Comment un Israélien a ouvert les portes de la Slovaquie aux réfugiés chrétiens d’Irak
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Comment un Israélien a ouvert les portes de la Slovaquie aux réfugiés chrétiens d’Irak

Des membres de la dernière communauté parlant araméen d’Irak ont trouvé une nouvelle vie en Europe dans une histoire captivante de coopération internationale – et de foi

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

L'église catholique chaldéenne Mar Elia du père Douglas Al-Biza à Erbil, en Irak. (capture d'écran)
L'église catholique chaldéenne Mar Elia du père Douglas Al-Biza à Erbil, en Irak. (capture d'écran)

C’était une émouvante conférence de presse qui s’est tenue le 10 décembre sur le tarmac de Kosice, en Slovaquie, après le débarquement de 149 réfugiés chrétiens d’Irak pour commencer leurs nouvelles vies d’étrangers en terre étrangère.

Devant les médias internationaux, leur dirigeant spirituel, le père Douglas Al-Bazi, a nommé le héros des coulisses de leur mission de sauvetage. Et il a ensuite emprunté un extrait d’un texte rabbinique classique, la Mishna.

Il a remercié Aron Shaviv et son associé Michal Repa, déclarant : « Il n’y aurait pas eu d’évacuation et de réinstallation sans votre capacité à nous ouvrir les portes. S’il-vous-plaît, considérez-nous comme vos amis de toujours et votre famille. Nous savons que vous comprenez que ‘quand vous sauvez une vie, vous sauvez l’humanité toute entière’. Merci d’avoir aidé à en sauver autant. »

Le prêtre s’excuse pour ceux qui reconnaissent le fameux proverbe juif de la Mishna et qui sentent ainsi que la traduction est un peu légère. La Mishna a été écrite en hébreu, et non dans la langue maternelle d’Al-Bazi et des siens, l’araméen, la langue que Jésus utilisait avec ses disciples, est aussi la rare langue avec laquelle il peut communiquer avec ces chrétiens irakiens.

La congrégation d’Al-Bazi, dont presque un quart est à présent en Slovaquie, est originaire de la ville du nord kurdo-irakienne de Qaraqosh. Ce qui était autrefois le centre de la chrétienté irakienne a été envahi par l’Etat islamique en août 2014. Des dizaines de milliers de chrétiens ont fui dans la nuit. Face à une terrible tempête de poussière, beaucoup ont abandonné leurs véhicules et ont marché les 50 kilomètres les séparant de la ville la plus proche, Erbil, en Irak.

la ville irakienne du nord de Qaraqosh avant l'invasion par l'Etat islamique. (Crédit : Wikicommons media/Chaldean)
la ville irakienne du nord de Qaraqosh avant l’invasion par l’Etat islamique. (Crédit : Wikicommons media/Chaldean)

A Erbil, environ 560 chrétiens de Qaraqosh ont trouvé refuge à l’église catholique chaldéenne Mar Elia d’Al-Biza. Dormant au début à la belle étoile, ils ont vite emménagé dans des tentes, puis dans des « caravanes » semi-permanentes, des structures ressemblant à des maisons mobiles et dans lesquelles des centaines de personnes habitent actuellement.

Et donc comment Shaviv, fondateur et président israélien de Shaviv Strategy and Campaigns, s’est-il retrouvé dans la crise des réfugiés chrétiens d’Irak ?

Le stratège en politique international, en plus d’avoir travaillé à la récente réélection du Premier ministre Benjamin Netanyahu, a combattu aux côtés de 10 chefs d’Etats européens leurs campagnes politiques. En tant que membre clé de ces équipes, il pouvait potentiellement entendre le sort de ces réfugiés, quand d’autres ne pouvaient pas.

En résumé, afin d’obtenir la réinstallation des chrétiens d’Irak dans un endroit proche – en espérant que ce soit en Europe ou peut-être dans un pays sympathique comme Israël – Shaviv et son associé de Bratislava Repa ont dû frapper à de nombreuses portes.

Le père Douglas Al-Bazi dans son église Mar Elia à Erbil, en Irak. (capture d'écran)
Le père Douglas Al-Bazi dans son église Mar Elia à Erbil, en Irak. (capture d’écran)

Le vrai héros de cette histoire, a déclaré Shaviv dans une conversation avec le Times of Isreal cette semaine, est Al-Bazi qui a commencé l’opération de secours par un appel de SOS à l’institut américain Hudson et à son centre pour la liberté religieuse.

Les inquiétudes d’Al-Bazi pour protéger ses fidèles proviennent de sa connaissance personnelle de ce dont sont capables les extrémistes musulmans : en 2006 il a été blessé par balle à la jambe et enlevé par des extrémistes islamistes qui, pendant neuf jours cauchemardesques, l’ont torturé – lui cassant les dents, le dos et le nez. Sa jambe a gardé la balle en souvenir.

Quelques jours après l’arrivée des réfugiés à l’église catholique chaldéenne de Mar Elia, les combattants de l’Etat islamique sont entrés dans la ville et ont posé un ultimatum de 24 heures à Al-Bazi et aux réfugiés chrétiens : « Soyez tués ou convertis », a déclaré Al-Bazi dans un 20/20 [émission d’investigation diffusée sur la chaîne américaine ABC depuis 1978] spécial d’une heure sur la mission de sauvetage.

Les réfugiés savaient que ce n’était pas une menace en l’air ; juste avant d’envahir Qaraqosh, l’Etat islamique était entré dans les villes environnantes et les avait détruites, enlevant et violant les femmes et les filles, tuant leurs proches masculins.

Pendant ce temps, les combattants profanaient les églises d’Erbil, enlevaient les crucifix, et montaient des drapeaux de l’Etat islamique sur les flèches. Ils ont détruit ou marqué les maisons chrétiennes avec les lettres arabes signifiant ‘nazarene’, ou chrétiens.

« Quand les gens sont arrivés, ils étaient complètement perdus », a déclaré Al-Bazi à 20/20. Beaucoup, a-t-il expliqué, avaient perdu la volonté de vivre. Il était clair pour lui qu’il n’y avait plus d’avenir sûr pour les chrétiens en Irak.

Selon le Guardian, un million de chrétiens, soit au moins les deux tiers de chrétiens d’Irak, ont fui le pays depuis la chute de Saddam Hussein. D’autres estimations évaluent le nombre actuel autour de 200 000.

« Pensez-vous que nous avons le choix ? Nous n’avons pas le choix dans ce cas. Je suis surpris que mon peuple existe encore », a déclaré le père Al-Bazi.

L’institut Hudson, comprenant la nature complexe de l’opération de sauvetage irakienne et les vérifications de sécurité entourant chaque réfugié potentiel, a passé un contrat avec ceux que Shaviv appelle les vrais héros de l’histoire : Joseph et Michele Assad, anciens agents de la CIA spécialisés en contre-terrorisme.

Michele et Joseph Assad, anciens agents de la CIA, ont facilité le sauvetage sur le terrain des réfugiés chrétiens d'Irak vers la Slovaquie. (capture d'écran)
Michele et Joseph Assad, anciens agents de la CIA, ont facilité le sauvetage sur le terrain des réfugiés chrétiens d’Irak vers la Slovaquie. (capture d’écran)

Pour Joseph Assad, la mission était personnelle. Chrétien copte, il avait fui à 19 ans la persécution religieuse en Egypte et obtenu l’asile aux Etats-Unis. En plus d’une impulsion humanitaire de fond, Assad dit qu’en voyant combien les Irakiens voulaient une vie meilleure pour leurs enfants, le sauvetage est devenu pour lui une question de « donner de l’espoir aux gens. Leur donner la chance que quelqu’un m’a un jour donnée. »

Le 20/20 spécial dépeint spectaculairement le travail d’Assad pendant les jours de suspense avant le vol pour la Slovaquie, l’obtention des dernières autorisations, la recherche du chemin le plus sûr jusqu’à l’aéroport, l’attente nerveuse pendant une fermeture inattendue de 48 heures à cause des bombardements russes, et l’emploi consécutif d’un nouvel avion charter.

Au complexe d’Al-Bazi, presque la moitié des 560 réfugiés ont moins de 18 ans. Et bien que les installations soient lugubres, avec des centaines de réfugiés n’utilisant que quelques WC, éviers et douches, l’école avait commencé la première semaine après leur arrivée. Aujourd’hui, il y a un laboratoire informatique et une salle de trauma.

« Ils ont pris nos maisons, et nous sommes devenus une seule famille. Ils ont pris nos églises, et maintenant nous sommes devenus une seule église… En fait, nous avons tout pris d’eux », a déclaré Al-Bazi, qui gérait auparavant une école à Bagdad.

Aussi normale qu’Al-Bazi et son équipe ont essayé de rendre la situation la plus anormale, quand elles sont interrogées, des adolescentes en larmes déclarent que même le nom seul de l’Etat islamique évoque de la peur en elles.

Sachant ce que c’est que d’être identifié comme un chrétien, Assad a déclaré à 20/20 que « nous sauvons les personnes qui sont les plus vulnérables ».

Aron Shaviv, stratège politique international, à la20ème conférence annuelle de l'association européenne des consultants politiques (EAPC) à Istanbul, en mai 2015. (Crédit : autorisation)
Aron Shaviv, stratège politique international, à la20ème conférence annuelle de l’association européenne des consultants politiques (EAPC) à Istanbul, en mai 2015. (Crédit : autorisation)

Les Assad ont contacté leur vieil ami Shaviv pour aider à adoucir les voies diplomatiques et à sécuriser un terrain d’atterrissage pour les réfugiés. Dans sa conversation avec le Times of Israel, Shaviv a déclaré que « je n’ai pas posé trop de questions. J’ai juste dit voyons ce que nous pouvons faire. »

Et donc, avec Repa, il est allé au travail, passant au peigne fin et contactant son réseau de contacts politiques. L’équipe a essayé au moins une douzaine de pays avant d’obtenir une audience en Slovaquie.

« Ma politique a été le chemin de moindre résistance – le premier pays qui montrait une sorte de penchant politique a été la Slovaquie », a déclaré Shaviv.

Le stratège a expliqué qu’il était important en Slovaquie, un pays de tradition toujours très catholique, d’impliquer à la fois le Vatican et ses autorités religieuses locales.

« Nous avons pensé que la bonne approche était d’obtenir que l’Eglise slovaque admette la propriété et déclare que ‘c’est notre peuple’ », a déclaré Shaviv.

Et après plusieurs voyages au Vatican, il est intervenu dans le sauvetage des catholiques irakiens.

« Le message déterminant qui les a amené à vraiment s’identifier et à prendre possession de l’affaire a été qu’il s’agissait de la dernière communauté chrétienne sur Terre à parler la langue de Jésus », a déclaré Shaviv.

Le père Douglas Al-Bazi célèbre la messe en Slovaquie. (capture d'écran)
Le père Douglas Al-Bazi célèbre la messe en Slovaquie. (capture d’écran)

L’émissaire du Vatican en Slovaquie a aidé dans beaucoup d’aspects de l’intégration potentielle des réfugiés, y compris en travaillant avec les œuvres de charité locales pour trouver une infrastructure adaptée pour leurs six premières semaines de cours intensif de langue et d’acclimatation.

Shaviv a déclaré que plusieurs facteurs avaient contribué à la volonté louable du gouvernement slovaque d’accepter les réfugiés. L’un d’eux est que bien que la Slovaquie ait été le premier pays de l’Union européenne à déclarer qu’il ne voulait pas accepter de musulmans pendant les vagues massives de migration et de réfugiés atteignant les côtes européennes en 2015, elle doit, comme tous les pays de l’Union, remplir un quota de réfugiés.

Ce quota a déclenché un ressentiment en Slovaquie et d’autres pays membres de l’Union européenne. L’Associated Press a rapporté que mardi, quatre membres d’Europe centrale, la République tchèque, la Hongrie, la Pologne et la Slovaquie, qui forment un groupe informel connu comme les Quatre de Visegrad, ou V4, ont rejeté un quota de réfugiés obligatoires.

Robert Fico (Crédit : capture d'écran YouTube)
Robert Fico (Crédit : capture d’écran YouTube)

Ceci n’a pas été une surprise. En janvier, le Premier ministre slovaque Robert Fico avait annoncé qu’intégrer des réfugiés était impossible, déclarant que « l’idée d’une Europe multi-culturelle a échoué ». Fico avait ajouté que son gouvernement voyait une « relation évidente » entre les vagues de réfugiés et les attentats de Paris.

Cependant, les réfugiés d’Al-Bazi, a déclaré Shaviv, viendraient avec des vérifications de sécurité effectuées par les Assad, et sont une communauté homogène.

« Il n’y avait pas d’inconnus, pas de ‘radicaux libres’ dans le système », a rigolé Shaviv.

L’autre force conductrice qui a adouci la Slovaquie a été l’œuvre de charité de Glenn Beck et son fond Nazarene Mercury One, qui a levé plus de 12 millions de dollars pour les efforts de réinstallation.

En finançant principalement ce que les Israéliens appelleraient un « panier d’intégration », pour profiler leur intégration, les réfugiés vont recevoir des logements, apprendre le slovaque et être formé à des métiers pendant environ trois ans.

Peter Hulényi, ambassadeur slovaque en Israël. (autorisation)
Peter Hulényi, ambassadeur slovaque en Israël. (autorisation)

L’intégration des réfugiés irakiens est de la plus haute importance pour la Slovaquie.

Peter Hulényi, l’ambassadeur slovaque en Israël, a déclaré au Times of Israel cette semaine que pour qu’un pays agisse de manière responsable, il doit prendre en considération l’intégration des réfugiés. Il a déclaré que donc, pour un pays comme la Slovaquie, « il était beaucoup plus facile d’intégrer des chrétiens » qui ont au moins en commun la foi avec les Slovaques natifs, quel que soit leur état d’origine.

Il a expliqué que « ce n’est pas comme s’il n’y avait aucun réfugié musulman en Slovaquie, il y en a bien sûr. Mais l’inquiétude slovaque, et l’inquiétude responsable de chaque pays, est l’intégration, et nous sommes mieux capables d’intégrer des chrétiens. »

Hulényi a salué la réponse coordonnée internationale et la coopération rapprochée avec chacun des pays impliqués et celle du secteur des ONG.

« L’opération de sauvetage illustre également un effort du gouvernement slovaque pour aider les réfugiés les plus vulnérables, en particulier les familles chrétiennes avec des enfants de Syrie ou d’Irak, puisqu’ils appartiennent aux communautés les plus vulnérables et qu’il est plus probable qu’ils restent dans notre pays », a déclaré Hulényi.

Il y a toujours plus de 400 réfugiés dans le complexe ecclésiastique d’Al-Bazi. Cette semaine même, Shaviv et le prêtre étaient en Europe, frappant aux portes et cherchant d’autres pays hôtes.

Il y aura cependant peut-être bientôt de la place pour l’optimisme. Beck a annoncé sur son site internet début janvier qu’il y avait deux pays déjà présents. L’un est-il la Pologne, qui a accueilli en juillet 42 familles chrétiennes de Syrie dans le cadre d’une initiative de Lord George Weidenfeld, qui est mort cette semaine ? Peut-être même Israël ?

Shaviv ne confirmera ni ne démentira aucune suggestion d’État.

« Nous allons terminer le travail ; nous finalisons cela, et nous avançons », a déclaré Shaviv.

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