Des Juifs bloqués en Irak : Israël nous a abandonnés
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Des Juifs bloqués en Irak : Israël nous a abandonnés

Des habitants du Kurdistan irakien qui avaient fait leur alyah dans les années 1980 avant de revenir dans leur pays natal ne peuvent pas aujourd'hui revenir dans l'état juif

Un Juif kurde tient un chapelet antistress dans le nord de l'Irak (Crédit : Ziv Genesove)
Un Juif kurde tient un chapelet antistress dans le nord de l'Irak (Crédit : Ziv Genesove)

DOHUK, Kurdistan irakien – A quelques heures de voiture de l’ancienne ligne de front établie contre le groupe terroriste de l’Etat islamique en Irak, vit un groupe de Juifs, vivant autrefois en Israël, qui a trouvé là-bas la prospérité et une paix relative. Et pourtant aujourd’hui, ces femmes et ces hommes se disent stupéfaits et amers d’avoir vu se refermer sur eux les portes de l’Etat juif.

Comme des douzaines d’autres détenteurs de cartes d’identité israélienne qui ont quitté l’Etat juif au fil des années pour revenir dans la région autonome kurde du nord de l’Irak, Assaf Eliyahu ne peut plus revenir en Israël, même s’il le désire, parce que l’Etat juif ne renouvelle pas ses permis de transit.

« Il n’y a pas de raison de s’inquiéter, le Kurdistan irakien est plus sûr que Tel Aviv », m’a dit le jeune frère d’Assaf, Aharon Eliyahu, alors que je le rencontrais chez moi en Israël. C’était à la mi-septembre, seulement quelques jours avant que je n’embarque à bord d’un avion pour aller voir Assaf et d’autres Juifs et pour couvrir le référendum sur l’indépendance kurde.

J’avais fait venir Aharon chez moi afin qu’il puisse apaiser les inquiétudes de ma fiancée et assurer son approbation pour mon voyage. Je m’étais dit que si elle pouvait entendre de la bouche d’un hébréophone venant de cette région, que l’endroit était sûr, cela calmerait un peu ses nerfs à vif.

Même si je savais que la perspective de ce voyage serait difficile pour elle, j’étais bien déterminé à aller de l’avant. Au moment même où j’avais entendu parler de la présence en Irak de Juifs qui vivaient dans le passé en Israël, j’étais alors certain de la nécessité de les rencontrer.

J’étais intrigué : Pourquoi des Juifs, qui parlaient hébreu, abandonnaient leur vie dans un pays développé à la sécurité relative et stable économiquement pour aller vivre à une heure de voiture des bastions de l’EI ?

Une fillette avec un drapeau kurde et des vêtements traditionnels (Crédit : Ziv Genesove)

La grande alyah kurde

L’histoire des Israéliens juifs vivant encore dans le nord de l’Irak remonte au début des années 1990, lorsque environ 4 500 Juifs kurdes – pratiquement les derniers membres de la communauté juive de tout l’Irak – sont partis en Israël.

Quelques années après – une histoire à laquelle de nombreux immigrants au sein de l’Etat juif venus de pays occidentaux peuvent s’associer – il s’est avéré que certains des nouveaux arrivants kurdes éprouvaient des difficultés pour s’adapter à la culture, à la langue et à l’atmosphère israélienne en général. Plusieurs centaines d’entre eux avaient finalement décidé de faire leurs bagages et de retourner dans leur pays natal, racontent des membres de cette communauté.

Les Kurdes en Irak, considérés comme l’une des communautés musulmanes les plus modérées de tout le Moyen-Orient, n’ont eu aucun mal à accueillir une nouvelle fois leurs voisins juifs.

‘Les Arabes nous massacreraient’

Nous avons atterri à l’aéroport international d’Irbil, la capitale de la région autonome irakienne. Assaf était en train de m’attendre aux abords du bâtiment. Je ne sais pas s’il tentait de me calmer ou de jouer avec moi, mais la première chose qu’il a faite en montant dans la voiture a été de sortir une arme à feu.

« As-tu déjà eu besoin de l’utiliser ? », lui ai-je demandé. « Non », a-t-il répondu, « mais si un Arabe de l’EI nous approche, on lui tirera directement dans la tête ».

Nous nous sommes dirigés vers la ville de Dohuk, à environ trois heures de voiture au nord. Au bord de la route plongée dans l’obscurité, des affiches de photos de « martyrs » kurdes » tués en combattant l’État islamique.

Une affiche commémorant un ‘martyr’ kurde tué en combattant l’état islamique au bord de la route menant à Dohuk, dans le nord de l’Irak (Crédit : Ziv Genesove)

Sur la route, j’ai compté au moins quatre barrages de contrôle gérés par les peshmergas, les forces armées kurdes.

« Nous n’avons pas le choix, nous devons mettre en place ces barrages routiers », a commenté Assaf. « Si nous ne le faisions pas, les Arabes nous massacreraient ».

Nous sommes arrivés à Dohuk à cinq heures du matin et nous nous sommes dirigés vers un étal de shawarma, qui, de manière surprenante, avait été pris d’assaut par des clients affamés. « Pita ou lafa ? », m’a demandé Assaf. J’ai répondu que je n’avais pas l’habitude de manger de la viande aussi tôt dans la matinée.

« Il vaut mieux que tu changes tes habitudes », a-t-il répondu. « Le Shawarma, c’est comme le café – le premier du matin sera toujours le meilleur ».

La route privée de Saddam Hussein

Après notre petit-déjeuner, nous avons continué vers le nord pour voir l’une des provinces les plus aimées par feu le despote Saddam Hussein — le village pittoresque d’Amadiya, planté au sommet d’une montagne de 1 400 mètres de haut à partir de laquelle, les jours sans nuages, on peut voir la Turquie.

Sur la route menant au village, nous avons circulé sur ce qu’était autrefois la route privée de Saddam Hussein et nous sommes passés devant plusieurs de ses immenses maisons de vacances, dont certaines ont été rasées par les Kurdes.

Ayant entendu dire qu’il y avait une synagogue dans le village, j’ai commencé à la chercher. J’ai dû néanmoins admettre ma défaite après deux heures – il n’y avait pas un seul habitant en mesure de me montrer la bonne direction.

En Israël aujourd’hui, un grand nombre d’immigrants kurdes et leurs descendants portent encore le nom d’Amedi, qu’ils lient à leurs racines aux alentours d’Amadiya.

‘Je gagne plus d’argent au Kurdistan’

Le lendemain, Assaf a décidé de m’emmener dans un petit restaurant local. Sur les murs, des drapeaux kurdes et des photos de Massoud Barzani, le président de la région kurde iranienne. L’air était lourd et le lieu sentait fortement l’agneau grillé.

Alors que je m’attaquais à mon kebbeh, j’ai tenté de savoir ce qui avait poussé Assaf à quitter Israël.

Assaf Eliyahu, un Juif kurde, achète une boisson tamarhindi dans un marché de Dohuk, dans le nord de l’Irak (Crédit : Ziv Genesove)

« Ce n’était pas du tout prévu. Au début, je suis allé au Kurdistan seulement en vacances », a-t-il répondu. « J’ai aidé un de mes amis à ouvrir une boulangerie. Elle a tellement bien fonctionné que j’en ai ouvert une autre et j’ai commencé à réaliser que je gagnais plus d’argent au Kurdistan que ce n’était le cas en Israël ».

« La vie au Kurdistan était plus facile et j’ai donc décidé de rester ici en permanence ».

Plus tard, Assaf a rencontré sa future épouse, Asna, une enseignante. Asna et les deux enfants du couple sont Juifs. Contrairement à son mari, qui parle relativement couramment l’hébreu, Asna ne maîtrise que quelques mots de base comme « shalom » et « toda ».

Au moment où nous achevions notre repas, Assaf devait partir travailler. Il m’a présenté à son cousin Nissim Eliyahu qui, comme lui, possède la carte d’identité de résident bleue et s’est installé dans le nord de l’Irak après avoir vécu plusieurs années en Israël. Il était plus jeune qu’Assaf et son hébreu était plus sophistiqué.

Nissim s’est dirigé vers moi, un grand sourire sur le visage. « Ça va, mon cher frère ? », m’a-t-il demandé avec une voix forte et dans un hébreu parfait. C’était difficile de s’habituer au fait que des gens puissent parler cette langue librement dans les rues du nord de l’Irak sans la moindre appréhension.

‘La Turquie est pire que l’EI’

Nissim m’a emmené dans une usine de tapis, propriété de sa famille. En chemin, nous avons rencontré Tzadok, Chaim et quelques autres Juifs de sa famille et de celle d’Assaf, excités et ravis de voir un journaliste venu d’Israël.

Après avoir visité l’usine, nous sommes retournés au domicile d’Assaf. J’ai poussé Nissim à m’expliquer pourquoi sa famille avait quitté Israël pour revenir au Kurdistan.

« Pour te dire la vérité, j’étais petit garçon quand c’est arrivé. Mon père était le chef de famille et il décidait de tout », m’a-t-il expliqué. « Après que l’EI a commencé à conquérir des territoires à Sinjar et dans la région kurde, nous n’avons pas eu d’autre choix que de rester ici, parce que où serions-nous allés ? La Turquie, pour nous, est pire que l’EI et l’Iran, c’est pas mieux ».

Des drapeaux kurdes sur un immeuble à Irbil, dans le nord de l’Irak (Crédit :Ziv Genesove)

J’ai interrogé Nissim sur la possibilité de retourner en Israël et je me suis entendu répondre, comme dans de nombreux cas, que la bureaucratie restait le principal obstacle. « Peut-être puis-je y retourner puisque j’ai un document du gouvernement israélien », m’a-t-il dit. « Mais le reste de ma famille ? Comment pourrais-je me sauver et laisser les miens derrière moi ? »

Citoyenneté : Indéterminée

Nous sommes finalement arrivés chez Assaf. Nous nous sommes détendus sur le canapé de son spacieux salon et nous avons continué notre conversation en buvant une tasse de café et en mangeant des petits gâteaux.

« Le vendredi soir, nous allions en boîte, au Haoman 17, à Jérusalem ou dans des pubs et des clubs de Tel Aviv », s’est-t-il souvenu.

« J’avais aussi des billets pour la saison des matchs de football du Beitar Jérusalem et le samedi, j’allais à toutes leurs rencontres à domicile et à l’extérieur », a-t-il ajouté avec enthousiasme. Il a entonné certains chants des supporters, des souvenirs du stade Teddy.

Tandis qu’Assaf se rappelait du bon vieux temps en Israël, Asna, son épouse, est arrivée et elle a placé une pile de documents sur la table – des cartes d’identité et des permis de conduire émis par Israël.

J’ai saisi l’une de ces cartes d’identité bleues et je l’ai ouverte :

Nom : Assaf Eliyahu
Lieu de naissance : Irak
Nationalité : Indéterminée

La carte d’identité d’Assaf Eliyahu qui établit que sa nationalité est « indéterminée » (Crédit : Ziv Genesove)

‘Nous sommes coincés ici en Irak et Israël nous abandonne’

Cela a été dur pour moi d’entendre les expériences israéliennes d’Assaf et combien lui manquent ses amis et sa famille restés en Terre sainte.

« Il n’y a pas un jour qui passe où je ne pense pas à mes frères qui vivent en Israël », a-t-il regretté.

« Je suis las de leur parler par Facebook et Skype, je veux les voir en vrai, les prendre dans mes bras ».

« J’ai une carte d’identité bleue, j’ai des amis et de la famille en Israël. Pour autant que je sache, je suis israélien », a ajouté Assaf, sa voix laissant transparaître sa frustration.

« Je ne comprends pas pourquoi soudainement, après tant d’années durant lesquelles l’Etat a renouvelé nos documents de transit et nous a donnés la possibilité de venir en Israël, il a décidé d’arrêter. Et maintenant, nous sommes coincés ici, en Irak, et Israël nous abandonne ».

Dans un communiqué, le ministère israélien de l’Intérieur a fait savoir que la question des Juifs kurdes dans l’incapacité de renouveler leurs permis de transit ‘est traitée par la commission humanitaire établie sous les termes de la loi de la citoyenneté ».

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