Comment l’antisémitisme sur les campus US a incité des diplômés à venir en Israël
Selon un expert, les étudiants renforcent de plus en plus leurs réseaux dans les cercles juifs et pro-israéliens afin "d"être avec des gens qui les comprennent - ce qui ouvre souvent la voie à l'immigration

NEW YORK — Nuit après nuit, Sonya Poznansky, étudiante à l’université de Columbia, s’est endormie en entendant ses camarades qui scandaient le slogan « Mondialisez l’Intifada » – mantra qui, au mieux, rappelait les images du soulèvement palestinien sanglant qui avait eu lieu au début des années 2000 ou, au pire, qui pouvait être interprété comme un appel à relancer un nouveau cycle de violences contre les Juifs du monde entier.
« Dans ces moments-là, je n’arrêtais pas de penser à mon arrière-grand-mère qui avait quitté la Pologne en 1925. Quels avaient donc été les signes qui lui avaient fait penser que sa famille n’avait plus d’avenir là-bas ? », s’interroge-t-elle.
Et après avoir obtenu son diplôme, Poznansky dit être arrivée à la même conclusion que son arrière-grand-mère : elle a décidé de s’installer en Israël.
Pour de nombreux étudiants américains, la récente recrudescence de l’hostilité déjà forte à l’égard d’Israël et des Juifs sur les campus a donné naissance à une nouvelle vague d’alyah – le terme hébreu qui désigne l’immigration vers Israël, transformant une identité contestée dans les universités en engagement à construire une nouvelle vie au sein de l’État juif.
Selon Nefesh BNefesh, une organisation qui aide les Juifs de la diaspora à émigrer vers Israël, 782 Juifs originaires d’Amérique du nord, âgés de 20 à 25 ans, ont fait leur alyah en 2024, ce qui représente une hausse de 24 % par rapport à 2023.
Le groupe a aussi signalé une augmentation notable du nombre de diplômés des universités américaines qui se sont engagés dans l’armée israélienne après le pogrom commis par le Hamas dans le sud du pays, le 7 octobre 2023.
Masa Israel Journey, une organisation à but non-lucratif soutenue par le gouvernement israélien et qui propose aux jeunes adultes juifs des programmes d’études ou de service et des stages immersifs en Israël, a fait savoir que les inscriptions anticipées à ses programmes ont fait un bond d’environ 32 % par rapport à la même période, l’année dernière. Depuis l’attaque sanglante du 7-Octobre, l’organisation a accueilli près de 2 000 boursiers américains dans ses programmes de troisième cycle.
Un changement qui intervient dans un climat, sur les campus américains, qu’un grand nombre d’étudiants juifs décrivent comme étant de plus en plus hostile à leur égard, avec des incidents antisémites qui ont atteint leur plus haut niveau au cours de l’année scolaire 2024-2025, selon l’Anti-Defamation League (ADL).
Cet essor des incidents antisémites a été constaté alors qu’un puissant mouvement de protestation pro-palestinien et anti-israélien s’est développé en réponse à la guerre menée par Israël contre le Hamas à Gaza, une guerre qui avait été déclenchée par le pogrom commis par les hommes armés, le 7 octobre 2023 – et il n’a pas faibli depuis que les États-Unis ont négocié un cessez-le-feu dans la bande, le mois dernier.
Plus de 1 200 personnes, des civils en majorité, avaient été massacrées dans la journée du 7 octobre, et 251 personnes avaient été prises en otage et emmenées dans la bande de Gaza. De nombreux universitaires et groupes étudiants étaient descendus dans les rues pour fêter les atrocités commises par le Hamas avant même qu’Israël ne commence à riposter à l’attaque, à un moment où les terroristes foulaient encore librement le sol israélien, les forces de sécurité à leurs trousses.
Ce climat hostile qui règne sur les campus a profondément influencé la manière dont les étudiants juifs, aux États-Unis, perçoivent dorénavant leur place dans le tissu social américain.
Jessica Zmood, psychologue et fondatrice de Gesher Campus Care, une organisation qui avait été créée après le 7-Octobre pour apporter des ressources en matière de santé psychique aux étudiants juifs, note qu’un grand nombre, parmi ces derniers, lui confient aujourd’hui qu’ils ressentent « un sentiment accru d’aliénation par rapport à leur communauté universitaire, et même par rapport au paysage américain plus largement, un paysage qu’ils considéraient auparavant comme sûr et inclusif ».
Dans ce contexte d’aliénation, Zmood explique que les étudiants ont choisi de renforcer leur réseaux dans les cercles juifs, des cercles où Israël tient une place centrale, avec pour objectif de « simplement être avec des gens qui les comprennent ».
Yonatan Manor, qui a été diplômé de l’université de Boston en 2025, raconte qu’après le 7-Octobre, il s’est fortement impliqué dans des activités extra-scolaires qui étaient axées sur Israël.
Même s’il s’était spécialisé dans le cinéma et la télévision, Manor a décidé de faire un stage à l’AIPAC au cours de l’été 2024 – ce qui, selon lui, n’a rien eu à voir avec mon domaine d’études ».
Il a également pris la tête des initiatives lancées en soutien à Israël à l’université de Boston, ce qui, selon lui, l’a plongé au beau milieu d’une communauté d’étudiants sionistes venus de tout le pays, dont beaucoup envisageaient également de partir vivre au sein de l’État juif.
Trois jours après avoir obtenu son diplôme, Manor s’est envolé pour Israël pour rejoindre les rangs de Tsahal, scellant ainsi sa décision de commencer un nouveau chapitre de sa vie en Israël.
« Après le 7-Octobre, il a été plus clairement établi que cela n’avait jamais été le cas qu’il y avait un réel besoin de soldats, qu’Israël avait besoin d’une armée forte et que je devais me porter volontaire et assumer ma part du fardeau », s’exclame Manor.
L’Israël où affluent ces jeunes diplômés est toujours fracturé par les clivages politiques, en plus du traumatisme causé par les atrocités du 7-Octobre et par la guerre qui a suivi, pendant deux ans. Malgré cela, les étudiants, lassés de la vie universitaire, disent avoir trouvé du réconfort dans l’immigration – qu’ils considèrent comme le choix d’une vie authentique.
« Aujourd’hui, pour les étudiants juifs, la sécurité ne se limite pas à la sécurité physique. C’est la possibilité d’exister de manière authentique : c’est pouvoir porter une étoile de David, parler d’Israël ou du traumatisme juif, c’est être visiblement juif sans avoir à faire preuve de vigilance à l’égard de tout ce qui vous entoure », explique Zmood.
Selon elle, ce refuge trouvé dans des espaces juifs est un acte de reconquête – et pour certains, déménager en Israël élargit cette reconquête symbolique à la vie quotidienne.
Maayan Barsade, qui est partie vivre au sein de l’État juif après avoir obtenu son diplôme à Berkeley, en 2025, était déjà venue dans le pays pour y faire du bénévolat et, ultérieurement, dans le cadre d’un programme d’études à l’étranger qui avait été organisé après le 7-Octobre.
« Je ne me rendais pas compte à quel point l’aliénation affectait ma santé mentale », explique Barsade. « Craindre que les autres ne découvrent mon identité, avoir peur de parler hébreu au téléphone avec mes parents, c’était vraiment difficile, et cela a eu un effet dramatique sur mon estime de soi. En revanche, quand je venais en Israël, tout se calmait, alors même que nous étions plongés en plein chaos ».
Au-delà du climat sur le campus, les diplômés évoquent également, dans leur décision de partir, les difficultés croissantes sur le marché de l’emploi aux États-Unis. Le Bureau of Labor Statistics américain a fait savoir que le taux de chômage des jeunes en quête d’un premier travail est à son plus haut niveau depuis neuf ans. De plus, un rapport récent qui a été rendu public par le Cengage Group a révélé que seuls 30 % des diplômés universitaires étaient parvenus à trouver un emploi dans leur domaine de compétence après l’obtention de leur diplôme.
Manor fait remarquer que la situation difficile sur le marché du travail a influencé sa décision de s’engager.
« La situation actuelle du marché du travail aux États-Unis, qui est très difficile, explique aussi parfaitement mon parcours professionnel actuel », confie-t-il. « Je vais passer quelques années dans l’armée, puis, si je le souhaite, je pourrai revenir et, avec un peu de chance, le marché sera plus favorable ».
Pendant le temps qu’elle a passé à Columbia, Poznansky a eu le sentiment que le traumatisme qu’elle avait subi après le 7-Octobre était minimisé par la communauté universitaire, qui ne s’intéressait ni au sang versé par les Israéliens ni à la douleur émotionnelle ressentie par les Juifs américains.
« Partir en Israël a fait partie d’un processus de guérison que je ne pouvais pas entamer à Columbia », dit-elle. « J’ai réalisé que je ne pouvais pas rester dans une culture où ma douleur et mon chagrin étaient fêtés ».
Après avoir obtenu son diplôme, Poznansky a accepté un poste, pendant l’été, dans un laboratoire de l’Institut Weizmann des sciences. Se sentant profondément soutenue par ses mentors et par ses pairs — ce qui était très important après avoir passé un an à cacher sa souffrance sur le campus — elle a annulé son vol de retour vers les États-Unis et elle a refusé une offre d’emploi dans un laboratoire prestigieux du MIT.
Pendant la guerre de 12 jours qui a opposé Israël à l’Iran, au mois de juin dernier, un missile balistique iranien a détruit le laboratoire où travaillait Poznansky, à l’Institut Weizmann.
« Voir des vidéos du bâtiment en train de s’effondrer, ça a été un choc – ça a été une représentation, juste devant mes yeux, de ma sécurité en Israël qui partait en fumée », fait-elle remarquer.
Malgré tout, l’institut, son équipe de laboratoire et sa nouvelle communauté se sont ralliés autour d’elle. Et elle a décidé de rester.
« J’ai compris pourquoi Israël est un pays aussi productif », ajoute-t-elle.
« Les réseaux de soutien, ici, vous donnent les bases nécessaires pour prendre des risques — scientifiques et universitaires — dans la mesure où les autres aspects de la vie sont très bien pris en charge ».
Pour Chloe Katz, qui a été diplômée de Columbia en 2025, déménager en Israël s’est accompagné d’une condition non-négociable : le service militaire au sein de Tsahal – avec une prise de risque personnelle plus importante.
« Mais même si je m’apprêtais à pénétrer dans une zone de guerre et à m’exposer à des dangers physiques, je me sentais plus en paix », affirme-t-elle.
« Mes valeurs semblent en accord avec mes actes quand je me trouve en Israël ».
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