Dans un Qalqilya plein à craquer, agrandir la ville signifie aussi la nécessité d’un compromis douloureux
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Reportage

Dans un Qalqilya plein à craquer, agrandir la ville signifie aussi la nécessité d’un compromis douloureux

Alors que les mouvements pro-implantations se révoltent et que le gouvernement doit décider du sort réservé à cette municipalité surpeuplée, les habitants expliquent qu'ajouter des terres et des maisons signifiera abandonner cette petite marge de manoeuvre qui leur était encore laissée

QALQILYA, Cisjordanie – Un ours brun paresse sous un soleil ardent. Un peu plus loin, trois crocodiles cohabitent pacifiquement avec les poules qui caquètent.

Le zoo de Qalqilya – selon son gardien qui est aussi le seul vétérinaire du lieu, Sami Khader – est le seul endroit où les résidents de cette ville palestinienne de taille moyenne peuvent trouver de la distraction. « C’est l’âme de la ville. Sans le zoo, personne ne viendrait ici », dit-il.

Mais avec ou sans zoo, les gens viennent à Qalqilya.

L’expansion programmée et la rénovation du zoo ne sont qu’une petite partie d’un plan plus important d’élargissement de la ville densément peuplée de Qalqilya. C’est la ville palestinienne la plus habitée de Cisjordanie, où 53 000 résidents vivent sur seulement sur une surface de 4 kilomètres-carrés. D’ici l’année 2035, elle pourrait bien accueillir 80 000 habitants.

Ce plan autorise Qalqilya à construire sur ses propres terrains dans la zone C, cette partie de la Cisjordanie placée sous le contrôle d’Israël. Cette décision avait été approuvée l’année dernière par le cabinet sécuritaire israélien et elle est soutenue avec ferveur par l’establishment sécuritaire.

Toutefois, suite au tollé initié par les chefs des mouvements israéliens pro-implantations, le cabinet sécuritaire a pris la décision, le 13 juillet, qu’il voterait un éventuel abandon du plan dix jours plus tard. Cela n’est pas arrivé.

Le cabinet a également décidé de voter sur l’avenir des constructions palestiniennes dans la zone C.

Selon Rassem Khamaisi, professeur de planification urbaine à l’université de Haïfa qui a travaillé sur l’expansion programmée de Qalqilya, environ 100 villages et municipalités palestiniennes en sont à des stades variés de planification ayant pour objectif leur expansion.

Tandis que l’opposition des mouvements pro-implantations au plan de Qalqilya a fait les gros titres en Israël et a influencé Jérusalem, ce programme n’est pas pleinement soutenu non plus par les habitants de la ville palestinienne, qui l’envisagent comme un dur compromis.

Au mois d’avril, après que le ministère de la Défense et la municipalité de Qalqilya ont trouvé un accord sur le plan directeur et conformément au protocole général, ce plan a été diffusé auprès de l’opinion publique pour voir les éventuelles objections.

« Nous avons reçu beaucoup de plaintes émanant de gens qui considèrent que ce plan leur nuit directement », a expliqué le maire de Qalqilya, Hashim al-Masri, dans une interview accordée au Times of Israël, qu’il a reçu dans son bureau de l’hôtel de ville au mois de juin.

Lorsque la barrière de sécurité israélienne a été construite en 2002 pour endiguer une vague d’attentats-suicides à la bombe qui a fait des centaines de morts du côté israélien, les habitants de Qalqilya ont été coupés d’une grande partie de leurs terres agricoles.

Tandis que l’agriculture reste un pilier de l’économie et de la culture de la ville, le plan d’élargissement se fera au détriment des terres agricoles encore accessibles aujourd’hui.

Un autre point de discorde soulevé par le plan, dit Mohammad Issa, 26 ans, qui habite Qalqilya, est la construction d’une route programmée qui fera le tour de la ville. Cette route traversera des terrains privés et les propriétaires ne seront pas indemnisés.

Il souligne également que les propriétaires de terrains inférieurs à 500 mètres seront dans l’impossibilité de faire construire.

Issa affirme qu’il y également des gens qui « rejettent » complètement le plan par crainte que la route prévue dans le programme d’expansion devienne une « séparation fixe » entre les habitants et le reste de leurs terres historiques.

Une carte donnée au TOI par l’ONG israélienne Bimkom, un groupe d’architectes et de planificateurs urbains pacifiques spécialisés dans le droit relatif à la planification urbaine, montre, avec une ligne pointillée de couleur orange, la vaste zone que formait Qalqilya avant la fondation de l’Etat d’Israël en 1948. La ville s’étendait à cette époque à travers la Ligne Verte, dans la municipalité israélienne de Kfar Saba.

La ligne en pointillé orange montre les frontières du district fiscal de Qalqiliya avant la fondation de l'Etat d'Israël en 1948. Elle s'étend à travers la Ligne verte dans la ville israélienne de Kfar Saba. La ligne pourpre montre les endroits où sont situées les implantations israéliennes et la ligne verte montre la ligne d'armistice en 1948 entre Israël et la Cisjordanie (Crédit : Bimkom)
La ligne en pointillé orange montre les frontières du district fiscal de Qalqiliya avant la fondation de l’Etat d’Israël en 1948. Elle s’étend à travers la Ligne verte dans la ville israélienne de Kfar Saba. La ligne pourpre montre les endroits où sont situées les implantations israéliennes et la ligne verte montre la ligne d’armistice en 1948 entre Israël et la Cisjordanie (Crédit : Bimkom)

Dans la section nord-est de la carte, on peut voir où la barrière de sécurité, montrée par la ligne rouge, avance jusqu’en Cisjordanie afin d’incorporer les implantations, qui sont désignées par les lignes pourpres.

Alon Cohen Lipshitz, qui est à la tête du département de planification en Cisjordanie de l’ONG Bimkom, estime que le territoire de Qalqilya, avant la création de l’Etat d’Israël, s’étendait sur environ 27 kilomètres-carrés au total.

Qalqilya possède dorénavant environ 12 kilomètres carrés au-delà de la Ligne verte sur lesquels, selon le plan, entre trois et quatre kilomètres restent inaccessibles pour la plupart.

Les habitants de Qalqilya ne sont pas autorisés à construire ou à cultiver des terres sur 50 mètres le long de la barrière de sécurité.

Lipshitz a qualifié le plan de « sorte d’accomplissement ».

« Mais pourtant », dit-il, « c’est un compromis énorme. D’un point de vue ordinaire, c’est très peu ».

Masri explique que Qalqilya a tenté de négocier son expansion avec Israël depuis l’an 2000.

Le plan actuel est le résultat de négociations qui ont duré des années, durant lesquelles l’idée d’une expansion au-delà de la barrière de sécurité était rejetée et où les besoins sécuritaires d’Israël étaient pris en compte.

Le ministre de la Défense Avigdor Liberman présente son plan qui permettrait l'epansion de la ville de Qalqilya dans la zone actuellement contrôlée par Israël durant une visite dans l'implantation de Maale Shomron le 12 juillet 2017 (Crédit : Eden Moldavski/Defense Ministry)
Le ministre de la Défense Avigdor Liberman présente son plan qui permettrait l’epansion de la ville de Qalqilya dans la zone actuellement contrôlée par Israël durant une visite dans l’implantation de Maale Shomron le 12 juillet 2017 (Crédit : Eden Moldavski/Defense Ministry)

« Si le gouvernement israélien veut abandonner l’accord, il n’y a aucune justification légale ou même humanitaire pour cela, ou à partir de n’importe autre angle. Il ne peut le faire qu’en raison de sa position de force », commente-t-il.

Les objections émises par les habitants de Qalqilya entraîneront-elles des révisions du plan ? C’est une question qui reste indéterminée.

L’architecte du plan, Khamaisi, estime que l’opposition de certains propriétaires est « légitime ».

Rassem Khamaisi, professeur de planification urbaine à l'Université de Haïfa qui a conçu l'expansion planifiée de Qalqilya et d'autres villages et villes palestiniens (Autorisation)
Rassem Khamaisi, professeur de planification urbaine à l’Université de Haïfa qui a conçu l’expansion planifiée de Qalqilya et d’autres villages et villes palestiniens (Autorisation)

Il affirme toutefois que « nous sommes en train de créer un mécanisme de justice. Ceux qui perdent doivent comprendre que tout cela a été fait pour répondre aux besoins de la collectivité ».

Evoquant le problème de la réduction des terrains agricoles, Khamaisi prend la défense de son plan, disant que les propriétaires peuvent accepter – ou non – les constructions.

Il déclare également que le plan alloue des terres spécifiques à l’usage agricole, ce qui mettra un terme à la pratique du « débordement » entre les structures agricoles et résidentielles.

Et tandis qu’il estime que Qalqilya doit continuer sa lutte pour avoir le droit de travailler dans ses champs au-delà de la barrière de sécurité, Khamaisi suppose que les habitants de la ville, « comme le reste du monde », commenceront à moins travailler dans les champs pour se tourner vers d’autres secteurs d’activité, comme le commerce et l’industrie.

14 000 ou 6 000 habitations

Les chefs des mouvements pro-implantations ont avancé l’idée que le plan appellerait à la construction de 14 000 unités de logement supplémentaires à Qalqilya. Le ministre de la Défense Avigdor Liberman a pour sa part rejeté cette affirmation, disant que le nombre de nouvelles habitations serait plus proche des 6 000.

Le plan a ce qu’on appelle un « potentiel nominal » de 14 000 logements. Mais atteindre un tel potentiel est en soi impossible conformément aux régulations de construction en place. Selon Khamaisi, le « potentiel nominal » d’un plan urbain n’a « jamais » été atteint, et ce n’est pas d’ailleurs son objectif.

A Tel Aviv, explique-t-il, qui est une zone urbaine dense, seulement 60 % du potentiel nominal est utilisé.

Le plan vise à permettre la construction d’environ 6 000 habitations à Qalqilya à l’horizon 2035, ce qui représente son potentiel « réaliste » ou « réel ». On arrive à ce chiffre en prenant en compte la nécessité de croissance et le taux de construction historique des Palestiniens dans des situations présentant des similarités.

Le potentiel nominal, explique Khamaisi, est utilisé pour aider à prévoir les infrastructures publiques et pour donner de l’espace a priori à d’éventuelles planifications futures après 2035.

Une bataille sur l’avenir de la zone C

La bataille sur le plan de Qalqilya a ramené sur le devant de la scène les questions relatives à la stratégie globale d’Israël en ce qui concerne la zone C.

Mercredi, le cabinet de sécurité a non seulement reporté le vote sur le plan mais il a aussi décidé que lorsqu’il se réunirait à nouveau dans dix jours, il évoquerait une politique globale concernant les constructions palestiniennes dans la zone C.

Khamaisi explique qu’il y a au moins quatre autres villages et villes palestiniens, comme Qalqilya, dont les plans d’expansion dans la zone C sont terminés mais qui sont actuellement gelés par l’Administration civile, la branche du ministère de la Défense chargée des affaires civiles palestiniennes.

Il s’agit de Tarqumiyah, une ville située à côté de Hébron, dans le sud de la Cisjordanie, d’Abdullah al-Younis, un village du nord de la Cisjordanie, de Twanie, un village du sud de la Cisjordanie, et du village d’Al-Oqban, à proximité de Bethléem.

Khamaisi ajoute que cinq villes et villages ont d’ores et déjà reçu l’approbation de l’Administration civile.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu regarde la vue depuis un hélicoptère alors qu'il s'apprête à visiter la nouvelle barrière entre Israël et le territoire de Cisjordanie dans la zone de Tarqumiyah, le 20 juillet 2016 (Crédit :Marc Israel Sellem/POOL)
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu regarde la vue depuis un hélicoptère alors qu’il s’apprête à visiter la nouvelle barrière entre Israël et le territoire de Cisjordanie dans la zone de Tarqumiyah, le 20 juillet 2016 (Crédit :Marc Israel Sellem/POOL)

Ce sont le village de Tarqumiyah, situé dans la région du sud de Hébron, le village de Wadi Al-Nes, dans la région de Bethléem, le village de Ras a-Tire, dans le secteur de Qalqilya, Izbit Tabib, toujours dans le secteur de Qalqilya et le village de Tiinik, situé au nord de Jénine.

Ces neuf villes et villages se trouvent aux derniers stades de planification. Khamaisi indique qu’il y a environ 100 villes et villages situés dans la zone C ou s’y étendent qui se trouvent déjà à des stades variés d’approbation et de planification.

La Banque mondiale a vivement recommandé à Israël d’autoriser les Palestiniens à construire dans la zone C, affirmant qu’il est vital d’améliorer l’économie palestinienne, qui dépend de ses donateurs.

Les Nations unies et l’Union européenne ont également ardemment critiqué Israël qui empêche, selon eux, la croissance naturelle des Palestiniens dans la zone C.

Tandis que le nombre exact de résidents palestiniens dans la zone C est largement contesté, des experts ont déclaré au Times of Israel qu’il s’élève entre 75 000 et 200 000.

Selon l’ambassadeur de l’Union européenne en Israël, Lars Faaborg-Andersen, un seul permis de construire a été accordé en 2014 à des Palestiniens. En 2015, aucun n’a été délivré et sur les 2 000 demandes soumises entre 2009 et 2013, seulement 34 permis de construire ont été donnés.

Khamaisi recommande vivement à Israël et aux Palestiniens d’accepter le plan, affirmant qu’il stimulera le progrès économique à Qalqilya et qu’il permettra à Israël de repousser les critiques qui dénoncent la mauvaise grâce des Israéliens envers les Palestiniens lorsqu’il s’agit de planification urbaine.

« Je recommande vivement au gouvernement d’Israël d’anticiper, d’autoriser ce plan et de le présenter comme un exemple de réponse aux besoins de la population pour toutes les villes et villages palestiniens de la zone C. La population ne disparaît pas et elle continue à exister et à se développer et au lieu de vivre dans la détresse, elle peut commencer à réfléchir au progrès économique », dit-il.

Plusieurs ministres de haut-rang qui appartiennent au gouvernement de droite actuel poussent à l’annexion de la zone C, même si le Premier ministre Benjamin Netanyahu reste officiellement engagé à mettre en place un processus diplomatique qui pourrait, au bout du compte, voir les Palestiniens prendre le contrôle de la plus grande partie du territoire.

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