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Comment une invasion de rats pourrait réveiller la démocratie à Bnei Brak

Le prochain scrutin local pourrait marquer un tournant alors que Yaakov Vider représente de plus en plus les vraies demandes des habitants et qu'Uriel Buso (Shas) s'attaque au monopole de Yahadout HaTorah

Photo d'illustration : Un rat sur un mur. (Crédit : Sophie Gordon/Flash 90)
Photo d'illustration : Un rat sur un mur. (Crédit : Sophie Gordon/Flash 90)

S’entretenir avec Yaakov Vider, membre du conseil municipal de Bnei Brak, à l’angle d’une rue de cette ville à majorité ultra-orthodoxe – ou haredi – qui est située à proximité de Tel Aviv s’avère être un exercice particulièrement difficile, et ce, de manière surprenante : Nous sommes sans cesse interrompus par des passants et par des automobilistes qui veulent tout simplement pouvoir échanger un mot avec lui.

« Bravo, je prie pour vous », s’exclame un homme en s’adressant au membre du conseil municipal, qui n’appartient pas à un parti haredi. « Vous faites un travail formidable – cette fois-ci, je vote pour vous », dit un autre (ce sont des hommes qui, en majorité, interpellent Vider, comme c’est la norme dans cette ville où les sexes sont largement séparés). Vider, élu depuis cinq ans au sein du conseil municipal, répond invariablement : « Cette fois, faites-le. Ce n’est pas assez de me dire que vous allez voter pour moi comme ça, dans la rue : Il faut que vous le fassiez, vraiment ».

Vider a l’honneur – douteux – d’avoir pris la tête d’une lutte dont l’objectif est d’améliorer l’hygiène publique dans la ville. Ici, en l’occurrence, il lutte contre les rats.

Et ces dernières années, l’homme, qui est membre du parti du Likud, est parvenu à faire quelque chose qui n’était pas arrivé depuis fort longtemps à Bnei Brak – il a aidé à lancer un débat public et féroce qui remet en cause l’hégémonie de l’establishment rabbinique. Ses critiques sont nombreuses et variées, mais un grief central, en particulier, remporte le large soutien des résidents : Celui de l’évidente saleté de la ville.

Après son élection au conseil municipal, Vider avait commencé à poster des vidéos illustrant les plaintes souvent émises par les résidents sur les amas d’ordures dans les rues, sur l’absence de poubelles, sur les rues inondées, sur les problèmes entraînés par les eaux usées et par-dessus tout, il avait publié sur internet des images illustrant le problème des rats et des souris qui envahissent les quartiers de la localité – l’une des plus densément peuplées d’Israël.

Mais Vider n’est pas le seul à vouloir faire changer les choses dans sa ville. Récemment, le député du Shas Uriel Buso a annoncé qu’il transférait sa résidence, jusque-là à Petah Tikva, à Bnei Brak pour se présenter à la mairie. Il affrontera dans cette course Hanoch Zeibert, candidat de la formation Agudat Yisrael, qui avait déjà été premier magistrat de la localité entre 2013 et 2018.

Buso n’a pas encore démissionné de la Knesset et certains pensent qu’il pourrait renoncer au scrutin avant les élections si le Shas, le parti séfarade, et Yahadout HaTorah, l’alliance ashkénaze, devaient parvenir à un accord politique visant à empêcher des candidatures concurrentes et dérangeantes pour les deux factions.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, les sondages réalisés dans la ville laissent penser que Buso a une chance raisonnable de se distinguer lors du vote. En 2023, semble-t-il, les élections municipales, à Bnei Brak, pourraient être de vraies élections, un scrutin réellement ouvert – ce serait la toute première fois depuis des décennies.

Un maire prédéterminé

Car les scrutins municipaux, à Bnei Brak, ont toujours fonctionné de la même manière depuis la fin des années 1980 : Tous les cinq ans, il y a une rotation entre les deux partis haredim ashkénazes qui constituent l’alliance Yahadout HaTorah, Agudat Yisrael et Degel HaTorah. La formation séfarade du Shas n’a pas de candidat propre – et c’est le cas aussi de toutes les autres formations. Avec un public ultra-orthodoxe qui vote très largement conformément aux directives données par les rabbins, le maire de la ville se trouve élu par le biais d’un accord politique.

Pas besoin de faire campagne dans le cadre d’un tel accord. Les identités du maire et des membres du conseil municipal sont prédéterminées. Par ailleurs, les membres de la liste convenue bénéficient d’un financement substantiel conformément à la loi, même s’il n’y a pas de dépenses réelles.

Aux abords du marché Pardes Katz, Vider montre du doigt de petits bâtiments qui ressemblent à des entrepôts. « Les gens vivent ici, ce n’est plus un marché », explique-t-il.

Et la proximité avec ce qui était, dans le passé, un marché de gros très actif entraîne une pollution relativement forte. Sur le sol, près des boutiques, il y a des restes de viande crue. Dans la chaleur étouffante de ce mois d’août, la décomposition est rapide. A côté encore, d’autres magasins vendent de la viande, du poisson ou des légumes. Les couloirs et le sol, dans l’un de ces bâtiments, regorgent de fortes traces d’humidité qui entraînent une odeur nauséabonde.

A l’extérieur, un jet d’eau s’élève au-dessus d’une pile impressionnante de vieux cartons et de vieilles boîtes. De là, il s’écoule dans la rue. Il est facile d’imaginer le nombre de parasites – souris, rats, cafards, mouches, moustiques – qui sont attirés dans le secteur dans de telles conditions. Les résidents des bâtiments voisins sont pauvres et ils vivent dans la promiscuité. Et pourquoi devraient-ils aussi vivre en risquant l’accident sanitaire à tout moment ?

Lors des élections qui ont désigné les membres de la 25e Knesset, 60 % des Israéliens en âge de voter à Bnei Brak se sont prononcés en faveur de Yahadout HaTorah. Le Shas a rassemblé 30 % des suffrages ; Hatzionout Hadatit 30 % et le Likud 3,3 %.

Ce qui signifie que le Shas a une base dans la ville, une base qui est constituée de presque un tiers des résidents – et pourtant, jamais Bnei Brak n’a eu de maire issu du parti séfarade. Quand les partis haredim déterminent à l’avance les résultats du scrutin – et que le Shas ne se présente pas – le maire devient alors une simple nomination politique et la manière dont il effectue son travail est finalement une question sans grande pertinence.

C’était tout du moins le cas avant que les souris et autres rongeurs ne viennent bouleverser l’ordre établi.

Des signes de changement

Les citoyens de Bnei Brak en ont-ils assez de tout ça ? Pas exactement. L’arrivée du Shas dans la course électorale, explique Vider, n’émane pas d’éventuelles inquiétudes au sujet des résidents mais de la colère nourrie par le parti séfarade à l’égard de Yahadout HaTorah, qui a refusé d’accorder au Shas le contrôle politique automatique dans certaines localités comme Beit Shemesh, Ashdod, Beitar et Elad.

Des ordures sur le sol à Bnei Brak. (Crédit : Tal Schneider)

Le Shas – qui veut conclure des accords politiques dans d’autres secteurs – a réalisé qu’il serait « difficile d’obtenir quelque chose » de Yahadout HaTorah. En conséquence, le député Buso – au nom du président du Shas, Aryeh Deri – a tout simplement décidé de transférer sa résidence à Bnei Brak. Vider reconnaît être furieux face à cette décision : « Il n’est pas de Bnei Brak. J’habite là depuis ma naissance. Cela fait 40 ans que je vis dans cette ville ».

« Il va déménager de Petah Tikva pour s’installer ici et tout à coup, il va savoir comment gérer notre ville ? Il devrait au moins avoir la décence d’être élu membre du conseil municipal pendant quelques années, comme l’avait fait Moshe Lion à Jérusalem. La première fois que Moshe Lion s’était présenté, il avait perdu le scrutin et il était resté conseiller municipal ; Buso devrait être soumis au même régime », explique Vider.

Le Times of Israel: Que suggérez-vous pour venir à bout de tous les problèmes liés à l’invasion de rats et autres rongeurs dans la ville ? Comment pourriez-vous le prendre en charge pour commencer ?

Yaakov Vider : Avant tout, le maire et le conseil municipal doivent reconnaître qu’il y a déjà un problème ; le reconnaître sera déjà une partie de la solution. La ville ne manque pas des fonds nécessaires pour s’attaquer à ce problème.

A Bnei Brak, il y a des zones commerciales qui rapportent beaucoup d’argent par le biais des taxes municipales. La ville a un budget de 1,7 milliard de shekels et elle reçoit également des subventions du gouvernement, des subventions qui sont basées sur les revenus des résidents, pas sur le budget de la ville.

Cette ville, c’est comme l’Afrique : la municipalité s’enrichit et ce n’est pas le cas des résidents. L’argent n’arrive pas jusqu’aux résidents.

Yaakov Vider, membre du conseil municipal de Bnei Brak. (Crédit : Tal Schneider)

Mais alors, où va le budget de la ville ? Que fait-on avec cette somme de 1,7 milliard de shekels ?

Je pense que la plus grande partie de l’argent va aux salaires des employés et aux personnes embauchées par la municipalité par le biais de contrats extérieurs. La municipalité de Bnei Brak a un nombre d’employés dément. Qui sont-ils ? Je n’en ai aucune idée. Depuis cinq ans, je réclame à la municipalité une liste des employés, par bureaux, sans les noms – et je ne parviens pas à l’obtenir.

Ils cachent cette information. Je pense qu’il y a un employé pour tous les bâtiments résidentiels de la ville. Selon mes estimations, il y a des milliers d’employés municipaux. Dans toutes les réunions du conseil, on nous demande de nouvelles approbations pour faire appel à des contractuels. Il s’agit d’une ville d’un quart de million d’habitants, dans un contexte de densité et de surpopulation dingue ; c’est la ville la plus densément peuplée du pays.

Quelles sont les chances que ces personnes qui s’approchent de vous dans la rue votent pour vous ou pour le Shas, désobéissant en cela aux ordres données par les rabbins ?

Je ne sais pas vraiment. Il y a un groupe de cadres politiques ultra-orthodoxes qui décident de tout entre eux. Je n’ai toujours pas décidé si j’allais me présenter ou non au poste de maire.

En même temps, je constate que le Shas s’efforce de mettre en difficulté le vieil establishment de la localité. Ce serait la première fois depuis des décennies qu’il y a des élections libres ici, et je crois que les résultats pourraient bien secouer le pays tout entier. Le public ultra-orthodoxe change et si les gens, ici, se dressent contre le vieil establishment – cela aura des répercussions sur tout Israël.

A quelle branche ultra-orthodoxe appartenez-vous ?

On me dit que je suis « un haredi moderne ». Nous sommes un groupe important qui était représenté, dans le passé, par le parti des Travailleurs d’Agudat Yisrael, connu par les Israéliens sous le nom de Poalei Agudat Yisrael, le PAGI. Le nom de l’ancien dirigeant du PAGI, Hanoch Verdiger, est familier du public. Puis ils ont disparu. Nous parlons ici d’ultra-orthodoxes qui travaillent. Un grand nombre, parmi nous, a fait son service militaire, comme je l’ai fait moi-même.

Le PAGI avait aussi été impliqué dans l’établissement d’implantations de travailleurs en Israël comme Hilkia, Bnei Reem et Gamzo. Mais aujourd’hui, je suis au Likud et je veux donner à ma fille de trois ans une éducation ultra-orthodoxe – mais il n’y a aucune école maternelle à Bnei Brak qui souhaite l’accepter parce que son père est un « haredi moderne » qui travaille, qui a un téléphone portable.

Ces écoles ont une longue liste d’exigences qui nous empêchent d’entrer dans le système de l’éducation. Et la municipalité de Bnei Brak ne veut pas ouvrir d’écoles « haredim modernes ».

Pourquoi les médias ultra-orthodoxes ne parlent-ils pas des problèmes d’hygiène de la ville ?

Les médias ultra-orthodoxes, c’est comme [le journal soviétique] la Pravda. Ils ne veulent pas m’interroger sur des stations de radio comme Kol Berama, ou Radio Kol Chai. Je me retrouve dans l’obligation de parler seulement avec les journalistes des médias mainstream – et mes messages atteignent le public, quel qu’il soit, grâce aux réseaux sociaux.

Si vous aviez vu dans quelle situation j’étais il y a cinq ans dans cette ville, en 2018, les gens me croisaient dans la rue, ils m’insultaient, ils me criaient dessus. Aujourd’hui, après cinq années passées comme seul opposant au sein du conseil municipal, vous voyez comme moi ce qui se produit. Tout le monde vient à moi dans la rue, tout le monde me demande de l’aide.

Le député Shas Ouriel Buso assiste à une réunion de la commission de la Knesset le 16 mai 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Participer pour gagner

Le Shas indique que la candidature de Buso n’est pas uniquement un moyen d’exercer des pressions sur Yahadout HaTorah – et il insiste sur le fait que le député continuera sa campagne jusqu’à la fin. Le parti est aussi encouragé par les récents sondages qui montrent que les habitants de Bnei Brak ont soif de changement.

Le Shas explique que Buso offrira à Bnei Brak une gestion technocratique, non-partisane de la ville. Si la municipalité de Bnei Brak passe des mains de la faction ultra-orthodoxe ashkénaze aux mains du Shas, cela entraînera un choc important au niveau politique et cela démontrera que le public ultra-orthodoxe n’est pas désireux de voter de façon aveugle, obéissante.

Dans un communiqué transmis à Zman Yisrael, le site hébréophone du Times of Israel, Buso a fait savoir que « comme je l’ai dit dès le départ, je vais me présenter à la mairie de Bnei Brak et j’irai jusqu’au terme de la course – et je l’emporterai. Le public, à Bnei Brak, veut une gestion professionnelle de la ville et le moment est venu de lui offrir une gestion professionnelle, rigoureuse et minutieuse. Grâce à mes quatorze années d’expérience au niveau municipal, je deviendrai maire et j’offrirai une gestion ordonnée à la ville ».

« A partir du moment où j’ai pris la décision de me présenter au poste de maire, il y a eu un élan incroyable de la part des résidents qui veulent le changement, qui espèrent que les choses vont enfin changer. Je le constate à la fois dans les sondages et lors de mes réunions avec les habitants, qui viennent de tous les secteurs. Le soutien en ma faveur transcende les lignes partisanes, les origines et tout le monde me soutient, sans exception. Un résultat qui a pris tout le monde par surprise ».

« Cette ville, c’est comme l’Afrique : la municipalité s’enrichit et ce n’est pas le cas des résidents. L’argent n’arrive pas jusqu’aux résidents. »

« Je travaille avec mon équipe au développement d’un plan en cent jours qui reflètera les mesures drastiques que je prendrai dès mon arrivée à mes fonctions. Nous présenterons bientôt les grandes lignes de ce plan au public. Je prendrai moi-même en charge la nécessité d’améliorer l’apparence de la ville. Je garantirai la propreté et l’esthétique de la ville au quotidien. Cela fait des années que je suis en charge d’un tel agenda et je sais mieux que n’importe qui d’autre comment transformer une ville sale et négligée en joyau ».

La municipalité de Bnei Brak n’avait pas répondu à notre demande de commentaire au moment de la publication de cet article.

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