Comment Trump a changé le débat politique américain – pour le pire
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Comment Trump a changé le débat politique américain – pour le pire

Emplois, EI, impôts, pirates et même Miss Univers : ces sujets ont été discutés pendant le débat présidentiel, mais ce qui en dit le plus sur cette campagne est peut-être ce qui n’a pas été dit

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

Le candidat républicain à la présidentielle Donald Trump pendant un meeting de campagne au Trump SoHo Hotel, à New York, le 22 juin 2016. (Crédit : Drew Angerer/Getty Images/AFP)
Le candidat républicain à la présidentielle Donald Trump pendant un meeting de campagne au Trump SoHo Hotel, à New York, le 22 juin 2016. (Crédit : Drew Angerer/Getty Images/AFP)

WASHINGTON – Il y a moins d’un an, Donald Trump secouait le système politique américain, et choquait une grande partie du monde en proposant d’interdire temporairement aux musulmans d’entrer sur le territoire des Etats-Unis.

Lundi soir, cette interdiction a été totalement absente du débat entre Trump et la candidate démocrate, Hillary Clinton, alors que les deux candidats n’ont rien ménagé, de l’économie aux impôts, en passant par le racisme, le groupe terroriste Etat islamique et l’accord nucléaire iranien.

Le 7 décembre 2015, quand il a proposé cette interdiction pour la première fois, Trump n’était qu’un des nombreux candidats républicains à la primaire, beaucoup prédisant que cette remarque pourrait mettre fin à sa carrière politique.

La déclaration, qui avait eu lieu peu après des attentats de l’Etat islamique à Paris, s’était attirée la dénonciation des autres républicains ; des commentateurs avaient prédit qu’une proposition si mal conçue et si controversée le coulerait ; et des membres de tout le spectre politique avaient déclaré qu’elle le disqualifiait de la présidence.

Il est difficile d’imaginer que huit mois après l’appel de Trump à interdire aux musulmans d’entrer dans le pays, le sujet ne serait même pas discuté pendant le premier débat. Et pourtant.

Le fait que la remarque ne soit même pas entrée dans le débat de manière significative montre à quel point la campagne Trump a réussi à transformer ce qui était autrefois indicible en tellement banal qu’il n’a même pas besoin d’être discuté, modifiant le paysage politique américain avant même que les électeurs ne votent.

La seule allusion mineure au discours de Trump sur la communauté musulmane a été faite quand Clinton discutait de politique étrangère et du combat contre le terrorisme mondial.

« Nous travaillons avec l’OTAN, la plus longue alliance militaire de l’histoire du monde, pour réellement tourner notre attention vers le terrorisme. Nous travaillons avec nos amis au Moyen Orient, dont beaucoup sont, comme vous le savez, des pays à majorité musulmane, a-t-elle déclaré. Donald a constamment insulté les musulmans à l’étranger, les musulmans dans le pays, alors que nous avons besoin de coopérer avec les états musulmans et avec la communauté musulmane américaine. »

La remarque de Clinton semblait être dirigée vers le message plus large de Trump sur les musulmans, et pas seulement l’interdiction. Il a également demandé la surveillance des mosquées et la mise en place d’une base de données pour tous les musulmans vivant aux Etats-Unis.

Quand Trump a émis cette idée d’une interdiction, des responsables ont prévenu que cela pourrait mettre en danger la sécurité américaine et saper sa stratégie de contre-terrorisme.

Ben Rhodes, le conseiller du président américain Barack Obama adjoint à la sécurité nationale, avait déclaré à Wolf Blitzer de CNN à l’époque, que « le fait est que l’EI veut que cela s’inscrive dans le cadre d’une guerre entre les Etats-Unis et l’islam, et si nous semblons appliquer des tests religieux à ceux qui entrent dans ce pays, nous envoyons un message disant que nous adoptons ce cadre. »

En effet, les organisations islamistes, dont l’Etat islamique, ont commencé à utiliser les déclarations de Trump pour recruter pour leur cause. Une vidéo du groupe d’Afrique de l’Est Al Shabaab, par exemple, montrait une vidéo du discours de Trump et disait que les Etats-Unis, « demain, seront une terre de discrimination religieuse et de camps de concentration. »

Le président américain Barack Obama s'adresse à la 71e Assemblée générale des Nations unies à New York, le 20 septembre 2016. (Crédit : Drew Angerer/Getty Images/AFP)
Le président américain Barack Obama s’adresse à la 71e Assemblée générale des Nations unies à New York, le 20 septembre 2016. (Crédit : Drew Angerer/Getty Images/AFP)

Le président Obama lui-même avait répondu en juin dernier en déclarant que l’épisode d’un candidat d’un parti important cherchant à appliquer une telle politique était l’un des moments les plus « honteux » de l’histoire américaine, citant l’interdiction constitutionnelle de tests religieux.

« Si nous abandonnons ces valeurs, avait prévenu Obama, nous ne faciliterons pas seulement beaucoup plus la radicalisation des personnes ici et dans le monde, mais nous aurions trahi les choses mêmes que nous essayons de protéger. »

« Ce n’est pas ce que veut l’Amérique, avait-il ajouté. Cela ne reflète pas nos idéaux démocratiques. Cela fragilisera notre sécurité. »

Alors que la campagne se déroulait, l’attention s’est déplacée de la consternation devant la proposition de Trump à la question de savoir s’il était flexible là-dessus, après avoir modifié sa proposition initiale en déclarant qu’il voulait sélectionner et interdire l’immigration aux Etats-Unis à des individus venant de certains territoires, et pas sur la base de leur identité religieuse.

Il avait affirmé qu’il n’adoucissait pas sa position, mais a également tenté de dire que ses propositions n’étaient que des suggestions parce qu’il n’était pas le président.

« Non, je n’adoucis pas du tout ma position, mais je suis toujours flexible sur les sujets », avait-il déclaré en mai à NBC. « Je suis totalement flexible sur beaucoup, vraiment beaucoup de sujets, et je pense qu’il faut être comme cela. »

« Je ne suis pas le président pour l’instant donc tout ce que je suggère est vraiment une suggestion, et si j’étais président, je le mettrais dans une loi et ferais ce que j’ai à faire », avait-il ajouté.

Mais même après cet échange, Trump a répété son appel à une interdiction après le massacre d’Orlando, pendant lequel un musulman a tué 50 personnes dans un club gay, et déclaré que les musulmans américains « savent ce qu’il se passe », suggérant qu’ils sont complices de la radicalisation dans leurs communautés.

La candidate démocrate à la présidentielle américaine Hillary Clinton pendant le premier débat de la campagne, à New York, le 26 septembre 2016. (Crédit : capture d'écran YouTube/RBC NETWORK BROADCASTING)
La candidate démocrate à la présidentielle américaine Hillary Clinton pendant le premier débat de la campagne, à New York, le 26 septembre 2016. (Crédit : capture d’écran YouTube/RBC NETWORK BROADCASTING)

Clinton a répondu dans un intense discours. Elle avait déclaré que ses idées et suggestions politiques le rendaient « inapte par tempérament et totalement non qualifié » pour être président.

C’est un thème qu’elle a continué à asséner pendant le débat, mais d’une manière ou d’une autre, cette interdiction proposée n’a jamais été abordée, alors même que les candidats ont passé de précieux moments de ces 90 minutes à parler de déclarations d’impôts, de pirates, de remboursement de sous-traitants et de candidates à Miss Univers.

Il reste encore deux débats, mais la conversation ayant été déplacée pendant les montagnes russes d’une année électorale, il n’est pas exclu qu’une telle controverse majeure, une qui pourrait changer les Etats-Unis pour des générations, ne soit pas examinée avant le 8 novembre.

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