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Distribution en Israël : La maison mère de Ben & Jerry’s choisit la médiation

Aux Etats-Unis, le fabricant de crème glacée poursuit en justice l’accord conclu par Unilever et Ben & Jerry’s Israël, autorisant la vente dans les implantations de Cisjordanie

Vue du magasin d’usine de Ben & Jerry à Yavne le 20 juillet 2021. (Crédit : Flash90)
Vue du magasin d’usine de Ben & Jerry à Yavne le 20 juillet 2021. (Crédit : Flash90)

Ben & Jerry’s et sa société mère demandent une médiation sur la question de l’accord conclu par Unilever avec le distributeur israélien du fabricant de crème glacée, qui autorise la vente de ses produits dans les implantations de Cisjordanie.

La société mère de Ben & Jerry’s, basée dans le Vermont, avait initialement intenté une action civile devant le tribunal du district sud de New York contre Conopco, principale succursale américaine d’Unilever, afin d’empêcher l’application de cet accord.

Dans une lettre datée de jeudi dernier, un avocat de Ben & Jerry’s indique que les sociétés souhaitent dorénavant « résoudre leur différend par la médiation, de manière officielle et rapide », a rapporté Reuters vendredi.

La lettre, déposée une vingtaine de minutes avant l’audience prévue sur la question devant un tribunal de Manhattan, précise que les sociétés entendent résoudre le problème dans les deux semaines.

L’action civile initiale estimait qu’Unilever avait violé les termes de son contrat de rachat de Ben & Jerry’s en annonçant le mois dernier la conclusion d’un accord avec le distributeur israélien de la marque en Israël – qui produit et commercialise la marque – pour continuer à vendre en Cisjordanie, alors même que le conseil d’administration de Ben & Jerry’s avait annoncé en 2021 arrêter les ventes en « territoire palestinien occupé ».

Unilever a en effet conclu un accord avec Avi Zinger, propriétaire de Ben & Jerry’s Israel, et sa société American Quality Products (AQP), lui donnant toute latitude pour continuer à vendre à la fois en Israël et en Cisjordanie, avec les logos Ben & Jerry’s en hébreu et en arabe, mais pas en anglais. Le boycott [initialement prévu par Ben & Jerry’s ] était supposé entrer en vigueur à la fin de l’année 2022, à l’expiration des contrats liant Ben & Jerry à Zinger.

Ben & Jerry’s a demandé une injonction pour empêcher l’application de cet accord, ainsi que des dommages et intérêts au titre de l’accord et des profits qu’Unilever en tire. Ben & Jerry’s avait précédemment déclaré qu’il ne tirerait plus de profit des ventes réalisées en Israël.

Le tribunal a rejeté les prétentions de Ben & Jerry’s, à savoir la demande d’ordonnance restrictive temporaire et l’injonction préliminaire contre l’accord d’Unilever avec Zinger.

S’exprimant sur cette mise en cause, Unilever a déclaré au Times of Israel « avoir le droit le plus absolu de conclure cet accord. L’accord est déjà conclu. Nous ne commentons pas les litiges en cours. »

Les avocats de Ben & Jerry’s et d’Unilever n’ont pas donné suite à la demande de commentaire de Reuters.

Unilever et Ben & Jerry’s n’ont jamais été en phase sur la question du boycott des implantations et il semble même que leur désaccord se soit creusé au fil du temps. Cette action en justice semble être le premier différend juridique opposant frontalement les deux parties.

Des manifestants pro-israéliens manifestent à la fois contre le boycott de la Cisjordanie décidé par Ben et Jerry’s et contre l’antisémitisme, à Manhattan, New York, le 12 août 2021. (Crédit : Luke Tress/Flash90)

Le différend porte sur l’autonomie du conseil d’administration de Ben & Jerry’s et sur son engagement envers ses « valeurs fondamentales » et sa mission sociale, qui, selon l’entreprise, sont consubstantielles à son identité et son succès commercial.

Ben & Jerry’s affirme que ses propriétaires ont violé les termes de l’accord relatifs au conseil d’administration et à ses engagements sociaux en accordant les droits à la succursale israélienne.

Lorsqu’Unilever s’est porté acquéreur de Ben & Jerry’s en 2000, il a accordé au conseil d’administration une pleine autonomie « pour garantir l’intégrité des éléments essentiels de la marque Ben & Jerry’s », précise le texte de la plainte. Le conseil d’administration de Ben & Jerry’s a annoncé le boycott des ventes en Cisjordanie indépendamment d’Unilever.

La multinationale basée au Royaume-Uni est entièrement propriétaire de Ben & Jerry’s et a une certaine autorité sur les questions financières et opérationnelles, mais le fabricant de crème glacée a conservé son indépendance sur d’autres questions, en vertu de l’accord d’acquisition.

Des piétons dans la rue Church, devant la boutique Ben & Jerry’s, à Burlington, dans le Vermont, le 11 mars 2020. (Crédit : AP Photo/Charles Krupa)

Ben & Jerry’s a déclaré que son éthique progressiste faisait partie intégrante de l’entreprise et de son succès commercial, évoquant une « mission sociale » héritée de ses fondateurs juifs, qui ont, dès le départ, au début des années 1980, souhaité faire de la société « plus qu’une simple entreprise de crème glacée ».

L’annonce du boycott par Ben & Jerry’s a déclenché une tempête politique et médiatique autour d’Unilever. Des Etats américains ont promulgué des lois interdisant le boycott d’Israël, obtenant près d’un milliard de dollars d’Unilever, et la valeur de la société a chuté de plus de 20 milliards de dollars dans les mois qui ont suivi l’annonce du boycott, à un moment où le marché était pourtant en hausse. Une trentaine d’États disposent d’une législation anti-boycott et pas moins de douze procureurs généraux et trésoriers de sept États ont appelé Unilever à reconsidérer le boycott.

Des manifestants pro-israéliens manifestent contre le boycott de la Cisjordanie par Ben & Jerry’s et contre l’antisémitisme, à Manhattan, New York, le 12 août 2021. (Crédit : Luke Tress/Flash90)

Ben & Jerry’s est une filiale en propriété exclusive d’Unilever, malgré l’indépendance de son conseil d’administration sur certaines questions.

Unilever, conglomérat basé au Royaume-Uni, est l’une des plus grandes entreprises de vente de biens de consommation au monde, à la tête d’un portefeuille de 400 marques et d’une valeur marchande d’environ 116 milliards de dollars.

Ben & Jerry’s Israel et Zinger ont également poursuivi Unilever devant un tribunal fédéral américain du New Jersey, affirmant que la société violait les lois américaines et israéliennes en mettant illégalement fin à leur relation commerciale.

Avi Zinger, fabricant et distributeur israélien de glaces Ben & Jerry’s. (Capture d’écran YouTube)

Selon les termes de son accord avec Unilever, Zinger est autorisé à produire et vendre les produits Ben & Jerry’s en Israël et en Cisjordanie sans limitation de durée. Les conditions financières de l’accord n’ont pas été rendues publiques.

Israël et ses partisans voient dans cet accord une victoire majeure contre le mouvement de boycott contre Israël. Ben & Jerry’s n’a jamais explicitement appuyé le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) ciblant l’ensemble de l’État juif, mais son boycott des implantations l’a fait mettre dans le même sac que BDS par des militants des deux bords. Le mouvement BDS a d’ailleurs soutenu ce boycott.

La décision a déclenché un tollé en Israël, comme au sein de certains groupes juifs américains. Beaucoup y voient une manifestation antisémite, car on ne connaît aucun autre boycott à la société.

Les critiques de ce boycott soulignent que Ben & Jerry’s commercialise ses produits dans des pays dont le bilan en matière de droits de l’homme est épouvantable, comme c’est le cas de la Russie, de l’Arabie saoudite, de la Syrie, de l’Iran et de la Chine. La société n’a pris aucune mesure concernant d’autres territoires contestés, comme le Tibet, la Crimée, le Sahara occidental ou le Cachemire.

Luke Tress a contribué à cet article.

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