Comment le Musée juif de Berlin est devenu un paratonnerre politique
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Comment le Musée juif de Berlin est devenu un paratonnerre politique

La démission de son directeur, après un tweet semblant soutenir le mouvement anti-israélien BDS, remet en question le rôle de l'institution dans la communauté juive

Le Musée Juif de Berlin. (Hufton Crow)
Le Musée Juif de Berlin. (Hufton Crow)

BERLIN (JTA) – Le Musée juif de Berlin, au centre de la capitale allemande, attire le regard avec sa façade zinguée et dentelée qui évoque une étoile de David brisée.

Aujourd’hui, il attire l’attention pour une autre raison : son directeur, le spécialiste du judaïsme Peter Schafer, a démissionné la semaine dernière – un an avant la fin de son mandat – après un tweet qui est très mal passé. Le membre du personnel qui a envoyé le tweet a été renvoyé sur le champ.

Mais le tweet, qui donnait l’impression que le musée était compréhensif envers le mouvement de boycott anti-israélien BDS, n’était que la goutte qui a fait déborder le vase suite à des années de polémiques concernant le rôle de l’institution et son image. Ses critiques, en particulier, ont allégué qu’il manquait de neutralité sur le conflit israélo-palestinien.

Il peut s’agir d’une institution qui est allée trop loin par rapport à ses partis pris ou, selon les critiques, trop à gauche au sein du consensus communautaire sur Israël. D’autres voient un musée qui essaie d’équilibrer les rôles traditionnels et les nouvelles exigences de pertinence.

« Les gens veulent que les musées soient plus intéressants, plus impliqués et plus ouverts ; nous ne pouvons pas l’éviter », a déclaré Emile Schrijver, président de l’Association des musées juifs européens, basée à Amsterdam, dans une interview téléphonique. L’association, vieille de 30 ans, compte plus de 60 membres.

Les musées jouent aujourd’hui un rôle de démocratisation, a déclaré Daniela Eisenstein, directrice du Musée juif de Franconie, dans l’État allemand de Bavière. Ce sont « des espaces importants de débat public », où « tous les aspects d’un sujet peuvent être débattus ouvertement et publiquement ».

Mais y a-t-il des limites ?

Peter Schaefer, directeur du Musée juif de Berlin, devant l’institution, le 21 août 2014. (Wolfgang Kumm/dpa/AFP)

Une réponse a été fournie par Schafer lui-même dans une interview qu’il a donnée au magazine Spiegel avant qu’il ne démissionne.

« Le Musée juif de Berlin se considère comme un forum de discussion et de conversation sur des questions d’intérêt social », a-t-il déclaré. « Nous voulons proposer, nous voulons tempérer. »

Mais, a-t-il ajouté, « notre tâche n’est pas de diffuser nos propres opinions politiques sur ces questions… Et dans ce cas, ça s’est très mal passé. »

Depuis son ouverture officielle le 11 septembre 2001, avec pour ambition de présenter près de 2 000 ans d’histoire juive en Allemagne, le musée de Berlin s’est fait une réputation peu commune. Tout comme le bâtiment angulaire conçu par Daniel Libeskind, le musée se veut à la pointe de la technologie. Il connaît un grand succès, attirant plus de 600 000 visiteurs par an.

L’un de ses succès les plus connus a été l’exposition « The Whole Truth » en 2013, que les journalistes ont surnommée « Jew in a box » et qui présentait une boite transparente dans laquelle des invités de marque étaient assis et répondaient aux questions des visiteurs. En 2014, l’exposition « Snip It ! » s’est penchée sur la circoncision et les tentatives faites en Allemagne et ailleurs pour interdire cette pratique.

Un visiteur se tient dans la salle ‘Le Bélier’ de l’exposition ‘Obéissance’, un évènement dans 15 pièces du Musée juif de Berlin, en Allemagne, le jeudi 21 mai 2015. (Maurizio Gambarini/dpa via AP)

Mais le musée a essuyé des critiques : en 2011, pour avoir accueilli Judith Butler, une universitaire anti-sioniste, pour une conférence sur « les tensions qu’un monde globalisé crée pour les identités nationales » ; pour avoir monté une exposition sur Jérusalem qui, selon certains, favorisait un narratif palestinien ; et récemment pour avoir accueilli une délégation iranienne afin de discuter d’une éventuelle exposition sur la culture juive iranienne.

« C’était stupide de ma part de les recevoir », a déclaré Schafer, qui s’apprête à fêter ses 76 ans, à Spiegel la semaine dernière. Bien qu’il n’a pas voulu offrir aux Iraniens « un forum pour des diatribes politiques », c’est ce qui s’est passé.

« On ne peut pas recevoir une délégation iranienne sans être associé au régime des mollahs et être instrumentalisé par eux », a déclaré Sigmount Koenigsberg, commissaire de l’antisémitisme pour la communauté juive de Berlin, dans un entretien téléphonique avec la Jewish Telegraphic Agency. « La direction du musée juif n’avait pas d’antenne. »

Puis vint le tweet.

Le 6 juin, le musée a publié sur Twitter un article du quotidien de gauche Taz sur l’opposition à une résolution du Bundestag du 17 mai qualifiant le mouvement BDS d’antisémite. Le musée l’a déclaré « incontournable ».

Le tweet reprenait également une phrase de l’article sans utiliser de guillemets : « La décision des parlementaires ne sert pas à lutter contre l’antisémitisme. » Cette phrase « aurait pu être lue » comme l’opinion du musée, a reconnu Schafer au Spiegel avant de démissionner pour éviter que la situation ne se dégrade davantage. Soutenir le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions – ou même remettre en question les efforts pour le combattre – est devenu tabou chez les Juifs de droite et du centre.

Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, s’exprimant à la synagogue Westend à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne, le 26 septembre 2016.
(Hannelore Foerster/Getty Images via JTA)

Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, a qualifié le tweet de « goutte d’eau de trop » et s’est demandé si le musée devait même utiliser le mot « Juif » dans son nom.

Les liens du musée avec les institutions juives officielles sont minces. Certains observateurs ont fait remarquer que le musée n’était même pas fermé la plupart des jours fériés juifs et possédait un restaurant non-casher.

Après le départ de Schafer, Schuster fit remarquer à Taz que le musée avait besoin d’une plus grande implication juive – soit en la personne d’un nouveau directeur, soit d’une autre manière.

Mais Schrijver, le président de l’association des musées, a dit que les musées juifs ne sont ni juifs ni pour (et par) les Juifs seuls. Il a affirmé qu’ils recevaient des fonds publics et privés, des contributions de Juifs et de non-Juifs, et qu’ils étaient de toutes sortes et de toutes tailles, de ceux qui ne reçoivent que quelques milliers de visiteurs par an jusqu’aux « grandes institutions où il est naturel qu’un tweet puisse être envoyé à l’insu du directeur ».

Leurs intentions sont également importantes, affirme Mme Eisenstein du Musée juif de Franconie. Le « lien tweeté a été envoyé comme une lecture recommandée et non comme une déclaration politique », a-t-elle indiqué.

Le rôle des musées juifs européens d’aujourd’hui a beaucoup évolué par rapport à ce qu’il était dans les décennies immédiates de l’après-guerre. Les premiers à s’ouvrir furent principalement des réincarnations d’institutions d’avant-guerre créées pour préserver la mémoire d’un monde juif déjà en voie de disparition avant la guerre, explique Schrijver, qui est également directeur du Musée historique juif et du quartier culturel juif d’Amsterdam.

Une femme passe devant l’œuvre d’art « Golem » de Joshua Abrabanel lors d’une présentation presse pour l’exposition « Golem » au Musée juif de Berlin, en Allemagne, le jeudi 22 septembre 2016. Le mythe de la vie artificielle, allant des homuncules et des cyborgs aux robots et aux androïdes, fait l’objet d’une exposition sur le Golem au Musée juif de Berlin. (AP Photo/Michael Sohn)

Les années 1970 ont été marquées par un profond changement dans la prise de conscience de la Shoah, qui a conduit à la création de musées de la Shoah, dont beaucoup sont financés par des fonds publics.

« Des pressions sont exercées sur les musées juifs européens pour qu’ils soient inclusifs », a déclaré M. Schrijver, qui a été confronté à des questions telles que : « ‘Pourquoi ne traite-t-on que de la Shoah quand il existe aussi d’autres génocides ?’ ; ‘Que fait-on des réfugiés actuels qui sont aussi dans le désarroi’, etc. Nous aurons toujours à faire face à une sorte de pression sociale, et ce n’est pas une question négative, c’est un fait. Cela ne me dérange pas ; c’est pourquoi nous sommes là. »

Mais « je ne cherche pas à partager mes opinions sur l’État d’Israël avec le public », a-t-il ajouté. « Les gens devraient [plutôt] me parler de ma programmation. »

Il n’y a pas que les musées juifs à se retrouver interrogés sur leur mission. En septembre, à Kyoto, au Japon, le Conseil international des musées proposera une nouvelle définition du rôle du musée à sa Conférence générale.

Ce rôle inclut la confrontation avec les préoccupations et les conflits mondiaux d’aujourd’hui sur « le changement climatique et la destruction de la nature, les déplacements et les migrations, les guerres, les inégalités et la décolonisation », comme le Conseil l’a déclaré sur son site web.

Le Musée juif de Berlin a été un précurseur.

« Ils ont fait beaucoup de bonnes choses, par exemple dans l’exposition sur la circoncision : c’était à la fois drôle et historique », a déclaré Volker Beck, politicien du parti Alliance 90 / Les Verts, dans une interview téléphonique.

Mais, a-t-il ajouté, « je dirais que ce musée a un problème d’orientation… une attitude très négative envers Israël ».

Le problème n’est pas que le musée soit aux prises avec des sujets controversés. Au contraire, dit Beck, c’est qu’ils « soutiennent les attitudes anti-israéliennes ».

Des critiques ont été formulées par des politiciens, des journalistes et même par le gouvernement israélien qui, l’année dernière, a demandé à la chancelière Angela Merkel de retirer son financement au musée de Berlin et à d’autres institutions.

De telles tensions auraient pu être évitées, a déploré Koenigsberg, qui a par le passé proposé de discuter avec l’administration du musée.

« D’une certaine façon », a-t-il dit, « ils sont dans leur propre bulle ».

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