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Discours d’Emmanuel Macron à Toulouse pour commémorer les dix ans des attentats

Aux côtés de son homologue israélien, le président français a rappelé sa détermination "à anéantir l’antisémitisme, y compris celui qui se cache sous le masque de l’antisionisme"

Le président français Emmanuel Macron prononce un discours lors d'une cérémonie d'hommage à la Halle aux Grains à Toulouse, dans le sud de la France, le 20 mars 2022, pour commémorer le dixième anniversaire des attentats perpétrés par Mohamed Merah qui ont tué sept personnes en 2012. (Crédit : Ludovic MARIN / POOL / AFP)
Le président français Emmanuel Macron prononce un discours lors d'une cérémonie d'hommage à la Halle aux Grains à Toulouse, dans le sud de la France, le 20 mars 2022, pour commémorer le dixième anniversaire des attentats perpétrés par Mohamed Merah qui ont tué sept personnes en 2012. (Crédit : Ludovic MARIN / POOL / AFP)

Le président Emmanuel Macron s’est rendu à Toulouse dimanche aux côtés d’Isaac Herzog, président de l’État d’Israël, pour commémorer les dix ans des attentats de Toulouse et Montauban. Témoignage de l’amitié qui lie la France et Israël, leur présence conjointe marquait aussi la volonté des deux chefs d’État de poursuivre leur lutte commune contre le terrorisme et contre l’antisémitisme.

Le président de la République et le président de l’État d’Israël ont déposé une gerbe dans la cour de l’école Ohr Torah (anciennement école Otzar Hatorah), au pied de l’Arbre de vie, un monument en hommage aux victimes.

Les deux chefs d’État se sont ensuite rendus à la Halle aux grains, où a eu lieu une cérémonie d’hommage aux victimes des tueries de mars 2012. En mémoire des victimes, plusieurs textes ont été lus par leurs amis et des membres de leurs familles, puis le président de l’État d’Israël et le président de la République ont chacun prononcé des discours, devant de nombreux responsables politiques, communautaires, associatifs ou religieux.

Voici dans son intégralité l’intervention du président Emmanuel Macron :

« Dix ans ont passé. Dix ans qui ne feront jamais oublier ce mois de mars 2012 où les déflagrations de haine et de feu frappèrent par trois fois Montauban et Toulouse, deux villes, justes parmi les nations. Dix ans qui auraient dû compter parmi les plus beaux d’une vie, pour des enfants qui étaient plein d’avenir et de rêves, pour des soldats qui avaient 20 ou 30 ans et qui servaient nos armes avec courage, pour ce professeur qui élevait ses enfants avec tant d’amour et qui instruisait ceux des autres avec tant de passion.

Dix ans. Dix ans que nous nous rappelons, le cœur serré, les trois actes de cette tragédie qui commença un paisible dimanche, lorsque le Maréchal des logis-chef Imad IBN ZIATEN fut pris dans les rets diaboliques de son assassin. Ce dimanche, en fin d’après-midi, à quelques centaines de mètres d’ici, en simple tenue civile, lui qui pensait rencontrer un acheteur pour sa moto, rencontra un terroriste qui ne voulait en réalité que sa mort. Imad signifie « pilier » en arabe. Ce sous-officier du 1er régiment du train parachutiste de Francazal soutenait son pays, en effet, de toutes ses forces, prêt à verser son sang, à donner sa vie pour protéger les autres et défendre notre nation. Le terroriste, eu beau lui demander de se coucher à terre, Imad choisit de mourir debout. En cet instant précis, du haut de ses 30 ans, Imad IBN ZIATEN nous a rappelé que la France ne se couchait devant personne, même face à la terreur, même devant la mort.

Quatre jours plus tard, le 15 mars, les caporaux Abel CHENNOUF et Loïc LIBER, accompagnés du 1ère classe Mohamed LEGOUAD, tous trois militaires au sein du 17ème régiment de Génie Parachutiste, croisent le chemin du même tueur. Mohammed LEGOUAD et Abel CHENNOUF sont mortellement touchés, Loïc LIBER est grièvement blessé. Mohamed avait 23 ans. Il aimait le football, les jeux vidéo et les sorties entre amis. Il aimait le courage et la liberté, il les servait chaque jour parce qu’il avait embrassé la vie militaire. Il était aussi croyant et vivait sa foi, pleinement, car la République permet à chacun de croire ou de ne pas croire, de pratiquer sa religion librement. Alors, en l’assassinant, le terroriste a tué le modèle même de ce qu’il aurait pu devenir. Abel avait 25 ans. Électricien de formation, il avait rejoint « le 17 » de Montauban, par goût de l’aventure, par amour de la France. Le petit dernier de la famille CHENNOUF, esprit taquin, regard franc, tenait son prénom biblique du Napoléon d’Abel GANCE. Foudroyé par trois balles dans le dos, Abel aurait dû être père un mois et demi plus tard. Dix ans ont passé, l’âge de son fils, Eden CHENNOUF, qui a le prénom d’un espoir et un nom que nul n’oubliera. Le caporal-chef Loïc LIBER, lui, réchappa à la barbarie mais il ne pourra plus jamais marcher. La souffrance est désormais sa lutte quotidienne et l’hymne de son combat, exemple stupéfiant encore de résilience et d’amour de la France, ce sont les paroles de La Marseillaise, qu’il a placardées sur sa porte à l’hôpital des Invalides.

Quatre hommes visés parce qu’ils n’étaient pas simplement des hommes, mais parce que derrière eux se dessinait la France, parce qu’ils avaient noué leurs destins au sien, parce qu’ils croyaient en ses valeurs, portaient ses couleurs, incarnaient son honneur.

Le 19 mars, au matin, l’horreur s’en prenait à d’autres visages, ceux-là mêmes de l’innocence et de la fragilité la plus désarmée. Ce jour-là, pour la première fois en France, une école n’était plus le terrain d’éclosion des savoirs, des amitiés, de tous les possibles, mais le champ de bataille du fanatisme islamiste. Devant l’école juive Ozar Hatorah, la mort frappa Jonathan Rav SANDLER. « Rav », signe de respect envers celui qui n’aimait rien tant que transmettre sa religion, son savoir, son amour. Ce fils, cet époux, ce père, professeur et rabbin, fut tué de sang-froid alors qu’il levait ses deux mains nues, ces deux mains qui, chaque jour, bénissaient, écrivaient à la craie, expliquaient, rassuraient ses élèves. Ses deux mains qu’il tendait à tous, toujours, furent l’ultime et vain rempart contre l’avalanche de haine qui s’abattit sur lui et ses deux jeunes fils, Gabriel SANDLER, trois ans, qui avait encore sa tétine à la bouche, et Arié SANDLER, cinq ans, qui attendaient, insouciants et gais, la navette du jardin d’enfants. L’ignominie frappa ensuite la petite Myriam MONSONEGO, une enfant de 8 ans aux yeux rieurs, une enfant de 8 ans pleine de joie et de tendresse qui attendait sagement qu’on la conduise à l’école primaire, à quelques pâtés de maison. Dans sa course, Myriam avait trébuché sur son cartable. Son tutu et ses chaussons roses s’en étaient échappés, derniers emblèmes de beauté et de douceur qu’elle opposait sans le savoir à la barbarie.

Des vies innocentes fauchées à l’aube ou au zénith, d’autres bouleversées à jamais, dans leur chair, dans leur esprit, ceux qui ont été blessés, Loïc LIBER, Aaron BIJAOUI, ceux aussi qui ont vu l’horreur, qui ont entendu les balles et les cris, et qui vivent encore aujourd’hui avec le fardeau des images, les échos du vacarme.

Dix ans d’un deuil lancinant, d’une béance au corps, au cœur, que rien ne pourra combler, une blessure, la perte d’un ami, d’un professeur, d’un camarade, la perte d’un enfant, d’un frère, d’un mari. Alors à travers eux, à travers vous, c’est notre pays tout entier, notre Nation au grand complet qui était frappée au cœur par la folie destructrice et la religion trahie. Il y a dix ans, le Président Nicolas SARKOZY s’était rendu à Montauban. Tout à l’heure encore, il a redit les images indélébiles, les émotions indescriptibles et la dignité de chacune et chacun à leur croisé. Le 1er novembre 2012, le Président François HOLLANDE s’était recueilli à Toulouse, ici à vos côtés, aux côtés de toutes ces familles, avec la même émotion, la République présente.

Et dix ans après, nous sommes là, tous les trois côte à côte, avec vous, Monsieur le président HERZOG, unis dans l’épreuve et unis dans le souvenir. Nous sommes là pour Imad, pour Abel, pour Mohamed, nous sommes là pour Gabriel, Arié, Jonathan, Myriam, pour chérir leur mémoire. Nous sommes là pour vous qui avez été blessés, endeuillés, traumatisés, pour vous soutenir et vous entourer. Nous sommes là pour écouter et pour essayer de comprendre, pour transmettre, comme l’écrit humblement Jonathan CHETRIT, témoin de l’horreur ce 19 mars. Nous sommes là dix ans après, nous sommes là, toujours, ensemble et nous serons là car nous sommes plus forts que les terroristes, car nous tenons, car leur projet est un projet de mort. Notre promesse est une promesse de vie. Alors depuis dix ans, face au drame, face à leurs répétitions, nous n’avons pas baissé la tête. Nous n’avons pas non plus baissé les bras. Nous n’avons rien cédé, rien abandonné, sûrs et fiers de nos valeurs, recherchant sans trêve l’équilibre entre la défense de nos libertés et le renforcement de notre sécurité. Oui, la France a combattu les terroristes en Syrie, au Mali et je veux rendre hommage à nos soldats qui ont affronté la guerre loin de chez eux pour que nous puissions vivre en paix. Et nous n’avons eu de cesse, durant dix ans, de renforcer les effectifs et les moyens, des services de renseignement de nos forces de sécurité intérieure, de mieux coordonner, de chercher de nouvelles techniques, de nous renforcer en Français, en Européen, d’empêcher par tous les moyens sur notre sol le terrorisme islamiste et toutes les attaques.

Nous n’avons cessé de renforcer notre justice en augmentant les peines, en renforçant les moyens et là aussi, en renforçant les coopérations. Nous nous sommes attaqués à ceux qui, au nom d’une vision dévoyée de l’islam, s’en prenaient aux principes, aux valeurs de la République pour la diviser, l’affaiblir, justifier. Je veux ici rendre hommage à mes deux prédécesseurs, au Premier ministre Manuel VALLS, au travail du ministre de l’Intérieur. Tous ensemble, les uns après les autres, avec leurs collègues successivement, nous avons cherché à rendre la France plus forte. Fidèle à ses valeurs, mais lucide sur ce défi que vous avez parfaitement décrit et qui est le nôtre, celui de nos générations et auquel nous ne céderons rien.

Nous avons aussi œuvré pour lutter contre la haine, l’antisémitisme, le racisme sur les réseaux sociaux, en France comme en Europe et nous continuerons. Ce chemin pour lutter contre la haine, ce chemin de vigilance, d’exigence, c’est celui que nous devons à nos enfants, c’est celui que nous nous devons à nous-mêmes pour préserver nos libertés face à la barbarie et à l’obscurantisme. Alors tous ensemble, nous avons tenu, résisté et nous tiendrons.

Alors, je veux vous remercier monsieur le Président, cher Isaac d’avoir répondu à mon invitation, d’être là aujourd’hui avec votre épouse à nos côtés. Il s’agit de votre première visite officielle en France et votre présence est à la fois une évidence et un honneur. Nous sommes là ensemble pour dire à ceux qui ont été frappés par la barbarie que nous les soutenons mais nous sommes aussi là pour rappeler ensemble que la France et Israël, Israël et la France sont ensemble déterminés à vaincre le terrorisme sous toutes ses formes et sur tous les fronts, et qu’ensemble, nous sommes déterminés à anéantir l’antisémitisme y compris celui qui se cache sous le masque de l’antisionisme. C’est pourquoi fin 2019, le Parlement français a adopté la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de la Shoah. C’est pourquoi, le 9 mars dernier, le Conseil des ministres a prononcé la dissolution de deux collectifs antisémites dont le collectif toulousain « Palestine Vaincra ». Cette lutte contre l’antisémitisme, la France l’a ancrée au cœur aussi de sa Présidence du Conseil de l’Union européenne, la lutte contre l’antisémitisme sous toutes ses formes les plus insidieuses, les plus pernicieuses comme les plus désinhibées. La lutte contre l’impunité sous toutes ses formes, c’est celle que nous poursuivons.

Et ce combat, c’est un combat que nous faisons pour Samuel et Myriam SANDLER. C’est un combat que nous faisons pour Eva aussi que nous n’oublions pas. Pour Yaacov et Yaffa aux côtés desquels nous étions ensemble il y a quelques instants, pour toutes celles et ceux qui ont tant souffert et subi ces dernières années de ces horreurs et de cet antisémitisme. Mais je veux ici vous le dire très solennellement et je le dis ici à toutes les Françaises et tous les Français de confession juive, à tous les franco-israéliens, à tous les Français vivant en Israël et je le dis ici à tous nos compatriotes, quelle que soit leur religion, croyants ou non-croyants, c’est un combat que nous devons mener pour la France elle-même et pour la République elle-même, car c’est un combat existentiel pour ce que nous sommes, parce que l’antisémitisme et l’antisionisme sont les ennemis de notre République.

Et nous savons depuis que notre pays a été frappé par une vague d’attentats, depuis que la guerre, de nouveau, fait rage en Europe, nous savons que la liberté n’est jamais un état de fait, mais toujours une conquête et une conquête de chaque jour. C’est une conquête du cœur, de l’intelligence. Pour la paix, c’est celle que vous menez, chère Latifa sans trêve avec votre association, c’est celle que tant d’entre vous menez vous aussi, madame, vous toutes et tous ici présents avec force et courage. C’est celle que mènent nos enseignants – vous avez fait applaudir le rectorat, merci président. Et c’est celle que, à travers nos combats, les uns et les autres ici, nous menons.

Mesdames et messieurs, dix ans ont passé. Dix ans où nous avons levé le bouclier, resserré nos étaux, étayé nos lois. Mais ces dix ans ne feront jamais passer la mémoire de mars 2012. Ils n’ont pas effacé les noms, pas davantage les visages. Ni l’affliction. Ni la souffrance. Cette histoire-là est de celles qui doivent être écoutées comme une leçon, et transmises comme un pacte, une invitation à nous dresser, et à agir chaque jour, à débusquer la barbarie partout où elle se tapit, et c’est notre vocation. Ces combats, ce sont les combats pour l’universalisme, et c’est aussi ce qui lie Israël et la France, la France et Israël. Une même vocation au cœur pour l’universalisme et au nom de l’universalisme. Alors, à mon tour, je veux saluer, monsieur le Président, le rôle qui est le vôtre, l’implication qui est la vôtre pour la paix dans toute la région. Le courage que vous avez eu de vous déplacer, même là où il semblait impossible que vous puissiez aller. Et l’engagement qui est le vôtre, l’engagement de votre premier ministre et de votre gouvernement au nom de la paix, face à la guerre lancée en Ukraine par la Russie, pour chercher une médiation. Et je veux vous dire que la France, comme elle l’a toujours fait, se tiendra aussi comme une puissance d’équilibre pour la paix dans la région, et la paix ne se fera jamais au détriment de la sécurité de l’État d’Israël.

Et si nous sommes là tous ensemble, mes amis, c’est parce que nous tenons dans cette continuité de l’Etat que j’évoquais, dans la continuité des combats qui sont les vôtres, dans la continuité de l’amitié qui est celle de nos deux nations. Et si nous sommes là aujourd’hui, c’est pour pleurer nos morts, pour raviver leurs souvenirs, pour nous tenir aux côtés des familles, et leur dire que nous n’oublierons rien. Mais c’est aussi, ce faisant, pour refonder, en cet instant, notre engagement à combattre. Et c’est pour cela que nous sommes plus forts que les terroristes. Une jeune fille l’a dit admirablement tout à l’heure, en plaidant pour l’excès d’amour et de bienveillance. Ne voyez pas là des paroles naïves, j’y ai vu des paroles de combattante terribles, redoutables. Mais nous avons déjà gagné. Vous avez eu le courage d’être là aujourd’hui, de venir témoigner une fois encore. Ce courage modeste, monsieur SANDLER, admirable, bouleversant. De le faire avec ce ton qui nous oblige tous, où il n’y a jamais un soupçon de haine, jamais un soupçon. Le même courage et la même décence, le même civisme qui nous oblige lorsqu’il faut répondre aux propos les plus ignobles comme, vous l’avez encore fait récemment, et si Yaacov et Yaffa ne peuvent pas être à nos côtés aujourd’hui, ils sont du même combat, le vôtre madame. Parce que dans leur école depuis dix ans, ils continuent d’élever et d’éduquer des enfants. Ils continuent, avec le même amour, de voir dans chacun de ces enfants le visage de la petite fille qu’ils n’ont plus. Ils ont tenu, c’est cela notre force. Nous avons tenu, nous tenons, et nous tiendrons. Et c’est pour cela que vous avez déjà gagné, que nous gagnons, et que nous gagnerons parce que nous continuerons de transmettre ce que nous avons ensemble de plus précieux, la sève de notre République, la liberté, l’égalité, et la fraternité.

Vive la République ! Et vive la France ! »

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