Rechercher
Interview

Comment la lumière de Hanoukka a aidé un détenu pendant ses 10 ans d’incarcération

Dans ses mémoires, Daniel Genis raconte comment la lecture et la découverte de son identité juive lui ont sauvé la vie à plus d'un titre

"Sentence : Dix ans et mille livres en prison", par Daniel Genis, photographié à droite en tenue d'haltérophile, sur une photo non datée prise pendant son séjour en prison. (Autorisation)
"Sentence : Dix ans et mille livres en prison", par Daniel Genis, photographié à droite en tenue d'haltérophile, sur une photo non datée prise pendant son séjour en prison. (Autorisation)

En tant que détenu dans le système carcéral de l’État de New York, Hanoukka a été une expérience surréaliste pour Daniel Genis.

Les bougies étaient interdites dans la plupart des établissements pénitentiaires où il a été incarcéré pendant plus de dix ans, car les autorités craignaient que les détenus n’utilisent la cire pour copier des clés. Les offices du soir étaient assurés dans le cadre d’un programme soutenu par le mouvement Habad Loubavitch qui faisait appel aux détenus les plus zélés.

Au centre correctionnel de Green Haven, à New York, le « nominé » était un détenu qui possédait 350 livres, observait le Shabbat, et avait été condamné pour deux meurtres, dont celui de sa propre femme enceinte de 23 ans.

Et pourtant, Genis a déclaré au Times of Israel, que « c’est Hanoukka, de toutes les fêtes que nous avons célébrées en prison, qui m’a fait me sentir vraiment juif ».

« C’était un environnement beaucoup plus orthodoxe que ce que j’avais connu auparavant », a déclaré Genis, qui a grandi dans une famille d’immigrants russes laïque et inter-confessionnelle à New York, qui exposait une hanoukkiya, ou candélabre de Hanoukka, à côté d’un arbre de Noël.

« Cela se passait très solennellement »,  a-t-il dit. « J’en ai appris l’histoire, le miracle de l’huile qui perdure. J’étais dans cette prison, et je rêvais de ce miracle. En prison, on avait manquait toujours de tout. L’oppression était omniprésente, même s’il est vrai que l’on s’y met tout seul en prison. J’avais effectivement commis un crime. »

Aujourd’hui, Genis partage l’histoire de sa vie avec un public jeune. Il a grandi dans un foyer aisé et intellectuel, fils de l’auteur russe Alexander Genis. Pourtant, en 2003, plusieurs années après avoir obtenu son diplôme de l’université de New York, le jeune Genis a commis une série de vols pour subvenir à sa toxicomanie.

Son attitude polie, lorsqu’il menaçait ses victimes d’un couteau, lui a valu le surnom mémorable de « bandit désolé » mais cela ne l’a pas empêché d’être arrêté et condamné.

J’ai lu toute la littérature carcérale que j’ai pu trouver pour apprendre tout ce que je pouvais (…) afin de sortir indemne.

Pour faire face à son entrée dans un monde terrifiant et inconnu, ce nouveau détenu a décidé d’envisager son incarcération tel un projet de recherche anthropologique. Il a donc lu un nombre impressionnant d’ouvrages sur le sujet, même si c’était de manière indirecte, de Guerre et paix de Tolstoï aux récits de la Shoah de Primo Levi et Elie Wiesel. Il s’agissait également d’interagir avec les personnes souvent intimidantes qui composaient le système carcéral, en particulier les détenus, et de survivre à la vie en prison, de la cuisine aux terrains de sports.

Huit ans après sa libération, Genis a publié un livre sur ses expériences, Sentence : Ten Years and a Thousand Books in Prison (« Sentence : Dix ans et mille livres en prison »).

« Tous les autres étaient assez habitués à ce monde », a déclaré Genis au Times of Israel. « Ils en connaissaient les règles. Bien sûr, si vous faites une erreur, il est difficile de payer. Les conséquences de ‘ne pas savoir’ sont parfois mortelles. »

« J’ai lu toute la littérature carcérale que j’ai pu trouver pour apprendre tout ce que je pouvais (…) afin de sortir indemne », a déclaré Genis. « Tout le monde ne peut pas en dire autant. Des choses terribles se passent à l’intérieur. Il faut savoir qu’en tant que Juif et éduqué, je sortais franchement du lot. »

Des actes de violence terrifiants

L’auteur de « Sentence : Dix ans et mille livres en prison », Daniel Genis. (Autorisation)

Genis s’est d’abord retrouvé à la redoutable prison de Rikers Island, à New York, où il a été incarcéré pendant neuf mois avant de purger le reste de sa peine dans différentes prisons du nord de l’État. Très tôt, il a été témoin d’une violence terrifiante. Un détenu inexpérimenté a été frappé à la bouche par un officier de police pour avoir désobéi à un protocole verbal, laissant des dents et du sang au sol.

Le livre aborde des sujets tels que l’homophobie, l’isolement cellulaire et la toxicomanie, et inclut des témoignages de détenus célèbres tels que le meurtrier d’Amityville, Ronald DeFeo Jr. Genis fait également référence au rappeur Shyne, qui a été incarcéré pour la fusillade d’une boîte de nuit et qui s’est ensuite converti au judaïsme orthodoxe avant de devenir un politicien bélizien. Pendant son séjour en prison, Shyne a obtenu un emploi d’aumônier pour le même rabbin que Genis, bien que dans un endroit différent.

La prison a mis à mal la relation de Genis avec ses parents, même si ces derniers sont venus le récupérer le jour de sa libération. Il a surmonté tout cela avec l’amour et l’aide de sa femme, Petra. Il lui écrivait chaque jour une lettre depuis sa cellule. Elle les a toutes conservées dans un classeur, classées par date.

Genis utilisait son propre système de classement en prison. Il notait et numérotait chaque titre de livre qu’il lisait sur des feuilles volantes pour éviter les répétitions. Aujourd’hui, il se souvient encore que le numéro 767 était Guerre et paix, qu’il a terminé un hiver, choisissant de conclure l’épopée de Tolstoï dans le froid de la cour d’exercice plutôt qu’à l’intérieur.

Sa liste de lecture comprenait « des histoires psychologiques, des histoires émotionnelles, des concepts philosophiques et même théologiques avec lesquels il luttait », a-t-il expliqué.

Il y avait des mémoires d’individus emprisonnés – pour leur identité – dans des conditions mortelles – Levi et Wiesel pendant la Shoah, et Alexandre Soljenitsyne dans le Goulag. Un autre mémoire était l’autobiographie de l’époque victorienne de Sir Richard Francis Burton, l’explorateur, soldat, polyglotte et espion britannique qui devint le premier non-musulman à entrer secrètement à la Mecque.

« J’avais l’impression de parcourir un chemin similaire », a déclaré Genis, « d’entrer dans un monde de problèmes et de dangers, très différent de celui que je connaissais – en territoire inconnu, en quelque sorte. Je me suis identifié à Richard Burton. »

J’entrais dans un monde de problèmes et de dangers, très différent de celui que je connaissais »

Un roman qui l’a particulièrement marqué, sur le traitement carcéral, a été A Man in Full, de Tom Wolfe. Bien que l’action se déroule principalement à Atlanta, une partie de l’histoire se déroule en Californie, où Conrad Hensley, un étudiant malchanceux de l’université d’Atlanta, est envoyé en prison pour la première fois. Une scène particulièrement troublante implique un viol collectif.

« C’est vrai, c’est bien réel. Toute personne qui vient d’une minorité, comme c’était mon cas – blanc et éduqué – peut y être confronté », a déclaré Genis au sujet des viols en prison. « Votre seule option peut être de devoir prendre un couteau. Dieu merci, je n’ai jamais été dans cette position », a-t-il ajouté.

L’antisémitisme de tous bords

Il a en revanche subi de l’antisémitisme en prison, tant de la part des suprémacistes blancs que des musulmans noirs.

L’auteur de « Sentence : Dix ans et mille livres en prison », Ganiel Genis, à gauche, dans une prison de l’Etat de New York avec des codétenus, dont l’un tient une photo du grand rabbin Habad, Menachem Mendel Schneerson, lors de la fête de Chavouot, en mai 2009. (Courtoisie)

« Lorsque je négociais le prix de quelque chose », se souvient Genis, « et que quelqu’un me demandait ‘si l’on m’avais juifisé’, je répondais : ‘Est-ce qu’il m’a juifisé ? Je suis le greffier du rabbin, je suis Juif – tu ne devrais peut-être pas dire ça’. Ce à quoi il répondait ‘je sais, mais est-ce qu’il t’a juifisé ?’. »

« Ils ne réalisaient pas que cela pouvait être mal et impoli de dire une telle chose », a-t-il dit. « C’est probablement un vrai défi pour certains des criminels juifs, qui font des allers-retours [en prison] toute leur vie. Ils se battent sans cesse pour se défendre. »

Genis s’est d’abord lié d’amitié avec un autre juif russe – Dimitry, surnommé « Dima » – qui affichait sa foi avec une étoile de David tatouée au bras. Dima passait son temps à jouer au Scrabble ou au Crib, tout en recherchant à avoir des relations intimes par le biais de petites annonces dans les journaux russophones. Dima avait conseillé à Genis de ne pas fréquenter des détenus sympathiques et non-violents, car ils étaient probablement des délinquants sexuels. Genis a ensuite découvert que Dima était lui-même un délinquant sexuel.

« Ça a été difficile à digérer quand je l’ai découvert », a déclaré Genis.

Lorsque je négociais le prix de quelque chose quelqu’un me demandait si l’on m’avais juifisé

Une autre expérience difficile à gérer s’est produite lorsqu’il s’est tourné vers l’haltérophilie, un passe-temps populaire en prison. Il s’y est adonné pendant quatre ans avant de se blesser. Après sa libération, il a écrit des articles sur le sujet pour des publications telles que Deadspin. Les haltérophiles ont besoin d’un entraîneur, ou d’une aide, pour s’assurer qu’ils ont la forme physique nécessaire. Son « entraîneur » était un suprémaciste blanc qui arborait un tatouage sur le ventre représentant une hache décapitant un rabbin.

« Sentence : Dix ans et mille livres en prison », de Daniel Genis. (Autorisation)

« C’était le pire tatouage que j’avais jamais vu de ma vie », a déclaré Genis. « Je devais regarder le tatouage en permanence. Je n’arrêtais pas de lui demander ‘pourquoi détestes-tu autant les Juifs ?’. C’était devenu mon ami. Il me parlait tout le temps, et insistait pour s’entraîner avec moi. »

Genis a finalement obtenu une réponse. « Parce que les Juifs, ben tu sais, ils sont tellement stupides. »

« C’est là que j’ai compris que ce type n’avait jamais rencontré de Juif de sa vie. »

L’entraîneur a supposé que Genis, qui avait les yeux bleus, n’était pas vraiment Juif, mais juste un énième « prétendant à la nourriture casher ». En effet, un nombre non-négligeable de détenus non-juifs s’identifient comme Juifs pour obtenir de la nourriture casher, ostensiblement meilleure.

Pour Genis, ce phénomène pourrait expliquer pourquoi, statistiquement, les Juifs représentaient 7 % de la population carcérale de l’État de New York, il y a neuf ans. Selon lui, certains détenus américains prétendent être juifs, alors que dans l’URSS natale de ses parents, le fait d’être identifié comme tel sur un passeport pouvait ruiner une éducation ou une carrière.

Pour sa part, « au moment de mon incarcération, je ne me considérais même pas comme un Juif », a déclaré Genis. « En prison, j’ai vraiment pris conscience des avantages d’être juif, du fait que j’étais juif et de la chance que j’avais d’être juif. »

« J’ai trouvé mon âme juive en prison, dirons-nous. Je ne suis pas le seul », a-t-il déclaré.

Cet article contient des liens d’affiliation. Si vous utilisez ces liens pour acheter quelque chose, le Times of Israel peut percevoir une commission sans frais supplémentaires pour vous.

En savoir plus sur :
S'inscrire ou se connecter
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
Se connecter avec
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation
S'inscrire pour continuer
Se connecter avec
Se connecter pour continuer
S'inscrire ou se connecter
Se connecter avec
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un email à gal@rgbmedia.org.
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.