Israël en guerre - Jour 234

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Comment un centenaire, qui a façonné le photojournalisme en Israël, a survécu à la Shoah

Dan Hadani, icône culturelle, a survécu au ghetto de Lodz et à de multiples camps nazis. Chroniqueur depuis toujours, il raconte son histoire à la Bibliothèque nationale d'Israël

Dan Hadani visite la Bibliothèque nationale d'Israël pendant la Pessah en avril 2024 (Crédit : David Peretz/Bibliothèque nationale d'Israël)
Dan Hadani visite la Bibliothèque nationale d'Israël pendant la Pessah en avril 2024 (Crédit : David Peretz/Bibliothèque nationale d'Israël)

À seulement trois mois de son centième anniversaire et paraissant remarquablement plus jeune, Dan Hadani a raconté à un public captivé de 300 personnes rassemblé dans la Bibliothèque nationale d’Israël à Jérusalem, dimanche soir, à l’occasion de Yom HaShoah, comment il avait survécu à la Shoah.

Hadani a parlé en détail, rectifiant à maintes reprises son interlocuteur. Il n’a cherché qu’occasionnellement un mot oublié en hébreu qui est sorti accidentellement en allemand, en italien ou en polonais.

Avant de commencer à documenter et à parler publiquement de son expérience de la Shoah, Hadani avait déjà marqué l’histoire d’Israël par son travail comme fondateur et directeur de l’Agence israélienne de presse et de photo (IPPA).

Au cours des dizaines d’années qu’il a consacrées au photojournalisme en Israël, Hadani a côtoyé les Premiers ministres Golda Meir, Yitzhak Rabin, Menachem Begin, David Ben Gurion et de nombreux autres dirigeants du monde, dont le président égyptien Anouar el-Sadate.

Son premier contact avec un individu tristement célèbre a eu lieu lors d’une « sélection » au camp d’extermination d’Auschwitz, menée par le tortionnaire sadique, le Dr Josef Mengele, également connu sous le nom de « l’Ange de la mort ».

Après avoir été soumis à de rudes tests physiques destinés à les épuiser, Hadani et des centaines d’autres prisonniers malades et mal nourris ont été placés en rangées de cinq devant le docteur.

Mengele passait lentement d’une rangée à l’autre, sans rien dire. Il pointait simplement du doigt l’homme qui l’intéressait, et ce dernier était retiré de la file.

Le docteur pointa sans mot dire la direction de Hadani, qui répondit en allemand : « Vous voulez dire moi ? ».

« Ne bouge pas, espèce de chien », a aboyé Mengele en désignant l’homme qui se trouvait derrière Hadani.

Tout le monde était choqué. Personne ne parlait jamais à Mengele, et le docteur ne parlait certainement jamais aux prisonniers pendant ces sélections.

Des racines sionistes en Pologne

Né Dunek Zloczewski à Lodz, en Pologne, en 1924, Hadani est issu d’une famille profondément sioniste. Ils avaient tenté à deux reprises, avant la guerre, de partir pour Israël (alors Palestine), mais n’ont pas réussi à aller plus loin qu’en Italie avant de devoir rebrousser chemin. Ils ont finalement décidé de rester en Pologne.

Dan Hadani (à gauche) travaillant au bureau d’entretien du ghetto de Lodz, sur une photo datant de 1941 (Source : Collection personnelle de Dan Hadani)

En 1939, après l’invasion allemande, la famille Zloczewski s’est installée dans un petit appartement du ghetto juif, où elle a vécu dans la plus grande pauvreté. Le père de Dan Hadani est décédé trois ans plus tard.

Dans sa jeunesse, Dan Hadani a été témoin de toutes sortes d’horreurs perpétrées par les nazis. À leur arrivée à Lodz, Dunek Zloczewski, 15 ans, a vu des soldats allemands forcer des hommes adultes à se déshabiller jusqu’aux sous-vêtements et à se mettre à quatre pattes pendant qu’ils étaient battus.

Il se souvient de cette scène à la Bibliothèque nationale : « Certains d’entre eux ont été poussés dans les égouts au bord de la route. J’ai vu que d’un côté, ils bloquaient la sortie [de l’égout] et que de l’autre, ils poussaient de plus en plus de gens. C’est ainsi qu’ils ont été assassinés. »

En août 1944, les habitants du ghetto de Lodz, dont Hadani, ont été embarqués dans des wagons de train et emmenés à Auschwitz.

Il fallait au moins une heure pour charger les gens dans chaque wagon, et le train ne partait pas tant que tous les wagons n’étaient pas chargés. Hadani raconte qu’il y avait en tout 15 ou 20 wagons, avec 120 personnes à l’intérieur de chacun d’eux.

« C’était un véritable cauchemar », a confié Hadani.

À gauche : Hezi Amiur, conservateur de la collection israélienne. À droite : Dan Hadani ; événement de Yom HaShoah avec Dan Hadani à la Bibliothèque nationale d’Israël, le 5 mai 2024. (Crédit : Autorisation)

Après environ six jours de voyage sans eau ni nourriture, les passagers de Lodz qui étaient encore en vie sont arrivés à Auschwitz où ils ont été accueillis par des escadrons d’officiers SS qui ont séparé les hommes des femmes.

« Le wagon s’est ouvert et on a entendu des cris terribles », raconte Hadani, sa voix portant encore un faible écho du jeune homme de 21 ans terrifié qui a réussi à survivre à ce voyage infernal.

« En quelques secondes, ils m’ont séparé de ma sœur et de ma mère. Nous n’avons même pas pu nous dire au revoir ou nous serrer dans les bras », a-t-il déclaré.

C’est la dernière fois que Hadani a vu sa famille.

La vallée de la mort

Pendant le court trajet à pied entre le train et l’entrée du camp, Hadani est passé devant les wagons ouverts et a vu à l’intérieur les cadavres de ceux qui n’avaient pas survécu au voyage, étendus sur le sol à côté de seaux remplis de déchets humains.

Photo de groupe prise secrètement pendant un quart de nuit dans une usine de fabrication de bottes de paille dans le ghetto de Lodz. Les bottes étaient destinées aux soldats allemands qui combattaient sur le front russe pendant l’hiver 1944. Dan Hadani, 15 ans, est assis au centre. Au premier rang se trouve sa sœur, Sabina Zlotsavska, qui tient une photo de Chaim Rumkowski, chef du Conseil juif des anciens du ghetto de Lodz. (Crédit : collection personnelle de Dan Hadani)

Avant de pouvoir entrer officiellement dans le camp, les nazis faisaient subir à leurs prisonniers un processus de « désinfection ».

« Ils venaient avec des rasoirs et nous enlevaient tous les poils du corps, partout où vous pouvez l’imaginer. Ces rasoirs étaient utilisés pour 10 ou 20 personnes. Certains étaient cassés… Bien sûr, à la fin, on saignait de partout ».

Pendant son séjour à Auschwitz, Hadani a survécu à plusieurs « sélections », ou éliminations, au cours desquelles ceux qui étaient trop faibles pour travailler étaient envoyés dans les chambres à gaz.

« La première sélection était celle des femmes et des hommes », a-t-il expliqué calmement. « Ensuite, c’était entre la vie et la mort. »

Josef Mengele en 1956 (Crédit : AP)

Au cours des mois qui ont suivi, Hadani a été déplacé d’un camp à l’autre et traité comme un animal, ne recevant que le strict minimum nécessaire pour continuer à survivre. Les prisonniers étaient exposés au froid glacial de l’hiver en Europe de l’Est, sans aucune protection.

« Je me réveillais la nuit en entendant des cris parce que les rats mangeaient la chair des gens », se souvient Hadani. « [En raison des engelures,] ils ne le sentaient pas jusqu’à ce que le rat atteigne la chair vivante, à ce moment-là ils se réveillaient et criaient. »

« J’ai eu de la chance », a-t-il ajouté. « J’avais trouvé un sac abandonné avec lequel je m’étais confectionné des chaussettes ».

Le 2 mai 1945, le camp de concentration de Wöbbelin – où Hadani s’était retrouvé après une marche de la mort de 30 kilomètres et deux autres transferts – a été libéré par l’armée américaine. Âgé de 21 ans et ne pesant que 40 kg, Hadani est retourné à Lodz pour y apprendre qu’il n’avait plus de famille.

N’ayant aucune raison de rester en Pologne, Hadani s’est rendu en Italie avec la ferme intention de partir pour la Terre sainte.

Après avoir passé quelques mois dans le sud de l’Italie à apprendre le métier de marin avec d’autres survivants sionistes de la Shoah, Hadani est arrivé en Israël en juin 1948 et a été enrôlé dès le lendemain dans la marine.

À l’armée

C’est ainsi que débuta la carrière de Hadani au sein de Tsahal, une carrière qui durera 17 ans. Il participera à la guerre d’indépendance et continuera à servir dans la marine, puis dans le corps des renseignements et enfin dans l’unité du porte-parole de Tsahal, où il découvrira sa passion pour les médias visuels et le journalisme.

Après avoir quitté l’armée en 1965, Hadani a travaillé pendant deux ans comme journaliste indépendant avant de fonder l’agence Israël Press & Photo (IPPA), qui a été active jusqu’en 2000. À l’âge de 75 ans, après presque quarante ans, Hadani a fermé le bureau de couverture des actualités et a entrepris de numériser les négatifs de sa vaste collection, qu’il espérait vendre un jour.

Le Premier ministre nouvellement élu Menachem Begin (à droite) reçoit son poste des mains du Premier ministre sortant Yitzhak Rabin, 1977. Archives Dan Hadani, Collection nationale de photographies de la famille Pritzker, Bibliothèque nationale d’Israël (Crédit : Personnel de l’IPPA)

Il a passé 15 ans à numériser soigneusement ces photos dans la base de données, mais ne trouvait pas d’acquéreur. Déjà nonagénaire, il craignait que la collection ne tombe entre de mauvaises mains après sa mort. Il a donc décidé de prendre des dispositions pour faire détruire tous les négatifs et les diapositives quand il a été mis en contact avec la Dr Ruth Calderon, qui dirigeait à l’époque le département de la culture et de l’éducation de la Bibliothèque nationale d’Israël.

C’est ainsi qu’en 2016, la Bibliothèque nationale a reçu 400 000 négatifs numérisés et un million d’autres négatifs qui devaient encore être numérisés, en plus de milliers de diapositives.

C’est à cette époque, au début des années 90, que Hadani a décidé de raconter sa vie publiquement en ligne. Jusqu’alors, a-t-il expliqué dimanche, il n’osait pas partager le fait qu’il était un survivant de la Shoah, de peur de paraître faible ou impuissant.

Trois jours à peine après la conquête de la Vieille Ville de Jérusalem par Tsahal, le Premier ministre David Ben Gurion a visité le mur Occidental en 1967 (Crédit : Dan Hadani)

Les 300 personnes réunies à Jérusalem dimanche soir n’ont perçu aucun signe de faiblesse ou d’impuissance chez cet homme de 99 ans.

« C’est un moment historique », a expliqué Moriah Bar-Gil, producteur de l’événement culturel de la Bibliothèque nationale, au Times of Israel après l’événement.

« Trois cents personnes sont venues écouter un homme parler begouf rishon [à la première personne] de ses histoires personnelles », a expliqué Bar-Gil. « Je pense que c’est l’essence même de la Bibliothèque nationale. »

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