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Des documents nazis découverts en Argentine posent questions sur le passé du pays

Des centaines de dossiers ont été découverts dans des archives situées sous la Cour suprême à Buenos Aires ; dirigeants juifs et chercheurs s’interrogent sur leur présence

Des autorités examinent des documents nazis retrouvés dans des boîtes d’archives, dans le cadre d’une découverte sensible au sein de la Cour suprême, à Buenos Aires, le 11 mai 2025. (Crédit : Cour suprême de justice d’Argentine/AFP)
Des autorités examinent des documents nazis retrouvés dans des boîtes d’archives, dans le cadre d’une découverte sensible au sein de la Cour suprême, à Buenos Aires, le 11 mai 2025. (Crédit : Cour suprême de justice d’Argentine/AFP)

BUENOS AIRES – Un soir en début d’année, un responsable de la Cour suprême argentine a appelé Eliahu Hamra, le rabbin du principal centre communautaire juif du pays, pour lui faire part d’un secret.

Le tribunal venait de découvrir, dans ses archives, au sous-sol, une dizaine de boîtes contenant des documents nazis : des photos d’Adolf Hitler, ainsi que des milliers de livrets d’adhésion à des organisations syndicales nazies, marqués de la croix gammée du Troisième Reich. Silvio Robles, chef de cabinet du président de la Cour, souhaitait recueillir l’avis du rabbin sur la manière de gérer cette découverte, selon le récit de Hamra.

Le sujet est particulièrement sensible pour l’Argentine, qui abrite la plus grande communauté juive d’Amérique latine, mais dont l’histoire reste entachée par le fait d’avoir servi de refuge à des dizaines de criminels de guerre nazis après la Seconde Guerre mondiale.

Hamra a averti Robles que le tribunal risquait de devoir répondre à des questions sensibles sur la manière dont ce matériel nazi avait pu se retrouver dans ses sous-sols.

« Je l’ai averti qu’il fallait tenir compte du fait que cela pourrait laisser une tache sur eux », a-t-il confié lors d’une interview avec Reuters.

Cette conversation a marqué le début d’une collaboration entre la Cour suprême et les représentants de la communauté juive pour rendre public ce fonds d’archives jusqu’ici inconnu.

Vue du bâtiment de la Cour suprême à Buenos Aires, le 15 mai 2022. (Crédit : Luis ROBAYO/AFP)

Cette découverte survient alors que l’Argentine affiche une volonté renouvelée de revisiter son passé trouble avec le nazisme durant la Seconde Guerre mondiale.

Le président Javier Milei, qui a exprimé un intérêt personnel pour le judaïsme et affirmé son soutien à Israël, a autorisé en avril la mise en ligne de centaines de documents nazis déclassifiés. Selon Emiliano Díaz, porte-parole du gouvernement, « le gouvernement argentin s’est engagé à faire toute la lumière sur ces questions ».

L’Argentine était restée officiellement neutre pendant la majeure partie du conflit, avant de déclarer la guerre à l’Allemagne en mars 1945.

Après la victoire des Alliés, de nombreux survivants de la Shoah ont émigré en Argentine. Mais le pays a aussi accueilli des criminels nazis notoires, comme Adolf Eichmann, l’un des architectes de la Shoah, ou Josef Mengele, le médecin d’Auschwitz tristement célèbre pour ses expériences médicales sur les déportés. Ils sont tous deux entrés sur le territoire avec la bénédiction du gouvernement de Juan Perón.

Plusieurs dizaines d’années plus tard, cette page trouble de l’histoire continue d’inciter les institutions à la prudence. La Cour suprême a ainsi refusé de répondre aux questions écrites de Reuters concernant la découverte, ou d’autoriser l’agence à consulter les livrets retrouvés.

Elle affirme avoir découvert les boîtes dans le cadre des préparatifs pour un futur musée de la Cour suprême. Pourtant, selon les témoignages de trois employés du système judiciaire et d’un avocat privé informé du dossier, des documents nazis étaient déjà apparus de manière sporadique dans les archives de la Cour depuis les années 1970.

À ce jour, les raisons pour lesquelles ce fonds de documents n’a jamais été rendu public demeurent inconnues.

« La présence nazie en Argentine reste un sujet chargé d’émotions », explique l’historien argentin Germán Friedmann.

La chercheuse Marcia Ras (à gauche) et le directeur Jonathan Karszenbaum (au centre), du musée de la Shoah de Buenos Aires, vérifient des documents nazis découverts dans des boîtes d’archives au sous-sol du Palais de justice, à Buenos Aires, le 11 mai 2025. (Crédit : Cour suprême de justice d’Argentine/AFP)

Pas toucher

Les archives du sous-sol abritées dans le grand bâtiment en pierre de la Cour suprême d’Argentine contiennent des centaines de milliers de dossiers judiciaires. Il n’est pas difficile d’imaginer que certains documents aient pu s’y perdre.

Les documents nazis ont été redécouverts dans une pièce où étaient entreposés des meubles cassés, selon deux responsables judiciaires. Après avoir été informé, Robles a contacté le rabbin Hamra.

Le 9 mai, une rencontre a eu lieu dans le bureau du juge entre Eliahu Hamra, Jonathan, directeur du musée de la Shoah de Buenos Aires et petit-fils de survivants, et le président de la Cour, Horacio Rosatti, pour assister à l’ouverture des caisses en bois par des ouvriers.

« J’avais du mal à saisir ce que je ressentais, tant le moment était étrange », a déclaré Karszenbaum.

La Cour a annoncé la découverte deux jours plus tard.

En précisant qu’elle comprenait 5 000 livrets d’adhésion au Front allemand du travail et à l’Association allemande des syndicats, deux organisations syndicales affiliées au régime nazi.

Un membre de la police fédérale argentine tient un livre de propagande nazie saisi dans une imprimerie clandestine, à Buenos Aires, le 13 septembre 2023. (Crédit : Luis Robayo / AFP)

Mais plusieurs personnes ayant travaillé dans les archives connaissaient depuis longtemps l’existence de ces boîtes.

Un employé a confié les avoir vues dans la même pièce il y a une dizaine d’années, et avoir aperçu, dans l’une d’elles restée partiellement ouverte, des livrets portant des noms allemands.

Au début des années 1970, Alberto Garay, aujourd’hui avocat et expert en droit constitutionnel à Buenos Aires, rendait visite à un ami qui travaillait aux archives. Il a remarqué une pile de cahiers rouges, marqués de croix gammées et reliés entre eux par une ficelle, sur le sol.

« J’ai été surpris et j’ai demandé ‘Qu’avez-vous là ?’ ». Garay s’est souvenu. Il m’a répondu : « Ne touchez pas ».

Un navire et un raid

Selon la Cour suprême, le matériel serait arrivé en Argentine en 1941 à bord d’un navire japonais, dans une cargaison de 83 colis envoyés par l’ambassade d’Allemagne à Tokyo. La cargaison a été saisie par les agents des douanes, qui craignaient qu’elle ne porte atteinte à la neutralité de guerre de l’Argentine, selon la Cour.

Mais pour l’historien local Julio Mutti, spécialiste du nazisme en Argentine, cette version semble peu plausible. Dans un article publié le 15 mai, il avance que la Cour aurait confondu deux événements distincts survenus à un mois d’intervalle : l’arrivée du navire japonais, et une perquisition visant des organisations nazies clandestines.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, l’Argentine comptait quelque 250 000 germanophones. Lorsque Hitler a annexé l’Autriche en 1938, plus de 10 000 personnes s’étaient rassemblées dans un stade de Buenos Aires pour célébrer l’événement, provoquant l’inquiétude d’une partie de la population.

En 1939, le président argentin a dissous la branche locale du parti nazi. Deux ans plus tard, en 1941, le Congrès a mis sur pied une commission d’enquête sur les activités nazies dans le pays. Lorsqu’un navire japonais, le Nan A Maru, a accosté à Buenos Aires, la commission aurait demandé au ministère des Affaires étrangères d’intervenir, selon le quotidien La Prensa, alors l’un des plus lus du pays.

Des documents nazis retrouvés dans des boîtes d’archives stockées au sous-sol du Palais de justice, à Buenos Aires, le 11 mai 2025. (Crédit : Cour suprême de justice d’Argentine/AFP)

À la même époque, la commission cherchait à savoir si le parti nazi interdit et le Front allemand du travail opéraient toujours dans la clandestinité.

Le 23 juillet – un mois après l’arrivée du navire – les autorités ont perquisitionné les bureaux de l’Association allemande des syndicats et de la Fédération des clubs allemands de bienfaisance et de culture, considérés comme des façades du parti nazi et de son bras syndical. Des milliers de carnets d’adhésion rouges ont été saisis, toujours selon La Prensa.

Les livrets auraient été entreposés à la Cour suprême.

Mutti, qui avait retrouvé la trace de ces perquisitions dans les archives dès 2016, était convaincu que les documents avaient été détruits pour libérer de l’espace dans les dépôts du tribunal.

Ainsi, dès que la découverte des carnets rouges au sous-sol a été annoncée, il a déclaré avoir immédiatement su d’où ils provenaient.

En juin, la Cour suprême a annoncé avoir lancé un processus de numérisation et de catalogage des documents, et a publié des photos montrant ses agents, masqués et coiffés de filets, en train d’examiner le contenu retrouvé.

Pour l’heure, on ignore ce que ces livrets redécouverts pourraient révéler. Quatre historiens interrogés par Reuters estiment qu’il est peu probable qu’ils apportent des informations nouvelles par rapport à celles déjà recensées par la commission de guerre.

Holger Meding, historien à l’université de Cologne, ne s’attend pas à une découverte majeure, mais souligne que « pour les historiens, chaque pièce de la mosaïque est importante ».

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