Dans les états rouges, de nombreux Juifs se sentent doublement comme des étrangers
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Reportage

Dans les états rouges, de nombreux Juifs se sentent doublement comme des étrangers

Certains soutiens de Clinton ont cherché à se rendre dans les synagogues pour y trouver du réconfort après la victoire de Trump. Un rabbin de l’Oklahoma déclare : « Le problème, ce n’est pas les Républicains ou les Démocrates. Le problème, c’est cette personne en particulier ».

Un Juif regarde les résultats de l'éction lors d'un événement organisé en faveur de la candidate démocrate et ancienne secrétaire d'état Hillary Clinton au  Jacob K. Javits Convention Center de New York, le 8 novembre 2016.  (Win McNamee/Getty Images/AFP)
Un Juif regarde les résultats de l'éction lors d'un événement organisé en faveur de la candidate démocrate et ancienne secrétaire d'état Hillary Clinton au Jacob K. Javits Convention Center de New York, le 8 novembre 2016. (Win McNamee/Getty Images/AFP)

JTA — A 6 heures 30 mercredi matin, le rabbin d’Oklahoma City Abby Jacobson a reçu un texto de la part de l’une de ses fidèles – une adolescente – qui exprimait sa tristesse face aux résultats de l’élection présidentielle – ainsi que sa crainte.

“Elle a dit : Je suis désolée de vous envoyer un texto, Rabbin, mais je ne peux pas dire ce que je vais dire à l’école”, raconte Jacobson, chef spirituel de la Synagogue conservatrice Emanuel, dans un état où 65 % des électeurs ont favorisé Donald Trump face à Hillary Clinton.

“Nous avons beaucoup de gamins qui ne se sentent pas en sécurité à l’idée de partager des idées libérales à l’école ».

« Nous avons beaucoup de gamins qui se sont fait encore davantage harceler à l’école. »

Dans la communauté juive américaine, la congrégation de Jacobson est une aberration. La majorité des juifs américains résident dans des états qui ont voté pour Hillary Clinton lors du scrutin présidentiel. Un grand nombre de ceux qui vivent dans les états ‘rouges’, au moins pendant cette élection, vivent encore dans des comtés ‘bleus’. En Floride et en Pennsylvanie, par exemple, les comtés de Miami-Dade et de Philadelphie sont revenus aux Démocrates.

La majorité des 71 % des Juifs américains ayant donné leurs voix à Clinton vivent parmi des populations qui tendent à être en accord avec eux politiquement.

Ce n’est pas vraiment le cas dans la communauté de Jacobson, ainsi que dans quelques autres à travers tout le pays, qui vivent non seulement dans des états mais dans des comtés et des villes qui ont voté pour Trump. Dans le comté d’Oklahoma où se trouve sa synagogue, Trump a battu Clinton de 10 points.

Les rabbins dans les comtés ‘rouges’ affirment que leurs synagogues accueillent un nombre substantiel de Républicains et de Démocrates. Quelques-uns confient qu’ils tentent d’éviter de parler politique au sein de la synagogue pour ne pas diviser davantage une communauté déjà peu importante. Mais Jacobson et d’autres disent que tandis que certains de leurs fidèles du côté Républicain fêtent encore les résultats des élections, d’autres s’expriment en faisant part de leur sidération et de leur anxiété.

“Ce que je constate, c’est une impression générale de choc que je partage moi-même”, explique le rabbin Ralph Mecklenburger de la congrégation réformée Beth-El à Fort Worth, au Texas. “Personne ne pensait que cela allait vraiment arriver. Il y a – c’est compréhensible – certains fidèles qui se réjouissent, mais je ne les ai pas entendus exulter pour autant. Ce que j’ai le plus entendu, c’est cette phrase : ‘Je ne peux pas y croire’. »

La Congrégation Beth-El Congregation à Fort Worth, au Texas ( Crédit : Congrégation Beth-El)
La Congrégation Beth-El Congregation à Fort Worth, au Texas ( Crédit : Congrégation Beth-El)

Les rabbins, dans les zones politiquement conservatrices, expliquent que certains de leurs fidèles sont habitués à se sentir différents de leurs voisins. Si ce n’est pour des raisons religieuses, c’est pour des raisons politiques.

“Sortir de chez moi est une expérience interconfessionnelle”, dit Jacobson.

Mais les fidèles font état d’une hausse d’agressions antisémites durant ce début d’année scolaire, indique-t-elle. Jacobson cite une anecdote entendue de la part de l’un de ses fidèles, un collégien : un petit camarade de classe, cette année, lui a dit que “Hitler avait eu une bonne idée”.

Mecklenburger, actif au planning familial dans un comté qui est exprimé de 52 % à 43 % en faveur de Trump, déclare que la déception électorale est un sentiment qui lui est familier.

“La majorité d’entre nous sommes habitués à voter pour des gens qui ne gagnent pas”, dit-il. « Vous vous habituez à combattre pour la bonne cause, mais à ne pas nécessairement l’emporter. Ce qui était différent, c’est que vous saviez qu’un grand nombre de vos amis républicains allaient voter pour Hillary parce qu’ils ne pouvaient pas s’imaginer voter pour Trump ».

Un Juif israélien prie tout en découvrant les résultats des élections présidentielles américaines sur une tablette, à l'American Center de Jérusalem, le 9 novembre 2016. (AFP PHOTO / THOMAS COEX)
Un Juif israélien prie tout en découvrant les résultats des élections présidentielles américaines sur une tablette, à l’American Center de Jérusalem, le 9 novembre 2016. (AFP PHOTO / THOMAS COEX)

Dans le sillage du scrutin, certains Juifs se sont tournés vers les synagogues pour y trouver refuge et réconfort. Le rabbin Vered Harris, lui aussi d’Oklahoma City, explique qu’un groupe de parents ont convenu, après la classe d’hébreu, d’organiser une rencontre impromptue sur les réponses à apporter au vote en tant que Juifs.

Son cours de Talmud, jeudi, au Temple Réformé B’nai Israël, qui réunit habituellement 10 personnes, a doublé ce chiffre cette semaine.

Harris déclare que certains de ses fidèles considèrent la victoire des Républicains comme différente des autres, faisant allusion aux déclarations de Trump à l’encontre des migrants mexicains et musulmans et du suivi de sa campagne par les suprémacistes blancs.

“Tous ceux qui vivent dans l’Oklahoma sont conscients que nous sommes un petit état à tendance conservatrice, et que nous avons un certain nombre de sympathisants Juifs et républicains conservateurs », explique Harris, en faisant la différence entre le mouvement juif conservateur et le conservatisme politique.

« Au moins avec les Juifs avec lesquels j’interagis, le problème, ce n’est pas les Républicains ou les Démocrates. Le problème, c’est cette personne en particulier qui attire la crainte ».

Harris et Jacobson notent toutefois avec satisfaction que les électeurs de l’Oklahoma, tout en soutenant Trump, ont également rejeté bruyamment une mesure électorale qui aurait autorisé l’emploi de l’argent public pour des desseins religieux.

Des électeurs déposent leur bulletin dans l'urne lors des élections présidentielles au bureau de vote du East Midwood Jewish Center de Brooklyn, à New-York, le 8 novembre 2016. (AFP/ ANGELA WEISS)
Des électeurs déposent leur bulletin dans l’urne lors des élections présidentielles au bureau de vote du East Midwood Jewish Center de Brooklyn, à New-York, le 8 novembre 2016. (AFP/ ANGELA WEISS)

Les rabbins qui ont indiqué avoir prévu d’évoquer les élections dans leur discours samedi ont souligné la nécessité d’offrir un message de réconciliation, d’ouverture et d’avancée au coeur d’un pays uni.

A la synagogue orthodoxe Etz Chaim de Jacksonville, en Floride, le rabbin Yaakov Fisch prévoit de dire aux fidèles que le monde, et leurs vies, sont plus importants que cette campagne 2016. Trump a emporté le comté de Fisch’s Duval avec une différence de moins de 2 % des votes, et il explique que sa synagogue est divisée de la même façon.

“Après un événement significatif, vous prenez une respiration profonde”, dit-il. « Vous faites une pause, puis vous avancez. Il y aura encore des moments d’angoisse dans l’existence”.

Il ajoute que pour ceux qui ont soutenu Trump, “Nous ne marchons pas dans le Jardin d’Eden et, pour ceux qui envisagent ce résultat comme une catastrophe, le ciel n’est pas en train de nous tomber dessus”.

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