Des Birmans accusent une firme israélienne de soutenir la violence anti-Rohingya
Rechercher

Des Birmans accusent une firme israélienne de soutenir la violence anti-Rohingya

Gilat Satellite Networks aurait facilité les télécommunications et la diffusion de la propagande anti-musulmane de l'armée birmane, avant une loi de 2017 limitant les exportations

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Jamila Begum, 35 ans, pleure en racontant comment des membres des forces armées du Myanmar accusés d'avoir massacré des civils dans son village de Maung Nu, dans l'État de Rakhine au Myanmar, ont tué son fils et son mari, dans une interview accordée à l'Associated Press dans le camp de réfugiés de Kutupalong au Bangladesh, le 26 novembre 2017. (AP Photo / Wong Maye-E)
Jamila Begum, 35 ans, pleure en racontant comment des membres des forces armées du Myanmar accusés d'avoir massacré des civils dans son village de Maung Nu, dans l'État de Rakhine au Myanmar, ont tué son fils et son mari, dans une interview accordée à l'Associated Press dans le camp de réfugiés de Kutupalong au Bangladesh, le 26 novembre 2017. (AP Photo / Wong Maye-E)

Un groupe de défense des droits de l’homme du Myanmar (Birmanie) a accusé une société israélienne cotée en bourse, Gilat Satellite Networks, d’avoir vendu sa technologie à l’armée du Myanmar, affirmant dans un rapport que Gilat était complice des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité présumés du régime birman.

Le rapport publié dimanche sur le site internet du groupe Justice for Myanmar, cherche à clouer au pilori les entreprises internationales qui auraient, selon l’organisation, négocié avec Mytel, un réseau mobile birman appartenant en partie à l’armée birmane.

Le gouvernement et l’armée du Myanmar sont accusés d’avoir mené une campagne brutale de nettoyage ethnique et de génocide contre la minorité musulmane des Rohingyas. Les soldats auraient massacré des milliers de personnes et provoqué la fuite de plus de 700 000 d’entre eux vers le Bangladesh voisin. Une commission des Nations unies a recommandé que des accusations de génocide et de crimes de guerre soient émises contre les principaux dirigeants militaires du Myanmar.

Le rapport accuse la société Gilat, basée à Petah Tikva, d’avoir conclu des accords commerciaux, avant la décision de cesser toutes les exportations militaires vers le Myanmar par la Haute Cour israélienne en septembre 2017.

Chris Sidoti, ancien rapporteur de l’ONU au Myanmar, a déclaré au Times of Israel que si l’entreprise avait aidé et encouragé les crimes de l’armée birmane, comme le prétend le rapport, il n’y aurait pas de délai de prescription.

« Si ce que Gilat a fait avant 2018 constitue un crime contre l’humanité ou un crime de guerre, ou a aidé et encouragé à commettre un crime contre l’humanité ou un crime de guerre, alors il reste susceptible d’être tenu pour responsable », a déclaré Sidoti, qui n’était pas impliqué dans la publication du rapport de Justice for Myanmar.

Le siège social de Gilat Satellite Networks à Petah Tikva. (Capture d’écran Google Street View)

Fondé en 1987 et basé à Petah Tikva, en Israël, Gilat est un fabricant de technologies et services de réseaux par satellite. Sa gamme de produits comprend une plateforme réseau VSAT basée sur le cloud, des modems à haut débit, des antennes mobiles haute performance, et des amplificateurs haute puissance à haut rendement. Les actions de l’entreprise se négocient sur le NASDAQ Global Select Market et à la Bourse de Tel Aviv.

Outre Gilat, les autres sociétés citées dans le rapport sont : AsiaSat (Hong Kong), Hughes Network Systems (États-Unis) et Intelsat (Luxembourg / Royaume-Uni).

Gilat n’a pas répondu aux demandes de commentaires du Times of Israel.

Clouer au pilori

La publication, intitulée « Nodes of Corruption, Lines of Abuse : How Mytel and Viettel are aiding and abetting the commission of international crimes in Myanmar with the complicity of global business » [Nœuds de corruption, lignes de violence : comment Mytel et Viettel aident et incitent à commettre des crimes internationaux au Myanmar avec la complicité du business mondial], fait partie d’une série de rapports publiés par l’organisation Justice for Myanmar. Son objectif est d’affaiblir le régime militaire du Myanmar et de promouvoir la démocratie, en jetant l’opprobre sur les entreprises internationale jusqu’à ce qu’elles coupent leurs liens commerciaux avec ce gouvernement, que Justice for Myanmar décrit comme un régime kleptocratique qui utilise la guerre civile et les atrocités pour renforcer sa mainmise sur le pouvoir.

« Des entreprises internationales fournissent des technologies et des services à Mytel et Viettel, au risque de contribuer directement ou indirectement aux graves violations des droits de l’homme commises par l’armée birmane », affirme le rapport.

Capture d’écran du site Web de Justice for Myanmar.

Selon le rapport, en juin 2016, Gilat Satellite Networks, en partenariat avec SkyNet, une station de télévision par satellite du Myanmar, a gagné un appel d’offre pour fournir une liaison cellulaire à l’un des quatre opérateurs de téléphonie mobile du Myanmar lancé sous le nom de Mytel en 2018, probablement un conglomérat entre plusieurs compagnies du Myanmar et le Vietnamien Viettel.

Viettel est contrôlé par le ministère de la Défense vietnamien et le Birman Star High Public Co. Viettel détient une participation de 28 % dans Mytel, qui appartiendrait à l’armée du pays.

Au moment où Gilat a annoncé le partenariat, SkyNet, une co-entreprise gouvernementale détenue par des alliés du régime militaire, diffusait des messages dénigrant la minorité musulmane rohingya, selon le rapport.

« La Direction de la guerre psychologique et des relations publiques de l’armée birmane, qui diffuse via SkyNet, compromet Gilat Satellite Networks en l’impliquant dans la diffusion du discours de haine de l’armée birmane », affirme le rapport.

Un porte-parole de Justice for Myanmar a déclaré au Times of Israel que SkyNet incitait fréquemment à la haine contre la minorité Rohingya du Myanmar par le biais de ses émissions de la chaîne de télévision Myawaddy, qui dépend de la Direction de la guerre psychologique et des relations publiques de l’armée.

« Par exemple, l’armée nie l’identité des Rohingyas, affirmant qu’ils sont Bengalis, ce qui implique qu’ils sont des immigrants illégaux qui ne sont pas chez eux au Myanmar. Elle les qualifie de terroristes et les déshumanise pour justifier leur crime de génocide », a déclaré le porte-parole de Justice for Myanmar, Yadanar Maung.

Fourniture d’équipement satellite

Le rapport de Justice for Myanmar allègue également que Gilat a directement fourni l’armée du Myanmar en matériel satellite. En 2014, Gilat a annoncé avoir vendu « des unités satcom tactiques, des antennes satellites montées sur véhicule et des équipements connexes à une agence gouvernementale du Myanmar ».

Terabit Wave, la société birmane partenaire de Gilat pour ce contrat, a confirmé sur son site internet que l’agence gouvernementale birmane en question était en fait l’armée.

« Justice For Myanmar en conclut que la technologie et les services fournis par Terabit Wave / A1 Group et par Gilat Satellite Networks à la Direction des transmissions de l’armée birmane sont considérables et constituent le crime d’avoir aidé et encouragé la commission de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité dans les États d’Arakan, de Chin, de Shan et de Kachin », indique le rapport.

En août 2017, l’armée du Myanmar a lancé ce qu’elle a appelé une campagne de déminage dans le nord de l’État de Rakhine en réponse à un attentat par un groupe d’insurgés rohingyas. La campagne, qui a suivi des vagues de persécution violente par le régime à majorité bouddhiste, a forcé plus de 700 000 Rohingyas à fuir vers le Bangladesh voisin. L’ONU et des groupes de défense des droits de l’homme ont accusé les forces de sécurité d’avoir commis des atrocités de masse, notamment des massacres, viols, et tortures, et d’avoir brûlé des milliers d’habitations.

Un rapport de l’ONU de 2019 a désigné Israël comme l’un des sept pays dont les entreprises ont continué à exporter du matériel militaire vers le Myanmar après 2016, date où il est devenu évident que l’armée du pays avait commis « des violations massives et systématiques des droits de l’homme contre des civils dans les États de Kachin, Shan et Rakhine », selon le rapport de l’ONU.

Les autres pays visés par l’ONU étaient la Chine, la Corée du Nord, l’Inde, la Russie, Singapour et l’Ukraine. Le rapport a également montré du doigt deux entreprises israéliennes, Israel Aerospace Industries et TAR Ideal Concepts, comme fournisseurs de l’armée birmane.

Un garçon réfugié rohingya ayant séjourné dans le no man’s land à Bandarban entre le Myanmar et le Bangladesh, s’accroche à son père à son arrivée au camp de réfugiés de Balukhali, à 50 kilomètres de Cox’s Bazar, au Bangladesh, le 24 janvier 2018. (Crédit : Photo AP / Manish Swarup)

Cependant, le rapport de l’ONU de 2019 a noté qu’en septembre 2017, la Haute Cour de justice israélienne avait interdit de nouvelles exportations militaires vers le Myanmar et le gouvernement israélien a affirmé et répété avec insistance que toutes ces exportations avaient cessé.

Eitay Mack, un avocat israélien des droits de l’homme qui a adressé une requête à la Haute Cour en janvier 2017 pour que cessent toutes les exportations militaires vers le Myanmar, a déclaré au Times of Israel que, bien que toutes les exportations militaires aient selon lui été interrompues, les entreprises israéliennes, notamment Gilat, pourraient avoir maintenu à titre civil leurs accords avec le Myanmar.

« Pour autant que je sache, et pour autant que les sources internationales avec lesquelles je suis en contact le sachent, les exportations militaires israéliennes vers le Myanmar ont été complètement interrompues au début de l’année 2018 », a-t-il déclaré au Times of Israel.

« Même si Gilat Satellite Networks y travaille encore – s’il fournit des services civils, il n’y a pas de sanctions civiles internationales contre le Myanmar, juste des sanctions sur les produits militaires. »

Sur cette photo du 14 janvier 2018, Mohammad Karim, 26 ans, réfugié musulman rohingya, montre une vidéo du massacre de Gu Dar Pyin à l’intérieur de son kiosque dans le camp de réfugiés de Kutupalong, au Bangladesh. (Crédit : AP / Manish Swarup)

Le porte-parole de Justice For Myanmar, Yadanar Maung, s’interroge sur le fait que Gilat pourrait encore fournir un service après-vente, bien qu’il n’ait pu que spéculer sans preuve concrète que Gilat poursuive son travail.

« Même s’ils ont vendu l’équipement satellite avant 2018, ont-ils depuis coupé tous les liens ? Il s’agit d’un équipement technique qui pourrait perdre son utilité sans accès aux systèmes Gilat. L’armée a-t-elle accès aux satellites Gilat ? L’armée reçoit-elle des mises à jour logicielles ? Obtient-elle des pièces de rechange ? », demande Yadanar Maung.

Concernant la relation de Gilat avec le radiodiffuseur de télévision SkyNet, qui maintient l’apparence d’une société civile, le porte-parole affirme que cet accord-là risque également d’aider l’armée.

« Il existe de grandes sociétés clientélistes au Myanmar, qui ont bâti leur richesse sur les liens étroits qu’elles entretiennent avec l’armée. Elles continuent de servir l’armée et sont impliquées dans de graves violations des droits de l’homme. Les entreprises israéliennes doivent faire preuve d’une diligence exacerbée en ce qui concerne les droits de l’homme lorsqu’elles opèrent au Myanmar. SkyNet diffuse de la propagande militaire, fournit du contenu à l’entreprise militaire Mytel, et la société-mère de SkyNet a soutenu le génocide des Rohingyas en 2017 par des dons à l’armée birmane. La relation commerciale de Gilat avec SkyNet pourrait également enfreindre leurs obligations en matière de droits de l’homme selon les principes directeurs des Nations unies, en contribuant indirectement à des violations des droits de l’homme au Myanmar. Nous appelons Gilat à faire preuve de transparence sur les détails de ses activités actuelles au Myanmar. »

Le Times of Israel a plusieurs fois contacté Gilat Satellite Networks, pour lui demander s’il avait encore des relations commerciales au Myanmar, et pour lui permettre de répondre aux allégations du rapport de Justice for Myanmar, mais Gilat n’a pas donné suite.

Sur cette photo du 29 juin 2018, des réfugiés rohingyas se rassemblent près d’une clôture lors d’une tournée médiatique organisée par le gouvernement, dans le no man’s land entre le Myanmar et le Bangladesh, près du village de Taungpyolatyar, Maung Daw, dans le nord de l’État de Rakhine, au Myanmar. (Crédit : AP / Min Kyi Thein)

Que Gilat opère encore au Myanmar ou pas, affirme le porte-parole de Justice For Myanmar au Times of Israel, il n’en demeure pas moins important d’attirer l’attention sur les actions relativement récentes de la compagnie.

L’armée du Myanmar « a commis un génocide contre les Rohingyas et des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre contre d’autres minorités ethniques. Le lien de Gilat avec l’armée birmane expose la compagnie à répondre de ses actes en vertu du droit international », a déclaré le porte-parole Yadanar Maung.

« Gilat a vendu du matériel qui a permis à l’armée de commettre ses crimes de guerre et ses crimes contre l’humanité. Cela n’avait pas encore été signalé. Le possible rôle de Gilat dans l’aide et l’assistance à l’exécution de crimes internationaux par l’armée birmane doit faire l’objet d’une enquête », a ajouté le porte-parole.

Justice For Myanmar maintient l’anonymat de ses membres en raison des énormes dangers qu’implique le fait de dénoncer les violations des droits humains et la corruption au Myanmar, a déclaré Maung au Times of Israel. En décembre 2019, un éminent journaliste a été blessé par balle dans l’État de Rakhine alors qu’il était en vacances avec sa famille. En décembre 2017, deux journalistes de Reuters ont été emprisonnés après avoir enquêté sur un massacre d’hommes et de garçons rohingyas. Ils ont été graciés et libérés en mai 2019.

Selon le site internet Justice for Myanmar, ce rapport et plus largement le travail de cette organisation visent à « faire pression sur les entreprises et les investisseurs de tous les pays du monde afin qu’ils abandonnent leur coopération avec les entreprises militaires du Myanmar et ainsi priver l’armée de profits ».

« L’armée du Myanmar a accumulé une immense richesse grâce à des partenariats avec des entreprises nationales et internationales. Cette richesse alimente les crimes contre l’humanité et nous voulons interrompre cela », indique le site internet.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...