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Comment les Judéens de l’époque biblique mesuraient-ils le temps ?

Selon l'analyse d'ostraca de Tel Arad, vieux de 2 600 ans, les soldats de l'âge de fer mesuraient les mois, les jours et les approvisionnements grâce à un système numérique très élaboré

Des lettres inscrites sur des poteries, connues sous le nom d'ostraca, retrouvées lors des fouilles d'un fort à Arad, en Israël, et datées d'environ 600 avant notre ère, peu avant la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor, photographiées au Musée d'Israël, à Jérusalem, le 12 avril 2016. (Crédit : AP Photo/Dan Balilty)
Des lettres inscrites sur des poteries, connues sous le nom d'ostraca, retrouvées lors des fouilles d'un fort à Arad, en Israël, et datées d'environ 600 avant notre ère, peu avant la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor, photographiées au Musée d'Israël, à Jérusalem, le 12 avril 2016. (Crédit : AP Photo/Dan Balilty)

Il y a de cela 2 600 ans, les soldats stationnés dans un modeste avant-poste militaire à la frontière sud du royaume de Juda utilisaient un calendrier très sophistiqué pour mesurer le temps et gérer leurs approvisionnements, révèle l’étude récente d’une centaine de fragments de poterie revêtus d’inscriptions (des ostraca) découverts à Tel Arad, dans les années 1960.

Les archéologues israéliens Amir Gorzalczany, membre de l’Autorité des antiquités d’Israël, et Baruch Rosen, chercheur indépendant, ont de nouveau analysé ce trésor déjà ancien, mais en se concentrant cette fois sur les données numériques – un élément, selon eux, grandement négligé par les précédentes études.

Leurs résultats ont été publiés il y a peu dans le volume 2025 du Jerusalem Journal of Archaeology, une publication évaluée par des pairs lancée en 2021 par l’Institut d’archéologie de l’Université hébraïque de Jérusalem.

« Si la littératie biblique en hébreu a été largement étudiée, il est vrai que la numératie – la capacité cognitive à comprendre et manipuler les nombres – demeure un domaine grandement négligé et sous-exploré », écrivent Gorzalczany et Rosen dans l’article. « Ce nouvel article y remédie en examinant les Ostraca d’Arad. »

« Il s’agit là de textes datant du début du VIe siècle avant notre ère, qui concernent des opérations administratives courantes, notamment l’émission, la réception et l’enregistrement de biens tels que le vin, le pain ou les céréales », ajoutent-ils. « Nous accordons une attention particulière aux systèmes d’horodatage, à commencer par la référence aux jours, aux mois et à l’année de règne. »

En analysant les dates reprises dans ces inscriptions – qui contiennent six ou sept références au mot mois (hodesh) et neuf au jour (y[o]m dans l’ancienne écriture hébraïque) – Gorzalczany et Rosen en sont venus à la conclusion que les soldats suivaient un calendrier de 30 jours subdivisé en intervalles de six jours pour réguler les cycles d’approvisionnement.

Des inscriptions en hébreu ancien datant de 2 600 ans découvertes près d’Arad. (Université de Tel Aviv/Michael Kordonsky, Autorité Israélienne des antiquités)

Le peuple de l’éclat

Les ostraca d’Arad servaient de correspondance quotidienne entre les officiers chargés de l’approvisionnement militaire : ils étaient pour l’essentiel adressés à un homme nommé Elyashiv, qui aurait été le quartier-maître de la forteresse à l’époque de la conquête babylonienne – au début du VIe siècle avant l’ère commune, à la fin de la période connue sous le nom d’âge de fer ou période du Premier Temple (1200-586 avant l’ère commune).

Ces dix dernières années, les chercheurs ont repris ces artefacts à l’aide de technologies d’imagerie avancées, ce qui leur a permis de découvrir des textes jusqu’alors invisibles et d’en analyser l’écriture manuscrite afin d’établir le nombre de scribes qui les avaient rédigés. Il ressort de cet examen que, malgré la petite taille de l’avant-poste, qui comptait 20 à 30 soldats tout au plus, plusieurs scribes y travaillaient, ce qui témoigne d’un niveau d’alphabétisation beaucoup plus élevé dans la Judée de l’époque biblique que ce que l’on pensait auparavant.

« Nous avons travaillé sur le cas d’un avant-poste de travail qui recevait et distribuait les marchandises, et dont l’une des principales façons de mesurer le temps – comme beaucoup de cultures anciennes – reposait sur l’observation de la lune », explique Rosen au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique.

« Lorsque la lune apparaissait, un nouveau mois commençait ; lorsqu’elle disparaissait, le mois se terminait. Il est facile de compter les mois grâce à l’observation de la lune : nous avons retrouvé sept fois le mot ‘mois’ dans les Ostraca. »

« La journée est également relativement facile à suivre, de l’aube au coucher du soleil ou de l’aube à l’aube », ajoute-t-il. « À Arad, les rations alimentaires étaient distribuées selon un rythme précis : il semble que l’intendant ait respecté un calendrier fixe pour les besoins de l’approvisionnement. »

Des fouilles à Tel Arad dans le désert du Neguev, le 16 mars 2006. (CC BY-SA Wikimedia commons)

Selon Rosen, cette capacité à manipuler les chiffres, à ce moment de l’histoire, est absolument remarquable.

« Le 24 du mois, Nahum donna de l’huile », peut-on lire sur l’Ostracon numéro 17.

« … pour le dixième du mois… jusqu’au six du mois… et écrire sur le second »… peut-on lire sur l’Ostracon numéro 7.

Sur la base des jours repris dans ces inscriptions, Gorzalczany et Rosen estiment que le mois était subdivisé en intervalles de temps distincts.

« Si la semaine de sept jours existait bien à Arad, il semble qu’on lui ait ici préféré une semaine de six jours, permettant de diviser le mois de 30 jours en cinq segments, ce qui était bien plus facile pour calculer les besoins en denrées alimentaires », écrivent les chercheurs dans l’article.

« Avec un tel système calendaire, les commerçants (par exemple, Eliashiv) et leurs clients (par exemple, les Kittiyim) pouvaient planifier et gérer plus efficacement les provisions en distinguant, par exemple, les denrées périssables. »

Un collage incluant le verso de l’Ostracon d’Arad n° 16. (A) image couleur (RVB) ; (B) image MS correspondant à 890 nm ; (C) dessin manuel (fac-similé) de la lecture proposée. Les formes creuses représentent des caractères supposés. (Avec l’aimable autorisation de l’Université de Tel Aviv)

Dans l’ancienne Mésopotamie, on utilisait une année administrative de 360 jours divisée en 12 mois (30 jours) à des fins politiques et organisationnelles.

Le temps est relatif

Selon le professeur Jonathan Ben-Dov, de l’université de Tel Aviv, expert en calendriers anciens qui n’a pas participé à cette étude, un calendrier schématique comparable a été utilisé lors de la période du Premier Temple de Judée, en même temps que le calendrier luni-solaire traditionnel, pour d’autres besoins.

« Un peu comme les banques, aujourd’hui, qui calculent les intérêts en utilisant des mois de 30 jours, alors même que certains mois comptent 31 jours », explique-t-il au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique.

Dans une étude de 2021, Ben-Dov suggère que les Judéens de l’âge du fer ont adopté une année de 360 jours composée de 12 mois (30 jours), divisés en « semaines » de 10 jours.

Le professeur Jonathan Ben-Dov, de l’Université de Tel Aviv. (Autorisation)

Sa théorie s’appuie sur des références bibliques – en particulier l’utilisation fréquente du terme « assor » (un bloc de 10 jours) – ainsi que sur des preuves archéologiques, dont neuf plaques perforées découvertes sur des sites judéens datant du milieu de l’âge de fer. La plupart de ces plaques comportent trois rangées de 10 trous chacune, lesquelles, selon Ben-Dov, servaient d’outils de calendrier pour mesurer le temps.

« Je ne connaissais pas le concept d’unités de six jours. Cela semble intéressant », estime Ben-Dov. « Cependant, les preuves en sont encore provisoires. Les références temporelles sur les ostraca sont souvent fragmentaires, et selon ma compréhension des choses, les auteurs eux-mêmes le présentent comme une possibilité, et non une conclusion ferme. »

Par ailleurs, Ben-Dov rappelle que si le calendrier schématique a été utilisé pour des besoins administratifs pendant l’âge de fer, les Israélites et les Judéens suivaient le calendrier luni-solaire pour les besoins spirituels et civils – pratique en laquelle ils ne différaient pas de leurs voisins.

« Pendant l’âge de fer, les Israélites et les Judéens utilisaient un calendrier luni-solaire basé sur l’observation de la lune », explique-t-il. « Ce qui n’avait rien de révolutionnaire. Si les Babyloniens l’utilisaient déjà en 3000 av. notre ère, les Judéens ont très certainement pu le faire en 700 avant l’ère commune.»

Aujourd’hui, les Juifs utilisent toujours un calendrier luni-solaire, mais ne s’appuient plus sur l’observation directe de la lune, grâce à un système de calcul développé dès le IVe siècle de notre ère, selon certains spécialistes, ou plus tard au Moyen Âge, selon d’autres.

Illustration : Un manuscrit enluminé de la Mishna, appartenant à la collection De Rossi de la bibliothèque Palatine, daté du 11ème siècle. (Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale d’Israël)

Ben-Dov rappelle qu’à la période de l’âge de fer, le calendrier n’était pas encore un élément distinctif de l’identité juive – ce qu’il deviendra plus tard, à partir de la période romaine, après le 1er siècle avant notre ère.

« Si on considère le judaïsme ultérieur, à l’époque de la Mishna [compilée dans les premiers siècles de notre ère], le calendrier et son fonctionnement occupent une place centrale », explique-t-il.

« À cette époque, les Juifs insistaient sur le fait qu’ils utilisaient un calendrier lunaire, et non le calendrier solaire des Romains. À l’âge de fer, ce n’était pas un problème ; les Israélites et les Judéens faisaient peu ou prou la même chose que leurs voisins. »

« Les sources bibliques ne précisent pas quel type de calendrier on utilisait », poursuit-il. « Selon moi, c’est le signe qu’il s’agissait d’une question purement technique, et non d’une base identitaire. Plus tard [comme on le voit dans les discussions sur Rosh Hashana, le Nouvel An juif], c’est la Mishna qui fait du calendrier un principe fondamental de la foi. »

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