Des essaims de drones utilisés pendant le conflit à Gaza
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Des essaims de drones utilisés pendant le conflit à Gaza

L'armée aurait utilisé des "flottes" de drones pour localiser les cibles et diriger les frappes aériennes - et cela pourrait bien être une première mondiale

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Des drones militaires israéliens volent en formation sur une photographie non-datée. (Crédit : Armée israélienne)
Des drones militaires israéliens volent en formation sur une photographie non-datée. (Crédit : Armée israélienne)

Les essaims constitués de dizaines ou de centaines de drones guidés par des systèmes relevant de l’intelligence artificielle sont dorénavant largement considérés comme l’une des armes les plus inquiétantes qui font leur entrée sur les champs de bataille contemporains.

A noter également qu’ils pourraient être potentiellement bien moins coûteux et donc bien plus accessibles à des acteurs non-étatiques que ne le sont d’autres munitions avancées.

Le monde a eu un avant-goût de cette technologie militaire – un avant-goût limité – au mois de mai, pendant le conflit d’onze jours qui a opposé Israël et les groupes terroristes de Gaza, quand l’armée israélienne a utilisé des flottes de drones qui ont été lancées dans le ciel de Gaza pour repérer les lance-roquettes du Hamas et les attaquer au cours de ce qui a apparemment été le premier usage significatif et public de cet armement.

L’utilisation par l’armée des drones pendant le conflit au sein de l’enclave côtière a été initialement placée sous embargo – un embargo qui a été depuis partiellement levé.

Pendant les combats, Tsahal s’est efforcé d’empêcher le Hamas et le Jihad islamique palestinien, deux groupes terroristes, de tirer des roquettes et des obus de mortier vers le territoire de l’État juif. A la fin du conflit, plus de 4000 projectiles avaient été lancés depuis la bande de Gaza. Ils ont fait plusieurs morts du côté israélien, des dizaines de blessés et ont forcé des centaines de milliers d’Israéliens à aller se réfugier dans les abris antiaériens de manière répétée pendant presque deux semaines.

Tentant de prévenir ces attaques, les militaires ont œuvré à développer de nouvelles méthodes permettant de localiser les lance-roquettes que le Hamas et le Jihad islamique ont enterré et caché dans toute la bande de Gaza – dans les cours d’école, dans les jardins des habitations ou dans les profondeurs des secteurs peuplés par les civils.

Pour la première fois, les capacités en termes d’intelligence artificielle de Tsahal ont été chargées d’effectuer une partie de ce travail, aidant ainsi de nombreux analystes en chair et en os à interpréter une grande quantité d’images satellite ou captées par le services de surveillance aérienne qui ont permis de déterminer où étaient installés précisément les lance-roquettes – dont certains avaient été construits pour être utilisés de manière répétée.

Cette nouvelle manière d’agir a amené le services de renseignements militaires israéliens a déclarer que cette campagne à Gaza avait été « la première guerre de l’intelligence artificielle dans le monde ».

Utilisant très précisément les ressources issues de l’intelligence artificielle, les soldats israéliens ont déployé durant la guerre de petits essaims de drone quadricoptères qui ont survolé le sud de Gaza, chacun d’entre eux étant chargé de contrôler une parcelle de terre spécifique, avait appris le Times of Israel à ce moment-là. Quand un lance-roquette ou un lanceur de mortier avait été détecté, d’autres unités aériennes avaient attaqué le site identifié.

Selon le site d’information Walla, ces essaims de drones auront été utilisés à des douzaine d’occasions pendant les combats par une unité de la Brigade des parachutistes sur la base de concepts mis au point par l’unité fantôme expérimentale de Tsahal, qui est chargée de créer de nouvelles tactiques et de nouveaux styles de combat pour les militaires.

Des drones de l’armée israélienne volent en formation sur une photographie non-datée. (Crédit : Armée israélienne)

« Après un an de préparation et d’exercices, la situation s’est imposée et les systèmes de détection aérienne ont été capables de trouver l’ennemi, de le détruire et d’obtenir ainsi le résultat opérationnel qui était recherché », a commenté le commandant la compagnie qui, pour des raisons de sécurité, n’a pu être identifié par le site que par son grade et l’initiale de son nom en hébreu, le major « Mem ».

« Nous avons mené plus de 30 sorties avec des essaims de drones qui ont collecté des renseignements précis et qui ont aidé les autres drones à frapper les cibles », a-t-il ajouté.

Au cours de la campagne d’onze jours – appelée l’opération Gardien des murs – l’unité de Mem a travaillé aux côtés de l’entreprise du secteur de la défense Elbit, qui a fabriqué les drones, et d’autres unités militaires afin de redéfinir ses capacités en temps réel.

Selon Mem, alors que la première utilisation du concept a eu lieu à Gaza, il s’agit davantage d’une préparation à d’autres menaces que son unité sera amenée à affronter – il a particulièrement évoqué la menace représentée par le Hezbollah au Liban, qui est considéré comme un ennemi beaucoup plus puissant que le Hamas.

« Nous ne nous reposons pas sur nos lauriers. Nous portons d’ores et déjà nos regards vers le nord et nous nous préparons à des opérations lors de la guerre suivante », a-t-il ajouté.

Les militaires prévoient aussi, selon certaines informations, d’élargir l’usage de cette technologie à d’autres unités terrestres à l’avenir.

Toutefois, Tal Inbar, expert en drones, estime pour sa part qu’il n’est pas non plus établi qu’il s’agisse réellement des premières attaques menées par un essaim de drones dans le monde, comme l’ont affirmé des informations parues dans les médias ces derniers jours – notant néanmoins qu’il s’agit d’un tournant significatif dans l’usage de cette technologie.

Une photographie prise par un drone israélien montrant 14 lance-roquettes dans la cour d’une école de la bande de Gaza qui ont été utilisés par les groupes terroristes palestiniens pendant le conflit qui a opposé au mois de mai l’armée israélienne et les groupes terroristes de la bande. (Crédit : Armée israélienne)

« On peut dire que c’est l’une des premières fois qu’Israël reconnaît cette utilisation officiellement », a-t-il dit.

Les essaims de drones ne sont pas une nouveauté et ils n’existent pas seulement dans le domaine militaire. Cette technologie a en effet déjà été présentée sous la forme de jeux de lumière hi-tech – comme l’avaient constaté les Israéliens en 2018 quand des centaines de drones avaient volé en formation au dessus du mont Herzl, à Jérusalem, à l’occasion de Yom HaAtsmaout.

Selon Inbar, la définition technique d’un essaim de drones est « un certain nombre de drones qui volent ensemble pour une mission spécifique. Elle peut être d’ordre militaire, ou simplement destinée à créer de belles lumières dans le ciel ».

Même si cette dernière utilisation peut sembler anodine, Inbar affirme que faire voler des centaines ou des milliers de drones en même temps – avec le vent et d’autres conditions atmosphériques changeantes – est une tâche difficile et que c’est la raison pour laquelle est elle confiée à de grandes entreprises dotées des capacités techniques nécessaires. Cela avait été le cas d’Intel pour Yom HaAtsmaout.

En même temps, un essaim de drones ne consiste pas seulement en un grand nombre de drones qui volent ensemble. Les drones doivent aussi communiquer et coordonner leurs actions – au moins dans une certaine mesure. Et c’est ce qui nécessite un certain niveau d’intelligence artificielle.

Ainsi, alors que les jeux de lumière qui avaient été admirés lors de l’événement organisé pour Yom HaAtsmaout étaient le reflet du travail d’un véritable essaim de drones, cela n’a pas été le cas lors de l’attaque de la structure pétrolière saoudienne Aramco par l’Iran, qui avait été prise pour cible par de multiples drones et missiles de croisière (même si Inbar note que l’attaque a permis de déceler des capacités sophistiquées à part entière).

« Ce n’était pas un essaim. Je qualifierais plutôt ce qui est arrivé d’attaque coordonnée menée par plusieurs drones », continue Inbar.

Ce qui caractérise un essaim de drone est l’autonomie de la flotte, le degré de coordination des drones entre eux lors du vol – rappelant un banc de poissons ou une volée d’étourneaux. Ils ne doivent pas seulement voler en formation en étant activés par des opérateurs humains séparés.

Une nuée d’étourneaux au crépuscule près de la ville arabe israélienne de Rahat, dans le nord du désert du Negev, le 2 février 2015. (Crédit : AFP PHOTO / MENAHEM KAHANA)

Selon Inbar, il y a un certain nombre de méthodes différentes concernant le déploiement d’essaims de drone qui peuvent passer de seulement quelques drones à plusieurs milliers. Dans certains cas, tous les drones sont de capacité égale tandis que dans d’autres, certains ont des capacités de traitement informatique supérieures aux autres et ils « commandent » ainsi les drones moins perfectionnés.

Si les êtres humains continuent à attribuer leur mission aux drones – aujourd’hui en tout cas – les drones sont amenés à prendre plus de décisions de manière autonome en fonction de la grandeur de l’essaim.

« Si on a cinq drones, on peut en contrôler un et les autres ne font que copier ce qu’il fait. C’est l’un des niveaux connus – un niveau inférieur de capacités », dit Inbar.

« Mais quand l’essaim est plus important et si on parle de la manière dont les drones mènent leur mission – alors vous ou moi, en tant qu’opérateurs, ne le savons pas et nous ne le contrôlons pas en temps réel. Disons que vous avez une cinquantaine de drones dans le ciel : l’un des plus intelligents peut décider d’en envoyer cinq dans une rue et cinq autres dans un autre endroit, ou de voler selon une certaine formation », continue-t-il.

L’inquiétude

Une étude militaire réalisée en 2018 aux États-Unis a découvert que ces capacités de vol en essaim, promues par l’intelligence artificielle, rendaient ces armes bien plus puissantes. Au cours de cet exercice de simulation, 800 drones volant en essaim ont réussi à détruire plus de cibles en deux heures que cela n’avait été le cas de mille drones agissant de manière indépendante.

« Alors que toutes les autres capacités restent identiques, l’introduction d’un algorithme intelligent a significativement amélioré l’efficacité, les capacités de létalité et les capacités plus générales des drones », avait écrit l’auteur de l’étude, le major Sean Williams.

Dans le passé, les drones étaient exploités exclusivement dans les pays développés mais avec le temps, cette technologie est devenue moins onéreuse et plus accessible. Aujourd’hui, les drones sont largement accessibles pour tous – et notamment pour les groupes terroristes, qui ont utilisé leurs capacités meurtrières dans des conflits dans le monde entier.

L’intelligence artificielle n’est plus seulement à la disposition des superpuissances aujourd’hui

Les pays ont aussi développé des méthodes visant à abattre ces drones individuels – que ce soit par le biais d’armes traditionnelles ou grâce à des technologies militaires avancées. Et en effet, l’armée israélienne a empêché de multiples attaques au drone du Hamas au mois de mai en abattant notamment un drone par le biais du système de défense antiaérien du Dôme de fer. Cela a été la première fois qu’il a été utilisé dans un tel objectif.

Mais un grand nombre de ces outils et de ces tactiques pourrait être rapidement dépassé si des essaims formés par des dizaines ou des centaines de drones étaient utilisés.

L’usage des essaims de drones par Israël, pendant le conflit du mois de mai, a été largement couvert à l’international en grande partie parce qu’il souligne la rapidité du développement de cette technologie et son déploiement dans le monde réel.

Aujourd’hui, l’utilisation de larges essaims exige un niveau élevé d’intelligence artificielle et une technologie d’apprentissage informatique – ce qui signifie qu’elle relève encore majoritairement du domaine des grandes puissances qui disposent des capacités techniques nécessaires. Une réalité qui commence toutefois à changer.

« L’intelligence artificielle n’est plus seulement à la disposition des superpuissances aujourd’hui », s’exclame Inbar.

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