Concilier art et Shoah ? Un artiste trouve sa réponse dans le bleu de Prusse
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Concilier art et Shoah ? Un artiste trouve sa réponse dans le bleu de Prusse

La série de Yishai Jusidman, exposée pour la première fois en Israël, exploite la couleur liée au Zyklon B, utilisé par les nazis

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

  • Une scène du Struthof, tirée de "Prussian Blue", la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021 (Crédit : Ein Harod).
    Une scène du Struthof, tirée de "Prussian Blue", la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021 (Crédit : Ein Harod).
  • Une forêt à Sobibor, tirée de "Prussian Blue", la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021 (Crédit : Ein Harod).
    Une forêt à Sobibor, tirée de "Prussian Blue", la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021 (Crédit : Ein Harod).
  • Une vue de Mauthausen, tirée de "Prussian Blue", la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021 (Crédit : Ein Harod).
    Une vue de Mauthausen, tirée de "Prussian Blue", la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021 (Crédit : Ein Harod).
  • Une vue de Dachau, tirée de "Prussian Blue", la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021 (Crédit : Ein Harod).
    Une vue de Dachau, tirée de "Prussian Blue", la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021 (Crédit : Ein Harod).
  • Une chambre à gaz, tirée de "Prussian Blue", la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021 (Crédit : Ein Harod).
    Une chambre à gaz, tirée de "Prussian Blue", la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021 (Crédit : Ein Harod).

Les résidus bleus sur les murs des chambres à gaz nazies sont un marqueur incontestable des horreurs qui se sont déroulées dans ces pièces, les taches brillantes fournissant une couleur incongrue dans les mornes cellules.

Ces mêmes tons bleutés jouent un rôle centrale dans la série de 50 tableaux de l’artiste mexicain Yishai Jusidman, intitulée « Bleu de Prusse ».

Les tableaux sont tous basés sur des photos des chambres à gaz, leurs portes, carreaux, tuyaux et conduits d’aération étant peints presque entièrement en bleu monochrome éclairé de touches blanches, censées symboliser les Juifs exterminés dans les chambres à gaz des camps de concentration.

Les taches teintées de bleu de Prusse que l’on trouve parfois sur les murs des chambres à gaz proviennent du composé de ferrocyanure, un sous-produit du gaz Zyklon B utilisé pour exterminer les Juifs. Des éléments de ce même gaz sont traditionnellement utilisés dans la fabrication du pigment bleu de Prusse.

« C’était juste un rapprochement très, très étrange », a déclaré Jusidman.

La série a été exposée dans une demi-douzaine de musées à travers le monde, et est actuellement exposée au Mishkan Museum of Art du kibboutz Ein Harod, où elle a été inaugurée le 24 mars, avant Yom HaShoah, qui a eu lieu les 7 et 8 avril.

L’artiste Yishai Jusidman. (Capture d’écran YouTube)

La teinte bleutée donne l’impression que les peintures sont des photos du XIXe siècle en tons sépia, ce qui renforce leur réalisme historique ou permet aux spectateurs de s’éloigner du sujet de la Shoah.

Jusidman considère cette série comme une façon de voir la Shoah, ainsi que l’art de la peinture, et la nécessité de le voir comme moyen de réfléchir aux questions de culture, de politique et d’esthétique.

Ces œuvres constituent un curieux retournement de situation pour Jusidman, un artiste mexicain d’origine juive qui a longtemps été troublé par les tentatives de peindre sur la Shoah, affirmant pendant de nombreuses années qu’il s’agissait d’une tentative vouée à l’échec.

« L’art sur la Shoah est extrêmement problématique », a déclaré Jusidman, en Israël pour l’ouverture de l’exposition. « Il faut être très prudent et très réfléchi pour ne pas tomber dans les clichés éculés, la sentimentalisation ou l’extorsion émotionnelle. »

« J’ai toujours pensé que je ne me plongerais jamais dans ce domaine », a-t-il ajouté.

C’est en observant, en 2010, une toile du peintre belge Luc Tuymans qu’il a changé d’avis. Le tableau « Chambre à gaz » (1986) était exposé lors d’une rétrospective au Musée d’art moderne de San Francisco.

La peinture « Chambre à gaz » de Luc Tuymans, qui a inspiré la série « Bleu de Prusse » de l’artiste Yishai Jusidman sur les chambres à gaz nazies. (Crédit : WikiArt)

« C’était une peinture très petite, sans prétention, réalisée de manière nonchalante et décontractée, et elle aurait pu représenter n’importe quoi », a déclaré Jusidman. « Il pourrait s’agir d’un entrepôt ou d’une boîte de nuit et le conservateur a expliqué qu’il s’agissait d’un exemple de l’impossibilité de représenter la Shoah. »

Cette description a irrité Jusidman. Si le but de la peinture est de représenter quelque chose, alors pourquoi essayer de peindre une chambre à gaz « impossible à représenter » qui a eu un rôle dans l’extermination de six millions de Juifs ?

Le célèbre tableau de Tuyman est basé sur une aquarelle que l’artiste belge a réalisée lors d’une visite du camp de concentration de Dachau.

Tuyman a sa propre histoire liée à la Shoah : la famille de sa mère avait été active dans la résistance néerlandaise pendant la Seconde Guerre mondiale, et il s’est ensuite avéré que les oncles de Tuyman avaient été formés par les jeunesses hitlériennes, selon une interview parue dans le New York Times.

Un tableau de « Bleu de Prusse », la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021 (Crédit : Ein Harod).

Pour Jusidman, le point de vue de Tuyman est devenu l’occasion de se lancer dans sa propre réflexion sur la manière de représenter les chambres à gaz.

« Personne n’a abordé ce sujet d’une manière appropriée, alors je me suis dit : ‘Laissez-moi essayer' », a-t-il déclaré.

Un tableau de « Bleu de Prusse », la série de 50 peintures de Yishai Jusidman, exposée au Mishkan Museum of Art à Ein Harod à partir du 24 mars 2021. (Crédit : Ein Harod).

Il avait presque 50 ans à l’époque, et savait que c’était un défi qu’il n’aurait pas entrepris dans sa jeunesse.

« C’était presque comme lire la Kabbale », a déclaré Jusidman, en référence à l’adage selon lequel il ne faut pas essayer d’étudier la pensée mystique juive avant d’avoir 40 ans. « J’allais simplement chercher un moyen d’entrer dans ce sujet. »

Le bleu de Prusse a fourni cette voie d’accès.

Le pigment bleu de Prusse a été découvert pour la première fois en 1704 à Berlin. Cette couleur est devenue la teinte caractéristique de l’armée prussienne et un pigment populaire parmi les peintres européens de l’époque.

Jusidman a commencé à faire ses propres taches de bleu de Prusse sur toile, et a finalement passé sept ans sur la série, qui tournent toutes autour du thème de cette tache bleue apparaissant de différentes manières et dans différents formats.

« Cette œuvre ne parle en aucun cas de moi, ni de l’expérience de l’artiste », a déclaré Jusidman. « Il s’agit d’une mémoire publique. »

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