Comment une artiste a réussi à tromper le système nazi « infaillible »
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Comment une artiste a réussi à tromper le système nazi « infaillible »

Le travail de résistance d'Alice Cohn, falsifiant habilement des documents en cachette, est exposé en détail au Musée national de l'Holocauste à Amsterdam

Alice Cohn pose devant le bâtiment dans lequel elle s'est cachée des nazis, à Utrecht, aux Pays-Bas. La photo a été prise après la libération de l'Europe en 1945. (Courtesy : National Holocaust Museum)
Alice Cohn pose devant le bâtiment dans lequel elle s'est cachée des nazis, à Utrecht, aux Pays-Bas. La photo a été prise après la libération de l'Europe en 1945. (Courtesy : National Holocaust Museum)

AMSTERDAM – Pendant les années où 102 000 Juifs hollandais ont été assassinés par les nazis, une artiste juive d’origine allemande a aidé à sauver des centaines d’enfants des griffes du génocide.

En tant que faussaire de papiers d’identité, Alice Cohn a travaillé avec un groupe de résistance basé à Utrecht alors qu’elle se cachait. Leur production de « papiers sauvages », comprenant des cartes d’identité et de rationnement, a sauvé jusqu’à 350 enfants juifs des nazis.

Au cours de la dernière année de la guerre, le travail de Cohn a permis d’empêcher les jeunes Hollandais d’être envoyés en Allemagne comme travailleurs forcés.

L’histoire de Cohn et la saga des cartes d’identité néerlandaises pendant la Seconde Guerre mondiale sont actuellement exposées au Musée national de l’Holocauste à Amsterdam. L’exposition temporaire a ouvert ses portes en octobre et est basée sur des éléments d’archives personnelles de Cohn, décédée en 2000.

Pour le musée, mettre en évidence les efforts de Cohn permet de corriger « l’image répandue, mais incorrecte, selon laquelle les Juifs hollandais avaient eu un rôle passif pendant la guerre ». Pendant l’Holocauste, 102 000 Juifs néerlandais – la majorité de la communauté – ont été assassinés dans des camps de la mort construits par les nazis et ailleurs dans le Reich.

Au Musée national de l’Holocauste aux Pays-Bas, une exposition temporaire sur feu Alice Cohn présente aux visiteurs ses activités de résistance pendant l’occupation nazie du pays, décembre 2017 (Matt Lebovic / The Times of Israel)

Née à Breslau en 1914, Cohn étudie l’ébénisterie jusqu’à l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933. Lorsque les étudiants juifs ont été interdits de passer des examens ou de soumettre des projets finaux, elle a déménagé à Berlin pour une année d’école d’arts graphiques. La situation des Juifs allemands continuant à se détériorer, Cohn se réfugie aux Pays-Bas à la recherche d’un avenir sûr.

Installée à Amsterdam avec un visa étudiant, Cohn apprend le néerlandais et reçoit des commandes pour concevoir des affiches de cinéma. À la veille de la guerre, elle créait des jouets pour enfants. Mais la nouvelle citoyenne néerlandaise, ignorait que les nazis étaient sur le point de l’arrêter.

« Une machine bureaucratique puissante et mortelle »

De tous les pays occupés par l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, les Pays-Bas avaient le registre de la population d’avant-guerre le plus robuste. Le succès du système a été attribué à Jacob Lentz, un fonctionnaire néerlandais qui a créé la carte d’identité personnelle dite « infaillible ». Pendant l’occupation nazie, Lentz a affiné son système pour aider les autorités à émettre de nouvelles cartes à travers le pays.

En plus d’un design high-tech et de l’utilisation des empreintes digitales du porteur, les cartes d’identité néerlandaises étaient sauvegardées dans un registre central. Cela permettait de confirmer si une pièce d’identité suspecte avait été falsifiée. À l’exposition sur la vie d’Alice Cohn, elle est confrontée à l’expert en comptage de population Lentz. Alors que Cohn utilisait ses talents artistiques pour aider à sauver des vies, Lentz – évoquant « la banalité du mal » – déploya ses compétences organisationnelles pour mettre en œuvre le programme nazi.

À partir de 1941, tous les Néerlandais, hommes et femmes, ont reçu l’ordre de porter des cartes d’identité sur eux. Pour les Juifs, un grand « J » noir, pour Juif, était marqué des deux côtés de la carte. À l’été 1942, les autorités ont commencé à utiliser le registre pour arrêter et déporter les Juifs des Pays-Bas. Soudain, la demande de faux papiers a explosé, ainsi que la nécessité de casser le système « hermétique » de Lentz.

Avant d’entrer en clandestinité, Cohn avait trouvé un poste au sein du Conseil juif d’Amsterdam en tant qu’assistante médicale. Avec ce travail lui fournissant une marge de liberté, elle a réussi à exfiltrer un enfant juif – Lonnie Lesser, 3 ans – d’un bâtiment où les Juifs étaient incarcérés avant leur déportation. Après avoir mis l’enfant en sécurité dans la clandestinité, Cohn a rejoint une adresse « sûre » à Utrecht, au sud d’Amsterdam.

« Le Comité des Enfants d’Utrecht »

Pendant les deux années où elle était cachée dans un grenier près du parc Wilhelmina d’Utrecht, Cohn a accompli ce qui paraissait impossible : fabriquer des cartes d’identité capables de résister à un examen minutieux.

Le matériel qu’elle a utilisé – cartes d’essai, couteaux, un cahier pour s’entraîner à imiter les signatures – sont exposés au Musée national de l’Holocauste, ainsi que des photos d’identité et autres artefacts utilisés par le registre de la population néerlandaise.

Au Musée national de l’Holocauste à Amsterdam, aux Pays-Bas, une exposition temporaire montre certaines des falsifications durant l’ère nazie sur lesquelles l’artiste Alice Cohn a travaillé pour la résistance néerlandaise, en décembre 2017 (Matt Lebovic / The Times of Israel)

Selon le musée, Cohn et son groupe de résistants, appelé « Le Comité des Enfants d’Utrecht », ont réussi à sauver 350 enfants de la déportation et du meurtre.

Le groupe a également fabriqué des coupons de rationnement nécessaires aux clandestins pour se procurer de la nourriture. Au cours de la dernière année de la guerre, de nombreux nouveaux « papiers sauvages » ont été nécessaires pour aider les jeunes Néerlandais à échapper au travail forcé en Allemagne.

Au Musée national de l’Holocauste à Amsterdam, aux Pays-Bas, une exposition sur la création des faux de l’époque nazie comprend des portraits d’hommes et de femmes néerlandais, tels qu’ils sont utilisés par le registre national de la population, décembre 2017. (Matt Lebovic / The Times of Israel)

Après la libération, Cohn a appris que tous ses proches de Breslau avaient été assassinés, y compris ses parents. Comme d’autres Juifs survivants des Pays-Bas, elle a dû reconstruire une nouvelle vie à partir de rien.

Le destin a voulu que Cohn commence à se procurer des tissus auprès d’un marchand basé au Lichtenstein, Rudolf Bermann. Ces tissus lui ont permis de créer, par exemple, des marionnettes avec des visages grimaçants et des costumes, dont certains sont exposés dans l’exposition. Ce qui commença comme un simple échange de tissus entre un vendeur et sa cliente, se transforma en amour et, en 1947, Cohn quitta les Pays-Bas pour rejoindre Bermann au Liechtenstein en tant qu’épouse.

Le spectacle de marionnettes «Punch and Judy» créé par Alice Cohn peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, en exposition temporaire au Musée national de l’Holocauste des Pays-Bas à Amsterdam, en décembre 2017 (Matt Lebovic / The Times of Israel)

Il y a deux mois, environ 17 ans après la mort de Cohn à l’âge de 85 ans au Lichtenstein, elle a reçu à titre posthume la « Décoration des sauveteurs juifs » décernée aux Juifs qui ont aidé à sauver leurs frères juifs pendant la Shoah.

La fille et le fils de Cohn, Evelyne Bermann et Michael Bermann, ont été honorés lors de l’inauguration de l’exposition sur la vie de leur mère à Amsterdam. A ce jour, 171 femmes et hommes de huit pays ont été à ce titre honorés par l’organisation juive B’nai B’rith.

« De nombreuses personnes ont pu échapper à la déportation grâce à de fausses cartes d’identité », a déclaré la commissaire de l’exposition, Annemiek Gringold.

« Les gens qui avaient les compétences et le courage de mener à bien ce travail vital restent largement méconnus jusqu’à aujourd’hui. »

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