Comment Brejnev a failli transformer la guerre de Kippour en cauchemar nucléaire
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Comment Brejnev a failli transformer la guerre de Kippour en cauchemar nucléaire

Alors que Nixon était ivre et sur le point d'être destitué et qu'Israël était en proie à une guerre meurtrière, le dirigeant soviétique livrait des armes nucléaires à l'Egypte

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

Le président Richard M. Nixon (à droite) et le dirigeant soviétique Leonid Brejnev portent un toast à la Maison Blanche à Washington, DC, le 21 juin 1973. Le toast est porté après que les deux dirigeants ont signé un pacte pour limiter les arsenaux nucléaires offensifs. (Crédit : AP)
Le président Richard M. Nixon (à droite) et le dirigeant soviétique Leonid Brejnev portent un toast à la Maison Blanche à Washington, DC, le 21 juin 1973. Le toast est porté après que les deux dirigeants ont signé un pacte pour limiter les arsenaux nucléaires offensifs. (Crédit : AP)

WASHINGTON, DC – De documents révèlent que les dirigeants américains et soviétiques étaient dans une impasse nucléaire jusqu’aux genoux dans les derniers jours de la guerre de Kippour de 1973.

Selon des lettres et des notes recueillies et traduites par le Wilson Center, l’ancien dirigeant soviétique Leonid Brejnev a envoyé une lettre au président américain de l’époque, Richard Nixon, l’avertissant qu’il enverrait des troupes au Moyen Orient si les deux pays n’agissaient pas ensemble pour freiner les Israéliens.

La lettre inquiétante est arrivée le 24 octobre 1973, un jour avant la fin de la guerre. Du 6 au 25 octobre, une coalition d’États arabes, dirigée par l’Égypte et la Syrie, a attaqué Israël pour regagner les territoires perdus pendant la guerre des six jours de 1967. Ils ont lancé l’offensive le jour de Yom Kippour, la fête juive la plus sainte, pour prendre les Israéliens par surprise. Malgré l’appel de l’ONU à un cessez-le-feu, les Israéliens se sont défendus et ont gagné la guerre.

Mais les Soviétiques avaient des intérêts particuliers avec l’Égypte, l’un de ses principaux pays clients.

Les nouveaux documents montrent que Brejnev a cherché à profiter des difficultés politiques de Nixon en Amérique – c’était au plus fort du scandale du Watergate – pour obtenir une victoire arabe.

Des soldats posent sur un tank au début de la guerre de Kippour le 6 octobre 1973 (Crédit : Avi Simhoni/Bamahane/Archives du ministère de la Défense)

Et les circonstances dans lesquelles tous les acteurs se sont retrouvés ressemblent plus à un thriller hollywoodien qu’à la vie réelle.

Pendant la guerre, Nixon a commis ce qu’on appelle son fameux massacre du samedi soir, lorsqu’il a limogé son procureur général et son sous-procureur général, et le procureur spécial qui enquêtait sur le Watergate, Archibald Cox. Pris dans l’imbroglio qui allait mettre fin à sa présidence, Nixon était dans un état lamentable, errant à la Maison Blanche et parlant aux tableaux dans un état d’ivresse totale. (Il a fini par démissionner de ses fonctions, car sa destitution devenait inévitable.)

Brejnev n’allait pas beaucoup mieux non plus. Bien que son emprise sur le pouvoir n’ait pas été mise en péril, il était accro aux somnifères et à l’alcool, et il se comportait d’une façon anormale et erratique. C’était à l’insu du secrétaire d’État de l’époque, Henry Kissinger, qui reçut pour la première fois la lettre de menace de Brejnev à Nixon.

Le conseiller présidentiel Henry Kissinger informe les journalistes de la prochaine visite officielle du chef du Parti communiste soviétique Leonid Brejnev à Washington, DC, le 14 juin 1973. (Crédit : AP/Bob Daugherty)

Compte tenu de la position précaire du président américain – et du fait qu’il était malade lorsque la lettre est arrivée – Kissinger a consulté Alexander Haig, alors chef de cabinet de la Maison Blanche, et d’autres responsables de la sécurité nationale qui ont conjointement décidé de porter l’alerte nucléaire américaine au niveau Defcon 3.

Les nouveaux documents montrent qu’il ne s’agissait pas seulement d’une réaction à l’envoi par les Soviétiques d’une brigade navale en Méditerranée, ce que l’on croyait être la raison à l’époque. En fait, c’est parce que les services de renseignement ont découvert qu’un navire soviétique soupçonné de transporter une cargaison nucléaire était en route pour le port égyptien d’Alexandrie.

Parmi les lettres divulguées dans la publication du Wilson Center figure une lettre de Yuri Andropov, alors chef du KGB, à Brejnev l’avertissant que les Américains et les Égyptiens travaillaient en tandem pour le distraire des affaires intérieures urgentes et le maintenir préoccupé par le Moyen Orient.

« Personnellement, je vois cela comme une sorte de sabotage, destiné à nous maintenir artificiellement attachés au conflit israélo-arabe, créant un épuisement excessif pour tous, en particulier pour vous personnellement », a écrit Andropov à Brejnev.

« Après tout, dans une telle situation, vous êtes contraints de reporter de nombreuses autres questions non moins importantes que celle du Moyen Orient, par exemple la préparation de votre visite en Inde, la révision du plan économique pour l’année à venir, etc. Autant de questions qui ne se décident pas à la hâte, à la volée ; elles exigent de vous un grand engagement de force et d’énergie, qui sont actuellement complètement dévorées par les affaires du Moyen Orient. »

On ne sait pas quand et comment les Soviétiques ont changé de cap. Selon Sergey Radchenko, professeur de relations internationales à l’Université de Cardiff, il est probable qu’un des principaux conseillers de Brejnev l’ait finalement convaincu, alors qu’il reprenait le contrôle sur lui-même.

Radchenko a écrit dans le New York Times qu’il pense qu’Andropov a probablement empêché Brejnev d’aggraver la situation. De plus, les Américains qui ont déclenché une alerte Defcon 3 ont pu lui faire croire que la crise devenait incontrôlable.

La guerre des Six Jours en 1967 a changé à jamais le Moyen Orient. Mais la guerre de Kippour a été le conflit militaire décisif qui a maintenu la position moderne d’Israël dans la région. Quarante-cinq ans plus tard, il semble que cet événement a failli être une catastrophe qui aurait changé la face du monde.

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