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Dans le dernier bastion rebelle de Syrie, tortures et disparitions forcées

La colère monte depuis une campagne de détention massive lancée l'été dernier par le groupe terroriste Hayat Tahrir al-Cham, qui contrôle une grande partie de la province d'Idleb

Ahmad al-Hakim (à gauche) prie sur la tombe de son frère Abdul Qader, qui aurait été tué sous la torture alors qu'il était en captivité par Hayat Tahrir Al-Sham. Dans le village de Harbanush, dans la province syrienne d'Idlib, au nord-ouest du pays, le 8 mars 2024. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR / AFP)
Ahmad al-Hakim (à gauche) prie sur la tombe de son frère Abdul Qader, qui aurait été tué sous la torture alors qu'il était en captivité par Hayat Tahrir Al-Sham. Dans le village de Harbanush, dans la province syrienne d'Idlib, au nord-ouest du pays, le 8 mars 2024. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR / AFP)

Ahmad al-Hakim a appris en février que son frère âgé de 27 ans était mort sous la torture dans les geôles du groupe jihadiste qui contrôle Idleb, le dernier grand bastion rebelle de Syrie.

Son décès a provoqué des manifestations inédites contre Hayat Tahrir al-Cham (HTS), accusé par des habitants, des proches de détenus et des défenseurs des droits humains d’exactions qui s’apparentent selon l’ONU à des crimes de guerre.

« Mon frère a été tué sous la torture, son corps a été caché et on n’en a même pas été informé », dit Ahmad al-Hakim, assis près de la tombe de son frère Abdel Kader.

« Nous sommes descendus dans la rue protester contre le régime d’Assad, afin de nous débarrasser de l’injustice et de la corruption (…), pour être gouvernés de la même manière aujourd’hui », ajoute-t-il.

La colère monte depuis une campagne de détention massive lancée l’été dernier par HTS, considéré comme un groupe terroriste par les États-Unis et l’ONU et qui contrôle une grande partie de la province d’Idleb.

La campagne a visé des centaines de civils, des combattants d’autres factions et des membres de HTS notamment accusés de « collaborer avec le régime » ou des parties étrangères.

HTS puise ses racines dans le Front Al-Nosra, apparu pendant la guerre syrienne, qui avait prêté allégeance à Al-Qaïda avant de s’en affranchir en 2016.

Le groupe essaie depuis de polir son image et dit avoir mis au ban ses éléments les plus extrémistes.

Des manifestants se rassemblent dans la ville d’Idleb, le 1er mars 2024, pour protester contre Hayat Tahrir al-Sham, un groupe terroriste dirigé par l’ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR / AFP)

Depuis fin février, des manifestations inédites se produisent régulièrement dans la province d’Idleb pour exiger la libération des détenus, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), les dernières ayant eu lieu lieu dimanche soir.

Les manifestants scandent des slogans hostiles au chef de HTS, Abou Mohammad al-Jolani, qui contrôle cette région où vivent trois millions de personnes, dont près de la moitié sont des déplacés.

Lors d’une récente conférence de presse, le chef du groupe a reconnu que les revendications des manifestants étaient « pour l’essentiel légitimes ».

Interrogé par l’AFP, le bureau de presse de HTS a indiqué « examiner sérieusement » les demandes des manifestants.

« HTS va prendre des mesures pour contrôler l’action des organismes de sécurité, améliorer l’infrastructure des prisons (..) pour pallier aux dysfonctionnements », a-t-il ajouté.

Abou Mohammad al-Jolani (au centre), chef de Hayat Tahrir al-Sham, un groupe terroriste dirigé par l’ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda, lors d’une conférence de presse dans la région de Bab al Hawa, le 12 mars 2024. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR / AFP)

Ahmad al-Hakim raconte à l’AFP que son frère, accusé par HTS de « collaborer » avec le régime de Damas, a subi les tortures les plus diverses.

« Ils l’ont battu avec un tuyau jusqu’à ce qu’il perde connaissance, ils l’ont suspendu par les bras pendant des jours sans boire ni manger. Il n’a rien avoué, ils l’ont donc torturé davantage jusqu’à ce qu’il meure entre leurs mains », ajoute-t-il.

Son frère Abdelkader avait pris part aux manifestations contre le régime de Bachar al-Assad au début du soulèvement pacifique en 2011, qui avait dégénéré en guerre civile, avant de fuir avec sa famille la région d’Alep. Il avait rejoint les rangs d’un groupe armé local d’Idleb.

Ayant appris qu’il était recherché par HTS, « il s’est rendu le 16 mars 2023 au service général de sécurité » affilié au groupe, pensant qu’il serait libéré au bout de quelques jours, raconte son frère.

Près d’un an et de multiples promesses de libération plus tard, sa famille a appris son décès et a connu son lieu de sépulture à travers des gardiens de la prison.

« La tombe avait été fraîchement préparée, alors que la date du décès inscrite remontait à une vingtaine de jours après son arrestation », ajoute Ahmad.

Il indique avoir appris par des co-détenus qu’Abdel Kader ne pouvait plus marcher à cause de la torture, « ses pieds enflés étant remplis de pus ».

Le jour de sa mort, « les gardes l’ont torturé pendant six heures », avant qu’il rende son dernier souffle parmi ses codétenus qui tentaient de le secourir, indique son frère.

Ces pratiques rappellent les violations courantes dans les prisons du régime syrien où des dizaines de milliers de personnes ont été détenues arbitrairement ou ont disparu.

Des combattants du groupe jihadiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS), dirigé par d’anciens membres de la franchise syrienne d’Al-Qaida disparue, lors d’un exercice de combat dans la province d’Idleb détenue par les rebelles, au nord-ouest de la Syrie, le 16 août 2023. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR / AFP)

Pour tenter de contenir le ressentiment populaire, 420 détenus ont été libérés début mars en vertu d’un décret d’amnistie, selon l’OSDH, une ONG basée au Royaume-Uni qui dispose d’un vaste réseau de sources en Syrie. Mais le mari de Noha Al-Atrach, Ahmed Majlouba, n’en faisait pas partie.

« Je participe aux manifestations, je prépare des banderoles avec des photos de mon mari et j’emmène mes enfants avec moi dans l’espoir que Dieu le libérera de la captivité de HTS », déclare-t-elle à l’AFP depuis son domicile à Idleb.

« Il a été arrêté cinq fois, la dernière en 2022, sans motif clair », explique la femme en niqab, tandis que ses deux jeunes enfants tiennent des photos de leur père. Selon elle, il est tantôt accusé d’appartenir à une faction extrémiste opposés à HTS, tantôt de vol.

Son mari, qui travaillait dans le bâtiment, souffre d’un handicap au pied résultant d’une blessure par balle qu’il a reçue « lors de sa précédente détention » par HTS.

Noha Al-Atrach dit avoir été elle-même détenue pendant plus de vingt jours avec ses deux enfants pour avoir voulu s’enquérir du sort de son mari.

Lorsqu’elle a vu son époux, il lui a raconté « qu’un des gardes lui avait piétiné la main et que son visage était enflé à cause des coups ».

Noha al-Atrach affirme que HTS lui a réclamé 3 000 dollars pour libérer son mari, une somme qu’elle n’a pas pu rassembler.

Noha Al-Atrash, épouse du détenu syrien Ahmed Abbas Majlouba, retenu captif par Hayat Tahrir Al-Sham, avec ses enfants, tenant des pancartes exigeant la libération de son mari, à leur domicile dans la ville d’Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie, le 10 mars 2024. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR / AFP)

Dans un récent rapport, des groupes de défense des droits humains et la Commission d’enquête des Nations unies sur la Syrie ont accusé HTS de violations des droits humains, notamment de torture, de violences sexuelles et de disparitions forcées, l’ONU estimant que ces actes « peuvent être qualifiés de crimes de guerre ».

Bassam Al-Ahmad, de l’ONG Syrians for Truth and Justice, basée à Paris, déclare à l’AFP que « les gens en ont assez des violations commises par HTS, comme les arrestations arbitraires, la torture et le meurtre sous la torture ».

Depuis sa tente, Amina Al-Hamam, 70 ans, pleure son fils Ghazwan Hassoun, arrêté par HTS en 2019 pour accusations « d’espionnage pour le compte du régime » et assure qu’il est innocent.

Sa mère et son épouse n’ont pu lui rendre visite qu’une seule fois, huit mois après son arrestation. Son fils, âgé de 39 ans, lui avait raconté comment il avait subi le supplice du « balango », les mains liées derrière le dos et le corps suspendu à une chaîne pendant de longues heures.

Amina al-Hamam, 70 ans, dont le fils Ghazwan Hassoun a été arrêté par Hayat Tahrir al-Sham en 2019, avec ses petits-enfants dans leur tente dans un camp pour personnes déplacées par le conflit, dans le district de Kafr Lusin, dans la province d’Idleb, près de la frontière turque, le 12 mars 2024. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR / AFP)

Comme les familles d’autres détenus, elle n’a pu obtenir aucune information sur son fils depuis.

« Certaines personnes nous disent qu’il est mort, d’autres qu’il est vivant », dit cette femme au visage ridé, ses deux petits-enfants à ses côtés.

La famille soupçonne qu’il a été arrêté en raison d’une vidéo qu’il a mise en ligne critiquant les autorités locales.

« Je pleure jour et nuit. Nous avons fui l’injustice, mais ici nous avons vécu ce qu’il y a de plus injuste et plus difficile », dit Amina Al-Hamam.

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