Décès de Jean-Denis Bredin, l’avocat engagé, à 92 ans
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Décès de Jean-Denis Bredin, l’avocat engagé, à 92 ans

Né en 1929 d'un père juif qui s'appelait Hirsch, le futur brillant juriste et ami intime de Robert Badinter, sera élevé dans la religion catholique de sa mère

Jean-Denis Bredin (Crédit : CC BY-SA 4.0)
Jean-Denis Bredin (Crédit : CC BY-SA 4.0)

L’avocat, professeur, écrivain et académicien Jean-Denis Bredin – dont le décès à 92 ans a été annoncé mercredi – a lutté sa vie durant contre les erreurs judiciaires et pour une « autre justice », plus rapide, moins formaliste.

« Il fût l’un de nos plus brillants confrères possédant une plume à nulle autre pareille qui l’avait porté à l’Académie française » en 1990, a salué le bâtonnier de Paris, Olivier Cousi, dans un tweet. « Une très grand figure du barreau français vient de s’éteindre. Il aura marqué son époque de son talent et des nombreux combats qu’il a menés », a également écrit sur Twitter le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti.

Père de l’ancienne ministre socialiste de la Jeunesse et des Sports Frédérique Bredin, l’académicien français a signé une vingtaine d’ouvrages historico-judiciaires, dont un livre-référence (L’affaire, 1983) sur Alfred Dreyfus, une des plus célèbres victimes d’erreur judiciaire de l’histoire de France.

Figure de la « gauche caviar » parisienne, M. Bredin était un homme prévenant, d’une politesse exquise, mais cette urbanité parfois lui pesait. Ainsi, choisit-il d’intituler son autobiographie (2007) d’un lucide Trop bien élevé, laquelle faisait suite à un roman au titre tout aussi explicite, Un enfant sage (1990).

Alfred Dreyfus dans le jardin de Villemarie, Carpentras 1899-1900. (Collection de la famille Dreyfus)

« Excusez-moi, oui, excusez-moi, si je suis là, car je vous gêne (…). Frapper avant d’entrer, s’effacer dans les portes, sourire, toujours sourire… Il ne suffira pas d’une vie entière pour se faire pardonner d’exister », écrit-il.

Né à Paris le 17 mai 1929 – son père juif s’appelle Hirsch mais le couple divorce et le père décède en 1939; le petit garçon sera élevé dans la religion de sa mère, catholique -, il est reçu premier à l’agrégation de droit privé en 1957. J’étais « programmé pour être bon élève », dira-t-il.

Il enseigne (il adorait cela) à la Faculté de droit de Rennes, de Lille, à l’université Paris-Dauphine puis, à partir de 1971, à Paris I où il demeure jusqu’en 1993 avant d’être nommé professeur émérite.

Avocat au barreau de Paris depuis les années 50, il s’associe en 1965 à Robert Badinter pour fonder un cabinet d’affaires qui deviendra l’un des plus célèbres du pays.

Il disait partager avec le futur garde des Sceaux du président socialiste François Mitterrand les mêmes « sensibilités sur les droits de l’Homme ». « Ce dont j’ai peur, c’est la capacité des gens à se laisser dominer par des fanatismes, des idéologies », répétait-il.

Robert Badinter à une cérémonie de la Cour de Cassation, en janvier 2018. (Crédit : AP/Francois Mori, pool)

« Mozart de l’arbitrage »

Parallèlement, en 1968, il travaille avec le ministre Edgar Faure à la réforme de l’enseignement supérieur. Après un passage dans les années 70 par la vice-présidence du Mouvement des radicaux de gauche (MRG), il est chargé de mission par le Premier ministre sur l’audiovisuel en 1985. Il a été aussi président du conseil d’administration de la Bibliothèque nationale, de 1982 à 1986.

M. Bredin a fait partie du comité de soutien à Christian Ranucci, l’un des derniers condamnés à mort exécutés en France (1976) avant de lutter, sans succès, pour sa réhabilitation. Il s’est battu également en vain pour une révision du procès de Guillaume Seznec (2006) et pour arracher la grâce de Dany Leprince (2010).

Mais cela ne le détourne de son combat en faveur des « innocents condamnés ». « Il est fini le temps où une condamnation prononcée était irrémédiable parce que la justice était quasi religieuse », plaide-t-il.

Son expertise le conduit à participer à des procédures d’arbitrage, mode feutré de règlement des litiges hors de l’arène des tribunaux. Ce « Mozart de l’arbitrage », selon le journaliste et écrivain Franz-Olivier Giesbert, tranche ainsi dans l’affaire Greenpeace ou celle des frégates de Taïwan.

Bernard Tapie à Marseille le 15 novembre 2013
(Crédit : AFP/Archives Boris Horvat)

Dans l’interminable affaire Adidas, opposant Bernard Tapie au Crédit Lyonnais, il se retrouve en 2014 placé sous statut de témoin assisté. Il faisait partie du tribunal arbitral qui avait rendu une décision favorable à M. Tapie, permettant à ce dernier de toucher des centaines de millions d’euros.

Ses livres (fictions, nouvelles, essais) témoignent de ses combats. Son premier roman, Un coupable (1985), est le récit d’une erreur judiciaire. Il a aussi dénoncé les dérives judiciaires dans Un tribunal au garde-à-vous (2002, sur le procès de Pierre Mendès-France en 1941), ou dans L’infamie (2012, sur le procès de Riom en 1942 intenté par Vichy à Léon Blum et d’autres).

Il a aussi consacré des ouvrages à des figures comme Joseph Caillaux, l’abbé Sieyès, les Necker, Charlotte Corday ou Bernard Lazare, le premier des dreyfusards, qui a, selon l’auteur, « tout au long de sa vie, revendiqué et respecté le devoir de vérité ».

Congrès socialiste : discours de Léon Blum en 1932 (Crédit : domaine public)

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