Dans une Ecosse en plein post-Brexit, les Juifs pensent à quitter le Royaume-Uni
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"Ce n’est pas une question d’identité, ce qui compte c’est tous ceux qui vivent ici et partagent la responsabilité de rendre l’Ecosse aussi belle qu'elle peut l'être"

Dans une Ecosse en plein post-Brexit, les Juifs pensent à quitter le Royaume-Uni

Nicola Sturgeon du Parti national écossais courtise la communauté juive alors que ses membres perdent confiance dans un Parti travailliste "antisémite"

Howard et Claire Singerman devant Mark's Deli, un restaurant juif à Glasgow, le 4 juillet 2016 (Crédit : Cnaan Liphshiz/via JTA)
Howard et Claire Singerman devant Mark's Deli, un restaurant juif à Glasgow, le 4 juillet 2016 (Crédit : Cnaan Liphshiz/via JTA)

EDIMBOURG, Ecosse (JTA) – La dernière fois que l’Ecosse a voté sur l’opportunité de prendre son indépendance du Royaume-Uni, la plupart de ses 7 000 Juifs pensaient que c’était une mauvaise idée.

Craignant que l’indépendance écossaise n’encourage le nationalisme et ne renforce un mouvement déjà agressif contre les Israéliens, avec des racines profondes dans le camp pro-indépendance, les Juifs furent soulagés lorsque, au cours du référendum de 2014, 62 % des électeurs écossais ont voté pour rester au Royaume-Uni.

Moins de deux ans après le vote prétendument définitif, l’Ecosse et ses Juifs se préparent à un autre vote pour l’indépendance du Royaume-Uni. Cette fois, les Juifs écossais seront peut-être plus réceptifs à un tel vote, en partie pour protester contre le référendum du Brexit du 23 juin, au cours duquel le Royaume-Uni a voté son départ de l’Union européenne.

La dirigeante du gouvernement de l’Ecosse, Nicola Sturgeon, a déclaré qu’un nouveau vote pour l’indépendance du Royaume-Uni serait « très probable, » du fait des résultats du Brexit.

Contrairement aux électeurs anglais, qui étaient favorables au Brexit, la plupart des Ecossais ont voté pour continuer à faire partie de l’UE, et le Parti national écossais au pouvoir en Ecosse a déclaré qu’il ne permettrait pas que les Ecossais perdent leur citoyenneté européenne.

Beaucoup de Juifs écossais sont maintenant plus à l’aise avec l’idée d’une scission du Royaume-Uni en raison de vigoureuses actions de renforcement de la confiance par Sturgeon, qui dirige le Parti national écossais, ou SNP – une émanation du Labour, qui est maintenant le troisième plus grand parti de Grande-Bretagne.

« Ils ont certainement collaboré très fortement avec la communauté juive », a déclaré Ephraim Borowski, directeur du Conseil écossais des communautés juives, ou ScoJeC, au sujet du SNP, que Sturgeon dirige depuis 2014.

« Je ne veux pas vivre dans un pays où les Juifs sentent qu’ils veulent partir ou [doivent] cacher leur identité »

Sous le prédécesseur de Sturgeon, l’ancien chef du parti SNP Alex Salmond, les conseils municipaux de Glasgow et de Fife ont affiché le drapeau palestinien pendant la guerre d’Israël contre Gaza de 2014 – un geste que les Juifs ont interprété comme un acte de solidarité avec le groupe terroriste Hamas.

Lors du Edinburgh Fringe Festival de cette année, un festival des arts populaires, deux troupes israéliennes ont annulé leurs performances en réponse aux manifestations pro-palestiniennes.

Citant des chiffres de la police, ScoJeC a rapporté un record de 50 incidents antisémites en 2014 en Ecosse et un « nombre sans précédent de personnes juives qui ont exprimé de l’inquiétude au sujet de leur perception de l’augmentation de l’antisémitisme en Ecosse ». L’augmentation de l’hostilité ne peut pas « être excusée comme une simple protestation politique » contre Israël, affirme le rapport du groupe.

A la Congrégation hébraïque d’Édimbourg – une grande synagogue orthodoxe située au pied d’une chaîne de collines vertes – la prière de base pour la sécurité des soldats israéliens a été annulée au moins une fois cette année-là afin de ne pas offenser les non-Juifs pendant le conflit.

Vue de la synagogue de la Congrégation hébraïque d'Edinbourgh, qui a été construite en 1932 (Crédit : Wikimedia Commons/via JTA)
Vue de la synagogue de la Congrégation hébraïque d’Edinbourgh, qui a été construite en 1932 (Crédit : Wikimedia Commons/via JTA)

« La réserve est le meilleur atout de la bravoure », avait déclaré le rabbin David Rose à l’époque.

Salmond, qui avait appelé à l’application de sanctions contre Israël, a largement ignoré les demandes des représentants de la communauté juive pour mettre fin aux malveillances, selon Howard Singerman, ancien trésorier du Conseil représentatif des institutions juives de Glasgow.

Mais Sturgeon, son successeur, prend des mesures, selon Borowski. Il a cité son « message extrêmement fort » lors d’une conférence sur les crimes haineux l’année dernière co-organisée par le chef de la police et le chef du service des poursuites de l’Ecosse.

« Je ne veux pas être la première ministre, ni même vivre dans un pays où les Juifs sentent qu’ils veulent partir ou [doivent] cacher leur identité », avait-elle alors déclaré.

Elle a également pris ses distances avec le SNP notamment par rapport aux : « croyances peu recommandables et horribles qui se disent être du nationalisme ».

« Si vous choisissez de vivre en Ecosse », dit-elle, « l’endroit d’où vous venez n’a aucune importance ; ce n’est pas une question d’identité, ce qui compte c’est tous ceux qui vivent ici et partagent la responsabilité de rendre l’Ecosse aussi belle qu’elle peut l’être ».

Sturgeon a dit à Borowski qu’elle voulait que ses ministres « soient vus s’engageant avec la communauté juive, et pas seulement qu’ils fassent des déclarations ».

Elle a rencontré des Israéliens en Ecosse, et a assisté à des événements communautaires juifs et a rencontré des étudiants juifs préoccupés par les incivilités sur les campus.

Sous la direction de Sturgeon, ScoJeC a vu son budget augmenté deux fois, une fois de 28 %, puis à nouveau de 20 %.

L’année dernière, le Community Security Trust, ou CST, organisme de surveillance de la communauté juive britannique sur l’antisémitisme, a critiqué une députée SNP au Parlement écossais, Sandra White, qui avait retweeté une caricature antisémite. Ce dessin montrait une truie appelée « Rotchild » et nourrissant ses porcelets estampillés comme étant des groupes terroristes islamistes, la CIA et Israël. Sturgeon a qualifié l’incident d’ « odieux » et a présenté ses excuses pour cela, tout comme White.

« De toute évidence, les dirigeants écossais ont réalisé que la question de l’antisémitisme est un test décisif pour la société écossaise et nous assistons à de sérieux efforts pour répondre aux préoccupations de la communauté », a déclaré Mark Gardner, le directeur des communications de CST né à Glasgow.

Le Premier ministre d'Ecosse, Nicola Sturgeon (Crédit : Wikimedia Commons BY CC 4.0)
Le Premier ministre d’Ecosse, Nicola Sturgeon (Crédit : Wikimedia Commons BY CC 4.0)

D’autres partis européens « pourraient faire bien pire que de suivre leur exemple », a déclaré Gardner.

Avant l’offre du SNP pour un second vote pour l’indépendance, l’offensive de charme juive de Sturgeon la place dans une meilleure position que jamais avec les Juifs écossais. Salmond n’a jamais connu une telle position.

La frustration sur le vote pour une sortie britannique est palpable dans les rues d’Edimbourg, la capitale de l’Ecosse, où 74 % des électeurs ont voté contre le départ de l’UE. Beaucoup d’habitants ont accroché des drapeaux écossais et de l’UE à leurs fenêtres, et 52 % des répondants à un sondage du Sunday Times ont dit qu’ils voteraient pour l’indépendance du Royaume-Uni après le Brexit.

Beaucoup de jeunes Écossais ont commencé à porter une épingle de sûreté sur leurs vestes – un geste contre la rhétorique xénophobe que le vote du Brexit a déclenché en Angleterre (mais pas en Ecosse). D’autres ont placé des pancartes disant « Tout le monde est le bienvenu » sur leurs fenêtres donnant sur les rues étroites, pavées et sinueuses d’Edimbourg.

Le rabbin Rose d’Édimbourg a dit que les membres de sa congrégation « prennent des passeports européens » pour s’assurer qu’ils restent des citoyens de l’UE – une option ouverte à de nombreux Juifs écossais parce que, contrairement aux anciennes communautés juives du Royaume-Uni, la plupart d’entre eux sont les descendants de Juifs qui ont quitté l’Europe de l’Est au 19e siècle. Certains Juifs en Angleterre font la même chose, a rapporté The Independent.

Des volontaires des Amis d'Israël d'Edinbourgh distribuent des informations en faveur d'Israël, dont des prospectus de la Fédération sioniste et des livrets informatifs de StandWithUs (Crédit : autorisation)
Des volontaires des Amis d’Israël d’Edinbourgh distribuent des informations en faveur d’Israël, dont des prospectus de la Fédération sioniste et des livrets informatifs de StandWithUs (Crédit : autorisation)

Lors d’un petit-déjeuner à la Congrégation hébraïque d’Edinburgh, Rose a encaissé environ 12 fidèles, venus pour le saumon, les bagels et le café du dimanche.

« Cela avait beaucoup plus de valeur la semaine dernière », a-t-il remarqué avec gêne, montrant la tasse pleine de livres sterling.

Après le Brexit, la livre a connu sa baisse de deux jours la plus forte jamais enregistrée par rapport au dollar, atteignant 1,31 dollar – un niveau jamais vu depuis 1985.

Alors que l’économie et l’establishment politique sont dans le désarroi, « Nicola Sturgeon est soudain la seule personne fiable pour de nombreux Juifs écossais », a fait remarquer Howard Singerman de Glasgow.

« Nicola Sturgeon est soudain la seule personne fiable pour de nombreux Juifs écossais »

Cet ancien électeur du Labour qui a rejeté le parti du fait d’une série de remarques antisémites et anti-israéliennes effectuées par divers dirigeants travaillistes a dit qu’il envisageait de voter SNP pour son fort programme social.

Il ne l’aurait jamais fait sous Salmond, a-t-il noté.

Les plus importants groupes juifs de l’Ecosse n’ont pris de position officielle ni sur le Brexit, ni sur l’indépendance. Pour Singerman et beaucoup d’autres Juifs qui se définissent comme de fiers Ecossais, l’indépendance irait un peu trop loin.

Certains Juifs écossais, a rapporté Borowski, ont une aversion instinctive par rapport à tout ce qui pourrait être appelé ou perçu comme étant nationaliste. D’autres pensent tout simplement que l’indépendance est trop coûteuse ou impossible. Beaucoup pensent que leur demande d’adhésion à l’UE serait bloquée par les pays membres se méfiant de leurs propres mouvements séparatistes, dont l’Espagne, la France, la Belgique et l’Italie.

« En tant que Juif écossais vous pouvez vous sentir plus en confiance avec Sturgeon », a déclaré Evy Yedd, co-présidente du Conseil représentatif des institutions juives de Glasgow. Mais elle reste sur ses gardes quant aux autres législateurs du SNP et dit qu’elle est convaincue que le débat sur « l’indépendance est une perte de temps totale et stupide ».

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