepreneurs jouent un rôle particulier dans le développement d’entreprises prometteuses et créatives pour notre avenir, et une petite réduction peut libérer des ressources pour l’embauche, la création d’un nouveau produit ou un réinvestissement dans l’économie locale », avait dit Ocasio-Cortez dans un communiqué de presse.

Alexandria Ocasio-Cortez (troisième à gauche) avec la sénatrice de New York, Kirsten Gillebrand (au centre) et Cheni Yerushalmi (cinquième à gauche) à l’incubateur Sunshine Bronx Business, en août 2012. (Autorisation)

Ocasio-Cortez n’a pas seulement développé sa compagnie d’édition lorsqu’elle était à l’incubateur, mais elle a également travaillé en tant que développeur de programmes pour une compagnie liée, appelée GAGEis, Inc. ou Gage Strategies, qui était aussi dirigée par Cheni Yerushalmi, selon de multiples sources. Des photos des activités de GAGEis montrent des conférences qui ont eu lieu au sein de l’incubateur Sunshine Bronx.

L’objectif poursuivi par Gage Strategies était d’enseigner aux étudiants et aux jeunes diplômés comment travailler leur image professionnelle et comment se vendre au mieux sur le marché. Parmi les modules de ce programme de formation, « stratégie », « valorisation », « réseautage » et « confiance ».

Une capture d’écran de 2014 provenant du site internet de Gage Strategies, où Alexandria Ocasio-Cortez a travaillé à aider des étudiants et des jeunes diplômés pour les aider à améliorer leur image professionnelle. (Capture d’écran)

Ocasio-Cortez avait continué à travailler au sein de l’incubateur de Yerushalmi et de Raby pendant plusieurs années. Au mois d’août 2017, après avoir annoncé qu’elle se présentait aux Primaires du congrès, dans le 14è district de New York, un reportage de C-SPAN avait identifié Ocasio-Cortez comme étant « fondatrice de Brook Avenue Press » et « stratège en éducation au sein de GAGE Strategies ».

Et ceci en dépit du fait que l’incubateur Sunshine Bronx avait fermé ses portes en 2014, selon The Real Deal.

Le site internet de Brook Avenue Press n’est plus en ligne, et aucune page archivée de son site n’est dorénavant disponible. L’Etat de New York avait dissous la compagnie au mois d’octobre 2016 en raison d’un manque d’activités. Elle est encore enregistrée à l’adresse du Sunshine Bronx.

Alexandria Ocasio-Cortez au mois d’août 2017. (Capture d’écran)

Des entrepreneurs israélo-américains

Cheni Yerushalmi et Joseph Raby, qui avaient accepté Alexandria Ocasio-Cortez au sein de leur incubateur, ont suivi des parcours de carrière très différents de celui de la jeune sociale-démocrate auto-proclamée.

Yerushalmi est le fils d’un couple israélien qui s’était installé aux Etats-Unis quand il était enfant. Raby, pour sa part, est né de parents irakiens qui avaient immigré aux Etats-Unis. Les deux hommes avaient grandi à Long Island, selon des informations parues dans les médias. Ils avaient lancé leur premier espace de coworking, Sunshine Suites, en 2001, sur deux sites de Manhattan. Yerushalmi avait déclaré à un journaliste, en 2010, que lui et Raby avaient financé leurs initiatives avec l’aide de leurs amis et de leurs familles.

Joe Raby. (Capture d’écran : LinkedIn)

« Nous n’avons intégré que quelques amis et que quelques membres de nos familles dans notre dernier projet à Tribeca. Et ainsi, les investissements ne concernent que nous, nos amis et nos familles ».

Quand il ne travaille pas, Cheni semble nourrir une passion pour les festivités de type Burning-Man, et notamment pour Burlesquerade, gala déguisé annuel qui est organisé sur un « super-yacht » de plus de 2 500 mètres-carrés qui réunit les grosses pointures de Wall Street, du secteur des technologies et des artistes.

Il a également fondé le « Pynk Collective » à Vermont qui, selon sa page LinkedIn, est un « collectif de plus de 240 amis qui se rassemblent pour fêter la vie et la communauté dans une vallée spéciale de Bridgewater, dans le Vermont ».

Raby, pour sa part, est parti s’installer en Israël au mois de novembre 2012 et il est devenu directeur des opérations dans une entreprise de capital-risque appelée le Tel Aviv Angel Group, qui a ultérieurement fusionné avec Maverick Ventures Israel, où Raby a occupé le poste de « directeur des finances et des opérations » du mois d’octobre 2013 au mois de décembre 2018.

Le Tel Aviv Angel Group et le Maverick Ventures auraient été fondés en 2008 par Mark Gerson, co-fondateur, à New York, du Gerson-Lehrman Group, aux côtés de Yaron Karni, un jeune entrepreneur israélien à qui Gerson avait demandé d’examiner les start-ups les plus prometteuses au sein de l’Etat juif, pour son compte et pour le compte d’un petit groupe de riches investisseurs.

Au mois de mars 2015, selon son profil LinkedIn, Raby avait pris la tête de SaferVPN, un fournisseur de réseau privé israélien. La société était installée dans les bureaux de Maverick Ventures. Elle offrait aussi des services VPN gratuits aux dissidents vivant dans des territoires placés sous des régimes autoritaires. Une description de la compagnie faite en 2017 sur le site internet du ministère de l’Economie affirmait que « SaferVPN s’enorgueillit de compter plus d’un million d’utilisateurs dans plus de 240 pays, avec le plus grand nombre de ses clients originaires des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, des Emirats arabes unis, du Royaume-Uni et de Turquie (dans cet ordre).

SaferVPN devait également employer un certain nombre de cadres des options binaires, à des postes déterminants.

Capture d’écran du site internet SaferVPN au mois de février 2016. (Capture d’écran)

Le bureau, à New York, de SaferVPN se situait dans le même bâtiment et au même étage que Sunshine Suites NOHO, l’un des trois espaces de coworking de Raby et de Yerushalmi.

Au mois de mars 2015, Raby était devenu le directeur de la start-up israélienne StoreSmarts, une firme d’analyses de données qui suit les comportements des consommateurs dans les magasins en utilisant le signal WiFi des téléphones cellulaires. L’un des codirecteurs de StoreSmarts était Lev Binzumovich Leviev, qui avait cofondé l’entreprise avec Vyacheslav Mirilashvili et Pavel Durov, du réseau social russe Vkontakte. (Leviev et Mirilashvili avaient vendu leur part de 48% dans le réseau social à Ilya Sherbovich, membre du conseil d’administration de Rosneft, au mois d’avril 2013).

Au mois de mars 2016, StoreSmarts aurait fourni gratuitement sa technologie au mouvement Free Brazil pour aider les organisateurs à estimer la taille d’une manifestation anti-gouvernementale massive.

Sur cette image extraite d’une vidéo, la représentante de New York, Alexandria Ocasio-Cortez, s’exprime lors de la seconde soirée de la Convention nationale démocrate, le 18 août 2020. (Crédit : Convention nationale démocrate via l’AP)

Le Times of Israel s’est tourné vers Ocasio-Cortez pour en savoir davantage sur le temps passé au sein de l’incubateur Sunshine Bronx et de Gage Strategies, ainsi que sur ses interactions avec Yerushalmi et Raby. Sa porte-parole Lauren Hitt a déclaré qu’elle allait « fouiller pour voir si je peux trouver quelque chose, mais cela risque d’être très maigre ».

Elle a ajouté que « j’aimerais être plus utile mais je ne suis pas sûre qu’ils aient eu des liens significatifs. Laissez-moi tout de même me pencher sur le dossier et je reprendrai contact avec vous ».

Le Times of Israel a également cherché à s’entretenir avec Joe Raby et Cheni Yerushalmi pour les interroger sur leur travail et leurs relations passés avec AOC – une démarche encore vaine au moment de la rédaction de cet article.

La Paix maintenant a organisé son événement virtuel de commémoration de la mort d’Yitzhak Rabin, rassemblant environ 1 700 participants. Ocasio-Cortez y a renoncé après les critiques suscitées lorsqu’elle voulait y participer.

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