Rechercher

Décès de Boris Pahor, rescapé de la barbarie nazie et Européen fervent

Livré aux Allemands par des fascistes slovènes, l'écrivain a été déporté au camp de concentration de Struthof, en France puis à Dora, Dachau et Bergen-Belsen, en Allemagne

L'écrivain italien et membre de la minorité slovène Boris Pahor au Caffe San Marco à Trieste, dans le nord de l'Italie, le 28 juin 2009. (Crédit : Giuseppe CACACE / AFP)
L'écrivain italien et membre de la minorité slovène Boris Pahor au Caffe San Marco à Trieste, dans le nord de l'Italie, le 28 juin 2009. (Crédit : Giuseppe CACACE / AFP)

L’écrivain de langue slovène Boris Pahor, décédé lundi à 108 ans, a témoigné dans ses livres des déchirements du 20e siècle: résistant au fascisme et rescapé de la barbarie nazie, cet Européen convaincu a lutté pour faire entendre la voix des minorités.

D’allure frêle, ce petit homme avait conservé jusqu’au soir de sa vie une fougue intacte. Son livre le plus connu, Pèlerin parmi les ombres (1990 pour l’édition française à La Table Ronde), est le récit bouleversant de sa déportation, un témoignage comparable à ceux de l’Italien Primo Levi ou du Hongrois Imre Kertész.

Ses romans restent, eux, intimement liés à sa ville de Trieste, où il naît le 26 août 1913, sous le règne de l’empire austro-hongrois. La cité portuaire, qui a inspiré avant lui l’Italien Italo Svevo ou l’Irlandais James Joyce, deviendra italienne après la Première Guerre mondiale.

Bien avant les camps, Boris Pahor éprouve la violence de la répression.

Il a sept ans lorsqu’il voit les Chemises noires fascistes mettre le feu au centre culturel slovène de Trieste le 13 juillet 1920.

« Sous l’Autriche, les Slovènes avaient pu développer leur culture. Avec l’Italie on savait que nous allions tout perdre », confiait-il à l’AFP, en français, lors d’une rencontre en 2009 dans sa ville des bords de l’Adriatique.

Très vite, le slovène est interdit, les noms et les prénoms italianisés, la presse slovène disparaît, les livres sont brûlés. Des Slovènes sont arrêtés, des résistants exécutés.

« Triangle rouge »

« A 11 ans, moi qui étais ‘né Autrichien de nationalité slovène’, je devais devenir Italien. Comment pouvait-on exiger que je devienne quelqu’un d’autre? ».

Cette histoire tourmentée, Pahor la raconte dans ses nouvelles d’Arrêt sur le Ponte Vecchio (1999) ou L’appel du navire (2008).

« A 17 ans, j’ai compris que je devais rester fidèle à l’identité slovène. J’étais une de ces ‘punaises’ que Mussolini voulait écraser. J’ai commencé à mettre mon identité sur le papier, à écrire sur ma rue, la mer, les quais. J’ai conquis la ville en slovène », se souvenait-il.

En 1943, il participe au mouvement de libération nationale. Livré aux Allemands par des fascistes slovènes, il est déporté début 44 au camp de concentration de Struthof, en Alsace dans l’est de la France, puis à Dora, Dachau et Bergen-Belsen en Allemagne.

« Je portais la lettre I mais je ne voulais pas brûler comme Italien, je me suis déclaré Yougoslave. Nous étions des ‘Triangles rouges’, des politiques, des anti-nazis, des combattants de la liberté. On nous englobe dans l’Holocauste, ça n’a rien à voir. Si on le fait remarquer, on est taxé d’antisémite », regrettait Boris Pahor lors de cette rencontre peu de temps après le décès de son épouse.

C’est sa maîtrise du français et de l’allemand qui le sauve de la mort. Mais pas du typhus ni de la tuberculose. Écrit en 1967, Pèlerin parmi les ombres (Nekropola en slovène), est paru en Italie seulement en 2008, bien après avoir été édité dans de nombreux pays européens.

En 1945, après un long périple de retour des camps, il « retrouve la civilisation » en France où il est soigné dans un sanatorium et tombe amoureux de son infirmière, épisode qu’il raconte dans Printemps difficile (1958).

« Je suis allé à Paris. J’ai vu la Tour Eiffel. J’étais étonné de cette grandeur, de revenir à la vie. Ma seconde vie a commencé à Paris ».

De retour du royaume des morts, Pahor, homme chaleureux et regard pétillant derrière de grosses lunettes, n’a cessé de témoigner.

« Il faudrait que des hommes en uniformes rayés parcourent les villes d’Europe afin que les gens se souviennent de ceux qui sont morts pour la liberté… L’Europe doit se souvenir du mal qui a été fait et pas seulement l’Allemagne… L’Europe marche sur les morts ».

Candidat aux européennes pour le parti de l’Union slovène dans la région de Trieste en 2009 et aux élections régionales de 2018 alors qu’il est âgé de 105 ans, cet humaniste s’est engagé pour que l’Europe des puissants entendent les voix des minorités.

« Dans cette Europe dominée par l’économie, les minorités, leur culture et leur langue n’ont pas la place qu’elles méritent », regrettait-il.

D’une longévité exceptionnelle, il confiait en 2018 au Corriere della Sera que « depuis qu’il était sorti vivant du camp de concentration, le passage du temps lui était devenu indifférent ». « Je ne m’arrête pas, je regarde devant », ajoutait-il. Une leçon de vie.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...