Des députés pourraient-ils faire défection et débloquer la situation politique ?
Rechercher
Analyse

Des députés pourraient-ils faire défection et débloquer la situation politique ?

Chaque camp est terriblement proche de la victoire et chacun n'a besoin que d'une petite poignée de rebelles de l'autre côté du spectre - mais ils ne seront pas faciles à trouver

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Un partisan du Likud devant une vidéo de Benjamin Netanyahu lors d'un événement du parti à Jérusalem, le 23 mars 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi / Flash90)
Un partisan du Likud devant une vidéo de Benjamin Netanyahu lors d'un événement du parti à Jérusalem, le 23 mars 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi / Flash90)

Mercredi, au lendemain du quatrième scrutin en moins de deux ans, le député Miki Zohar, président de la coalition de droite à la Knesset, a informé le public « qu’il est de notre devoir de tout faire, et je veux dire tout, pour empêcher une cinquième élection ».

C’était un signal parmi tant d’autres pour dire que le Likud était prêt à faire des compromis sans précédent et à rechercher des alliances jusqu’alors inexplorées – avec le parti islamiste Raam, par exemple – pour sortir de cette impasse politique démarrée il y a deux ans. C’était un signal que le Likud était prêt à rompre les nombreuses promesses qu’il a faites en refusant de compter sur le soutien de tels partis.

Pendant ce temps, certains explorent la possibilité que quelques autres qu’eux-mêmes pourraient ne pas respecter leurs promesses, et ramener ainsi dans leur sillage des déserteurs.

Ces transfuges, des députés individuels ou de petits groupes qui quitteraient le parti qui les a fait élire pour rejoindre (ou plus rarement, quitter) une coalition au pouvoir, généralement attirés par des promesses de ministères ou d’autres attraits, se retrouvent depuis longtemps dans la politique israélienne, et plus d’un gouvernement Netanyahu s’est appuyé sur eux – y compris le dernier, tellement instable.

C’est un fait mathématique simple et cruel : personne n’a la majorité, mais il ne manque que quelques sièges des deux côtés. La course est donc lancée pour trouver, par tous les moyens, une voie permettant de réunir 61 députés.

Il existe trois options pour sortir de l’impasse et obtenir une telle majorité.

La directrice de la Commission électorale, Orly Adas, compte les bulletins de vote des Israéliens en quarantaine à domicile, dans l’entrepôt de la Commission à Shoham, après les élections de mars 2020. (Crédit : Flash90)

De chères options

Premièrement, un côté ou l’autre peut prendre le risque de signer un accord de soutien avec un parti non sioniste.

Netanyahu et le dirigeant de Yesh Atid, Yair Lapid, ont à peine caché leur intérêt à le faire, mais l’hésitation est palpable. Et rationnelle. Cela pourrait s’avérer coûteux lors d’un prochain scrutin, qui pourrait d’ailleurs arriver très prochainement.

Le côté novateur de cette approche est en partie ce qui la retient. Personne ne sait vraiment comment un parti comme Raam se comporterait dans une large coalition, avec une diversité de points de vue et d’opinions. Sera-t-il facilement poussé par l’opposition dans des combats politiquement coûteux au sujet des Palestiniens ou d’autres questions, ou, comme les partis religieux, choisira-t-il ses batailles avec soin, évitant généralement les questions identitaires au profit de partenariats stables et nécessaires afin d’apporter des budgets et de l’attention du gouvernement à ses électeurs aux intérêts négligés ?

Le leader de Raam, Mansour Abbas, a ouvertement comparé sa nouvelle approche à celle des partis haredim. Il veut être un partenaire fiable – et exiger un coût élevé en échange de cette fiabilité, notamment en termes de financement pour sa communauté. Mais c’est une proposition qui n’a pas été testée.

Netanyahu et Lapid considèrent cette porte ouverte comme un pari, et même les députés et responsables de Raam ne peuvent pas vraiment être certains de la manière dont le parti gérera le délicat équilibre nécessaire pour pouvoir devenir un partenaire influent au sein d’une coalition sioniste.

Mansour Abbas, du parti Raam, lors d’une conférence de presse après une rencontre avec le président Reuven Rivlin à la résidence présidentielle à Jérusalem, le 16 avril 2019. (Crédit : Noam Revkin Fenton / Flash90)

Une deuxième option permettrait d’obtenir une majorité : celle d’un groupe qui changerait de camp politique.

Par exemple, le Shas, qui s’est engagé à soutenir Netanyahu plus ardemment que le Likud lui-même, pourrait violer cette promesse et rejoindre un gouvernement dirigé par Lapid ou Bennett. Ou l’ancien fidèle du Likud, Gideon Saar, dont le message de campagne de base était la promesse d’évincer Netanyahu, pourrait revenir sur ce vœu et rejoindre un gouvernement Likud.

Ils auraient des raisons à agir ainsi, bien sûr. Ils sauveraient Israël d’une coûteuse cinquième élection. Ils détiendraient la majorité dans la prochaine assemblée et seraient en mesure de s’assurer que les besoins de leurs électeurs sont pris en compte.

Mais toutes ces options partagent une caractéristique : elles sont politiquement coûteuses. Pour le Likud de droite, coopérer avec l’islamiste Raam risque de provoquer un retour de flamme dramatique de la part des électeurs de droite aux prochaines élections. Pour des partis comme Tikva Hadasha de Saar ou le Shas, changer de camp signifierait rompre l’engagement central de chaque parti durant la campagne.

Ce sont des coûts élevés à encourir, d’autant plus que la possibilité d’une cinquième élection imminente reste (vraiment) extrêmement élevée.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’adresse à ses partisans le soir des élections, au siège du Likud à Jérusalem, le 24 mars 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi / Flash90)

Les transfuges

Tout cela nous ramène à la troisième option : recruter des transfuges individuels de l’autre camp.

La question des déserteurs a été constante dans la course électorale.

Le Likud, essayant de dissuader les votes pour le parti Kakhol lavan de Benny Gantz, a laissé échapper à plusieurs reprises pendant la campagne qu’il avait de bonnes raisons de s’attendre à ce que les députés Kakhol lavan fassent défection à Netanyahu après le scrutin.

Le Shas, essayant d’éviter que ses électeurs ne votent Likud, a dit la même chose à propos des députés du Likud. « Si vous votez pour le Likud », a déclaré Aryeh Deri, chef du Shas, à ses partisans à Tibériade le 9 mars, « il n’est pas certain qu’après les élections, quelques [députés du Likud] ne fassent pas défection pour un autre parti. Au Shas, je peux garantir que personne ne fera défection à quelqu’un d’autre. Le Shas est un choix sûr. Un vote pour le Shas est un vote garanti pour Netanyahu. »

Le chef du parti Shas et ministre de l’Intérieur, Aryeh Deri, s’exprime lors d’un meeting électoral à Jérusalem, le 11 mars 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Les partis envisagent maintenant d’attirer des déserteurs pour une bonne raison – et il y a une bonne raison de croire qu’ils échoueront.

C’est le scénario qui comporte le plus faible risque électoral pour les principaux partis. Qui pourrait blâmer Netanyahu si un membre de Yesh Atid, de Kakhol lavan ou de Tikva Hadasha le rejoint ? Qui pourrait blâmer Lapid ou Bennett si un député du Likud ou du Parti sioniste religieux fait de même, en échange d’un poste ministériel ou d’un autre avantage politique ?

Tout le risque incombe au responsable politique individuel qui fait le saut ; les partis n’auront à répondre de rien le jour du prochain scrutin.

Il n’est donc pas surprenant que Netanyahu recherche avidement à attirer des transfuges. Il l’a en effet annoncé ouvertement, affirmant au lendemain des élections qu’il ferait appel à tout député – pas à chaque parti, mais à chaque député – « qui croit aux valeurs du Likud ».

Un émissaire du Likud aurait offert à Yifat Shasha-Biton de Tikva Hadasha, numéro 2 sur la liste du parti et députée qui a jadis fait alliance avec le Likud, le ministère de l’Éducation au sein du prochain gouvernement. C’est une offre alléchante pour cette ancienne enseignante et directrice adjointe d’une école d’enseignement, qui est titulaire d’un doctorat en éducation et qui ne cache pas son ambition de diriger le système éducatif israélien. En effet, c’est ce que Saar lui a promis lors de son ralliement à Tikva Hadasha.

La députée Yifat Shasha-Biton. (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

Des offres similaires ont été faites aux membres de la liste Kakhol lavan de Gantz.

Tous ceux qui ont reçu ces offres de défection ont jusqu’à présent décliné. Et ce n’est pas étonnant.

Un faible avantage, un coût élevé

La défection a peu de coûts politiques pour les partis, mais des coûts très élevés pour les politiciens qui choisissent cette voie.

La Knesset a vu des exemples de responsables politiques élus sur une liste être incités par une autre à changer de camp en échange de postes ministériels et d’autres faveurs. C’est arrivé assez souvent pour que les députés adoptent des lois visant à dissuader cette pratique.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu arrive pour prononcer un discours devant ses partisans après les élections du 23 mars au siège électoral de son parti du Likud à Jérusalem, le 24 mars 2021. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

Selon la Loi fondamentale, la Knesset doit imposer des sanctions sévères aux députés qui quittent leur navire. Parmi les sanctions : il leur est interdit de se présenter aux prochaines élections sur la liste d’un parti actuellement à la Knesset, il leur est interdit d’occuper des postes ministériels ou sous-ministériels dans le gouvernement actuel, et le financement de leur campagne publique est considérablement réduit. C’est une lourde punition. Pour la plupart des députés, une défection signifierait un certain oubli politique.

Il existe deux exceptions à ces limites. Les députés ont cherché à préserver la possibilité pour une faction élue à la Knesset à se diviser en deux suite à une divergence d’opinion significative et importante. Ils ont donc maintenu la possibilité des défections sans pénalité dans les cas où le groupe rebelle constitue au moins un tiers de la faction d’origine, avec un minimum de deux députés.

En d’autres mots, le Likud devrait attirer au moins deux députés de la faction à six sièges de Tikva Hadasha afin de faire en sorte que la défection des députés impliqués ne soit pas pour eux un suicide politique. (L’offre du portefeuille de l’Éducation à Shasha-Biton doit avoir inclus une offre à un autre député de Tikva Hadasha, sinon elle n’aurait pas été en mesure de servir en tant que ministre.) Au sein de Kakhol lavan, le Likud devrait trouver trois déserteurs.

Il y a une autre exception. Les différentes factions qui se sont réunies sur une même liste peuvent mettre un terme à leur alliance et se séparer sans encourir de limites à leur future activité politique (ce qui s’est passé l’an dernier avec Benny Gantz qui a rejoint Netanyahu). Ophir Sofer du Likud, Itamar Ben Gvir du Parti sioniste religieux, la faction Agudat Israel, moitié de l’alliance Yahadut Hatorah, ou la faction Ta’al de la Liste arabe unie, par exemple, pourraient tous rompre avec leurs alliances sans faire face à une pénalité, puisqu’ils se présentaient techniquement en tant que parti distinct sur une liste unifiée.

En outre, si un député solitaire faisant défection se verrait interdit d’occuper un poste ministériel, il pourrait occuper d’autres postes importants. On peut imaginer un député envisageant de faire défection en échange d’une nomination à la tête d’un puissant comité de la Knesset, une expérience qui pourrait être longue de quatre années, fructueuses et enrichissantes pour sa carrière.

Le chef du parti Tikva Hadasha, Gideon Saar, au centre, aux côtés des candidates du parti Yifat Shasha Biton, à gauche, et Sharren Haskel, en rouge, lors de la campagne électorale au marché Hatikva de Tel Aviv, le 17 mars 2021. (Crédit : Avshalom Sassoni / Flash90)

Des défections individuelles sont donc possibles. Mais elles sont difficiles à obtenir. Même si un transfuge parvient à éviter les sanctions légales en remplissant l’une des exceptions mentionnées ci-dessus, des partenaires potentiels d’une coalition future et les électeurs sont susceptibles de les punir pour cela. La stabilité de leur situation n’est garantie que tant qu’ils sont utiles à ceux qui sont au pouvoir – ce qui, presque par définition, est une période ne dépassant pas l’année qu’a duré le mandat actuel.

Et ni Netanyahu ni Lapid ne pourraient promettre des mois fructueux avant que la Knesset ne se dissolve à nouveau, une préoccupation constante dans toute coalition si étroite qu’elle doit compter sur quelques transfuges.

Pourquoi, alors, le Likud était-il si prompt à évoquer pendant la campagne de prétendus futurs déserteurs au sein de Kakhol lavan et de Tikva Hadasha ? Pourquoi a-t-il proposé des postes ministériels à des députés de Tikva Hadasha cette semaine ? Quel député serait assez stupide pour tout sacrifier pour ce que Netanyahu peut lui promettre ?

La réponse est simple. Cela n’a pas grand chose à voir avec les transfuges potentiels. Alors que les factions anti-Netanyahu dirigées par Yair Lapid, Avigdor Liberman, Gideon Saar et Benny Gantz entament cette semaine une danse politique délicate consistant à tenter de mettre en place une coalition unifiée, les appels persistants et médiatisés du Likud à leurs députés sont destinés à semer la méfiance, et à rendre ce travail plus difficile.

Par le passé, le talent politique de Netanyahu lui a valu des comparaisons avec un magicien qui serait capable de sortir de son chapeau une majorité – avec la venue de transfuges ou d’une autre façon. Mais l’impasse actuelle a largement effacé cette possibilité. Maintenant qu’il semble qu’il ne sera même pas en mesure de recruter un seul volontaire du public pour participer à son numéro de magie – ou autrement dit un seul transfuge pour rejoindre sa coalition –, pourrait-il tenter à la place de couper en deux son opposition, un numéro bien connu des magiciens ?

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...