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Comment la musique israélienne s’est intégrée dans la danse folklorique taïwanaise

Ce loisir, qui remonte à l'époque du gouvernement nationaliste du Kuomintang, est toujours prisé par de nombreux Taïwanais et les classiques israéliens font partie du répertoire

Un professeur de danse taïwanais pratique la danse folklorique israélienne à Yilan, à Taïwan. (Crédit: Jordyn Haime/ JTA)
Un professeur de danse taïwanais pratique la danse folklorique israélienne à Yilan, à Taïwan. (Crédit: Jordyn Haime/ JTA)

YILAN, Taiwan (JTA) – C’est une fraîche journée de printemps à Yilan, une ville de la côte nord-est de Taïwan connue pour ses rizières pittoresques et ses délicieux oignons verts. Sur un dégagement en béton installé sous un pont et qui a été converti en piste de danse, avec, au loin, un paysage de montagnes assombri par les nuages, un paysage sur lequel se distinguent des grues blanches, une dizaine d’adultes taïwanais dansent sur de la musique folklorique israélienne classique – des chansons telles que « Hinei Matov« , « David Melech Yisrael« , « Sulam Yaakov » – et sur d’autres morceaux folkloriques venus du monde entier. Au programme, un total de 35 danses en l’espace de trois heures.

Pour beaucoup de ces danseurs locaux, ces danses sont familières – elles sont presque devenues une seconde nature. Tous sont quinquagénaires et plus et ils ont grandi à une époque où la danse folklorique internationale était la seule activité de groupe autorisée par le gouvernement nationaliste du Kuomintang (KMT), qui avait pris le pouvoir en 1949.

Cette année-là, le KMT, qui dirigeait la Chine depuis 1912, avait perdu une longue guerre civile face au parti communiste et il s’était retiré à Taïwan. Selon les estimations, environ deux millions de Chinois avaient suivi cet exemple en rejoignant l’île au cours des années suivantes.

Le KMT avait gouverné Taïwan d’une main de fer, imposant une loi martiale stricte, afin de s’assurer qu’aucun communiste chinois ne pourrait pénétrer sur l’île et qu’aucune activité anti-gouvernementale ne pourrait y avoir lieu. Il y avait eu, en résultat, une forte censure des journaux, des livres, de la télévision, de la radio et de toute autre forme de divertissement, en plus d’une interdiction des « rassemblements illégaux ». Le gouvernement avait promu avec force la culture chinoise et celle du mandarin, prohibant l’étude de l’histoire taïwanaise, la pratique de la langue taïwanaise et la danse – des activités qui, selon lui, étaient « contraires aux bonnes mœurs ».

Mais les Taïwanais avaient obtenu le droit de se réunir dans un seul cas et une danse leur était restée autorisée – et ce pour des raisons politiques et nationalistes.

« L’île entière était fermée. Dans ces conditions, personne n’avait le droit de pratiquer d’autres formes de danse, il était impossible de le faire car tout était étroitement surveillé. Mais il y avait un genre de danse qui restait autorisé et c’était la danse folklorique », explique Xu Wenhong, âgé de 57 ans, un professeur en sciences agroalimentaires à l’université de Yilan qui organise des cours hebdomadaires de danse folklorique.

« À l’époque, nous n’avions accès à aucune forme de divertissement, vraiment. Même certains films étaient censurés, ils étaient tous contrôlés », dit-il. « Quand j’étais enfant et que je voyais ma mère danser, je trouvais ça amusant. Alors quand je suis arrivé à l’université, je me suis inscrit dans un club. » Et c’est là qu’il a rencontré sa femme, Tsui-yen. Le couple ne s’est jamais séparé depuis et c’est lui qui organise ces séances régulières de danse à Yilan.

La danse folklorique « a joué un rôle double d’outil politique et d’activité communautaire pendant et après la période où la loi martiale avait été imposée à Taïwan », écrit Wei-Chi Wu de l’université de Californie Riverside dans sa thèse sur le sujet. « Pour le gouvernement national, la danse folklorique internationale était une activité culturelle qui l’aidait par ailleurs à promouvoir le nationalisme taïwanais, à montrer l’alignement de Taïwan sur les États-Unis et son opposition à la Chine communiste. »

À cette fin, dans les années 1950, le gouvernement taïwanais avait fait venir des instructeurs de danse américains qui avaient présenté des danses aux enseignants de tout Taïwan et ces derniers avaient pu, en retour, les introduire ensuite dans les écoles primaires et les universités. A cette époque, presque toutes les écoles de Taïwan avaient proposé des danses folkloriques en provenance du monde entier dans le cadre des activités physiques des élèves, et presque toutes les universités s’étaient dotées d’un club de danse folklorique.

À l’époque, les États-Unis offraient encore à Taïwan un soutien militaire, politique et économique. Ils devaient reconnaître officiellement la République populaire de Chine communiste en 1979.

Des danseurs taïwanais à Yilan pratiquent une danse circulaire ukrainienne pour un rassemblement mondial de danse en soutien à l’Ukraine. (Crédit: Jordyn Haime/ JTA)

Rickey Holden, éminent chorégraphe et professeur de danse folklorique américain, avait amené avec lui des danses sur des chansons comme « Mayim Mayim » (Israël), « Shibolet Basadeh » (Israël) et « Wooden Shoes » (Lituanie) pour les présenter aux enseignants taïwanais lors de sa première visite en 1957 – et il n’avait pas été le seul à proposer divers répertoires de ce type. « Mayim Mayim » – qui signifie en hébreu « Eau, eau » et qui est devenue la « Danse de l’eau » en chinois – avait été l’une des premières danses folkloriques introduites à Taïwan et elle est depuis devenue le symbole de cette activité. Son impact a été si important que l’Association internationale de danse folklorique de Taïwan en a fait le thème de son séminaire en l’honneur de son 50e anniversaire en 2007.

Holden s’était également arrêté au Japon lors de sa tournée asiatique, à la fin des années 1950, où « Mayim » fait depuis définitivement partie de la culture pop et où la chanson a été reprise dans des publicités et des jeux vidéo.

« C’était une sorte d’internationalisation. Cela permettait aux gens de goûter à l’expérience du monde [quand ils ne pouvaient pas quitter le pays] », déclare Xu. « Parce qu’en dansant les danses des autres pays, on peut commencer à apprendre des choses sur les populations qui vivent ailleurs, avoir un aperçu de leur mode de vie, des difficultés qu’elles rencontrent ou de leurs joies – on est en mesure de pouvoir comprendre tout cela par le biais de la danse ».

Fang-chih Chen, une enseignante à la retraite de 77 ans et professeure de danse bien connue à Taïwan, a probablement fait partie des premiers groupes d’enfants à pratiquer la danse à l’école. Chaque jour, dans les 10 minutes précédant le début des cours, les enseignants dansaient avec les élèves dans les couloirs de l’école, se souvient-elle.

À l’époque, les danses connues par les enseignants étaient encore très limitées – il s’agissait essentiellement de danses scandinaves et israéliennes telles que « Mayim ».

« La plupart des danses [israéliennes] étaient en 2/2 ou 4/4, et le rythme était facile et ludique pour tout le monde », a déclaré Chen.

Jiaxing Jiang, un homme de 62 ans vivant à Yilan, déclare que la pratique de la danse folklorique d’un autre pays lui aura permis de mieux appréhender l’âme d’un pays, l’esprit d’un peuple. Et quelles sont les caractéristiques de cette âme israélienne transmise par la danse, selon lui, aux Taïwanais ?

« La force et l’unité », répond-il.

Jiang dit que la manière dont les Juifs ont su garder le souvenir de la Shoah vivant grâce à la littérature et aux films internationaux, est une source d’inspiration pour lui. Il a fait découvrir à sa famille, y compris à sa fille Lucia, aujourd’hui âgée de 25 ans, des films tels que « Un violon sur le toît » et « Le pianiste ».

La grand-mère de Lucia avait quitté sa maison en Chine pour Taïwan en 1945, ne pensant rester que temporairement pour s’occuper du bébé de sa sœur. Si la loi martiale avait empêché son retour dans un premier temps, elle avait commencé à se familiariser et à se sentir à l’aise et heureuse dans son nouvel environnement lorsqu’elle avait rencontré son mari et décidé de poursuivre ses études sur l’île.

« J’aime aussi les films qui parlent de notre histoire », s’exclame Lucia. « Je n’avais pas vraiment fait le lien entre ces deux parties de l’histoire auparavant mais je pense que finalement, nous avons un passé similaire. Il y a des liens, des similitudes. Et je pense aussi que constater la force acquise par Israël aujourd’hui, c’est quelque chose d’encourageant. »

Et Lucia n’est pas la seule à penser ainsi. Alors que Taïwan fait face à l’hostilité croissante de la Chine, qui revendique l’île comme son territoire, certains commentateurs idéalisent Israël, posant l’État juif en modèle de force militaire et de construction nationale.

Au lycée, pour son projet de fin d’études, Lucia a décidé d’explorer plus en profondeur la culture juive et israélienne – en étudiant la danse israélienne.

« Certains des mouvements sont des louanges à Dieu, ou un hommage rendu à la pluie – ce remerciement adressé à Dieu pour avoir donné la pluie à ce peuple qui vivait dans le désert », explique Lucia. Si elle-même dit n’être pas religieuse, elle ajoute que « lorsque je dansais, je me sentais très paisible et heureuse. Je partageais le même sentiment, ce respect pour ce tout ce que le monde peut m’offrir, comme la pluie, avoir de quoi manger… ».

Lorsque la loi martiale de Taïwan avait été levée en 1987, la danse folklorique était largement tombée en désuétude. Pour la première fois, les Taïwanais avaient pu découvrir d’autres styles musicaux comme le hip-hop, le jazz et les danses de rue. Les danses taïwanaises et les danses indigènes avaient également refait surface. Aujourd’hui, peu d’écoles enseignent encore la danse folklorique aux enfants et peu d’universités disposent encore de clubs.

Bien que Lucia se joigne encore occasionnellement à ses parents pour un cours de danse, elle considère désormais cette activité comme « réservée à un certain âge, pas à tout le monde ».

Mais les danses israéliennes restent populaires parmi les groupes de danse folklorique qui existent encore – en raison du grand nombre de nouvelles danses qui ont émergé d’Israël au fil des ans et en particulier ces danses chorégraphiées sur de la musique pop israélienne, déclare Chen, la professeure de danse de longue date. Certains ont même intégré des mouvements de danse israéliens à la musique populaire taïwanaise. Elle note que les groupes de danse, pour attirer davantage d’amateurs, choisissent d’inclure les danses et la musique israéliennes dans leur répertoire.

Ainsi, malgré le déclin général de la popularité des danses folkloriques, Chen et Xu, le professeur de Yilan, ne semblent guère découragés. Tous deux pratiquent encore cette activité avec des groupes qui se réunissent régulièrement et, avant la pandémie, ils se rendaient régulièrement à des festivals de danse dans le monde entier, invitant des professeurs étrangers à des événements comme le camp annuel de danse d’Asie à Taïwan, l’un des événements internationaux de danse folklorique les plus célèbres au monde.

« La jeune génération a aujourd’hui de meilleures opportunités que par le passé. Heureusement, ces jeunes peuvent aller n’importe où et apprendre la danse du pays où ils se rendent. Je suis réconfortée et je suis très heureuse quand je les vois danser », s’exclame Chen.

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