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Dans son dernier livre, Lowinger recolle les morceaux de sa famille juive cubaine

Avec "Dwell Time", l'auteure s'appuie sur sa formation de restauratrice pour examiner les failles de son éducation d'enfant d'exilés et la manière dont elles l'ont renforcée

Rosa Lowinger, écrivain et restauratrice d'art née à Cuba et installée aux États-Unis, est l'auteure de Dwell Time : A Memoir of Art, Exile and Repair (Crédit : Scarlett Freund/JTA)
Rosa Lowinger, écrivain et restauratrice d'art née à Cuba et installée aux États-Unis, est l'auteure de Dwell Time : A Memoir of Art, Exile and Repair (Crédit : Scarlett Freund/JTA)

JTA – Barbara A. Mann, professeur à la Case Western Reserve University, explique dans son dernier ouvrage intitulé The Object of Jewish Literature, l’utilisation par la littérature d’objets tangibles pour exprimer des idées, des émotions et des drames psychologiques relatifs à l’individu. En d’autres termes, les « choses » ont leur importance : les meubles, les vêtements, la nourriture et, dans le cas de l’étude de Mann, les liasses de papier collées ou cousues que nous appelons livres et qui racontent l’histoire des personnes qui les ont fabriquées, achetées et utilisées.

Rosa Lowinger est bien placée pour le savoir, elle qui a passé sa vie à étudier les processus de fabrication et de désintégration des objets. Conservatrice d’art spécialisée dans la sculpture et les matériaux architecturaux historiques, elle a écrit les mémoires de sa famille juive cubaine en utilisant ces matériaux – marbre, béton, ossature, plastique – comme lignes directrices. Chaque chapitre de Dwell Time emprunte son nom et son thème à l’un de ces matériaux pour raconter l’histoire de l’arrivée de sa famille à Cuba, de sa fuite après la révolution et ce qu’elle a trouvé ou perdu quand elle s’est installée à Miami.

Elle observe également, à travers les yeux d’une restauratrice, et avec bienveillance mais à la recherche de fissures et de défauts, ses propres failles en tant que fille, épouse et femme d’affaires.

« Le terrazzo est robuste, mais il cède facilement aux entailles et aux fissures causées par le tassement ou la dilatation », écrit-elle dans un passage typique.

« Il est difficile de le restaurer sans laisser d’énormes cicatrices. Cela me rappelle ma famille, ces Européens de l’Est qui sont partis pour l’Amérique et se sont installés sous les tropiques, mais qui ont été contraints de rompre avec leurs fondations en l’espace de quelques dizaines d’années. Je pense à ma mère, gravement atteinte, qui a eu assez d’inspiration et de présence d’esprit pour savoir qu’il était temps de fuir le pays où elle était née, mais qui a une façon bien à elle de pulvériser n’importe quelle relation. »

Trois générations de sa famille, à commencer par son grand-père paternel Avrom Lövinger, originaire de Cluj, dans le nord de la Transylvanie, ont vécu à Cuba. Le pays a continué d’accueillir des Juifs alors que les États-Unis leur avaient déjà fermé leurs portes. Sa mère, Hilda Peresechensky, née à Cuba, a passé sa jeunesse dans un orphelinat fondé au début des années 1920 pour accueillir des femmes juives ashkénazes pauvres. Elle a fréquenté un lycée juif grâce à une bourse d’études et a connu des périodes de pauvreté qui la hanteront toute sa vie.

Le père de l’auteure, Leonardo « Lindy » Lowinger, est né à Santiago de Cuba en 1932 et a mené une carrière de vendeur et d’opticien itinérant dans l’industrie de la lunetterie, après avoir renoncé à son rêve de devenir architecte.

Le Malecón de La Havane dans les années 1940, dans une scène de « Cuba’s Forgotten Jewels ». Illustration (Crédit : Autorisation)

Les Lowinger, juifs de classe moyenne, étaient au milieu des années 1950 des membres bien établis de la société cubaine. La plupart des 20 000 Juifs de Cuba vivaient à La Havane, une ville, écrit-elle, « qui comptait des écoles juives, des restaurants casher et trois synagogues. »

Même si Castro n’a pas ciblé les Juifs lorsqu’il a pris le pouvoir en 1959, la classe d’hommes d’affaires, dont faisait partie Lindy Lowinger ne voyaient guère d’avenir pour eux sous le communisme. Après une fuite mouvementée, le père, la mère et la jeune Rosa – née en 1956 – se sont installés dans une chambre d’un appartement à Miami Beach en 1961.

L’exode de la plupart des Juifs du pays – et l’histoire juive du Cuba qu’ils ont quitté – a récemment été le sujet de plusieurs nouveaux livres, car une nouvelle génération de personnes liées au pays cherche à connaître l’histoire de leurs familles. L’ouvrage Hotel Cuba d’Aaron Hamburger, publié en mai, examine comment l’identité juive américaine de sa grand-mère s’est forgée lors d’une visite à Cuba dans les années 1920. Tia Fortuna’s New Home, un livre pour enfants de Ruth Behar publié l’année dernière et distribué par PJ Library, raconte l’histoire d’une grand-mère contemporaine confrontée à une seconde expatriation après avoir quitté La Havane dans sa jeunesse. Et The Incident at San Miguel d’AJ Sidransky, publié en mars, est une fiction historique basée sur l’histoire vraie de deux frères juifs déchirés par la révolution cubaine – dont l’un, comme la famille de Rosa Lowinger, a réussi de justesse à s’enfuir.

La grand-mère de Ruth Behar (portant une boîte) émigrant de Cuba vers les États-Unis en 1961. Illustration (Crédit : Autorisation)

Comme pour de nombreux exilés cubains, l’exode de la famille Lowinger a laissé des cicatrices. Elle dira plus tard à un ami que son père est « morose, méfiant, et que nous avons toujours des problèmes d’argent ». Hilda, quant à elle, rebelle et débrouillarde, se défoule sur sa fille pour évacuer ses frustrations et ses déceptions. « Les punitions de ma mère étaient imprégnées d’une tourmente indépendante de sa volonté, d’une violence née d’une pure rage contre le monde qui l’avait trahie, le genre de choses dont on sent qu’elles vont dangereusement s’intensifier pour dégénérer en une tragédie irréversible », écrit Lowinger. « Bien que son comportement ait semblé sadique et destiné à terroriser, je comprends aujourd’hui qu’elle était simplement submergée par sa propre souffrance. »

Voilà une description bien généreuse de ce qui ressemble fort à de la maltraitance d’enfant, mais qui fait partie du projet de Lowinger de cerner les membres de sa famille, à l’instar de ses projets curatoriaux, sous tous les angles. « La gentillesse, l’humour et la générosité étaient également au rendez-vous dans ma famille », écrit-elle. « C’était difficile à voir, tout comme il est difficile de remarquer autre chose que les bosses, les fissures et les entailles dans une sculpture par ailleurs magnifique. »

Enfant, Lowinger a fréquenté des écoles juives et pratiqué ce qu’elle appelle « une forme modérée de judaïsme conservateur ». À l’adolescence, elle était impatiente de quitter Miami et s’est envolée pour l’université de Brandeis, dans le Massachusetts.

Adath Israel, la seule synagogue orthodoxe de Cuba, attire chaque jour un petit minyan. Le chef de la congrégation, Jacob Berezniak-Hernandez, est également le boucher casher de Cuba. Illustration (Crédit : Josh Tapper/JTA)

Par la suite, Lowinger a décroché un stage au Metropolitan Museum of Art de New York, une bourse à l’Institut W.F. Albright pour la recherche archéologique à Jérusalem et un emploi au Los Angeles County Museum of Art, avant de lancer un certain nombre d’entreprises de conseil. Les temps forts de sa carrière comprennent la conservation des Watts Towers, les sculptures monumentales d’art populaire de Los Angeles, et le transfert d’une mosaïque de 30 mètres de large sur la façade de l’hôpital méthodiste de Houston.

Lowinger finit par se marier et embarque dans une série de voyages professionnels et personnels qui la conduisent à Los Angeles, en Israël, à Philadelphie, à Atlanta et à Charleston, en Caroline du Sud. Toutefois, rarement à l’aise dans les villes où elle vit, elle est constamment ramenée à Cuba, principalement en raison de son architecture vivante mais délabrée, mais aussi à cause de la « nostalgie exaspérante des exilés cubains » qu’elle tente d’éviter.

« Cet endroit où je suis née et que mes parents ont laissé derrière eux est forgé par les cultures africaine, indigène, espagnole, chinoise, française, nord-américaine, ashkénaze et séfarade », écrit-elle. « Des gens qui fuyaient et venaient vers nous. Des bâtisseurs, des planteurs, des innovateurs, des bricoleurs ».

Sa mère, toujours en vie et âgée de 90 ans lorsqu’elle achève son livre, reste très présente dans la vie de Lowinger, un projet de conservation que l’auteure ne pourra jamais achever.

« J’ai beau essayer, je ne parviendrai jamais à faire comprendre à ma mère que la conservation ne consiste pas à réparer ce qui est vieux. Il s’agit de soutenir tout le tissu de l’activité humaine, ce que les gens chérissent, où nous vivons et ce que nous honorons, quelle que soit l’époque à laquelle cela a été fait ».

Le titre Dwell Time (Temps de pose) est tiré d’un terme utilisé par les conservateurs d’œuvres d’art pour désigner le temps nécessaire à un produit de nettoyage pour faire son travail. Lowinger qualifie son livre « d’histoire d’amour » pour la profession de conservateur, mais c’est aussi un guide pour étudier le passé juif, comprendre la perte et apprécier la façon dont les personnes et les individus peuvent ressortir plus forts et parfois plus beaux après des années d’usure et de déchirure.

Les points de vue et les opinions exprimés dans cet article sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement ceux de JTA ou de sa société mère, 70 Faces Media.

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