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Eclipsé par l’Ukraine, le Yémen manque d’aide face à son drame humanitaire

Depuis plusieurs mois, l'ONU s'alarme des conséquences d'un manque de financements pour l'aide humanitaire, alors que sur le terrain, le conflit connaît des regains de violences

Une femme yéménite cuisine sur un réchaud extérieur en argile dans un camp de fortune pour personnes déplacées dans la province de Hajjah, dans le nord du pays, le 6 mars 2022. (Crédit : ESSA AHMED / AFP)
Une femme yéménite cuisine sur un réchaud extérieur en argile dans un camp de fortune pour personnes déplacées dans la province de Hajjah, dans le nord du pays, le 6 mars 2022. (Crédit : ESSA AHMED / AFP)

Avec les yeux du monde rivés sur l’Ukraine, l’ONU a cette semaine récolté de la part des donateurs internationaux des fonds insuffisants pour venir en aide au Yémen, dévasté par une guerre et l’une des pires tragédies humanitaires au monde.

« L’Ukraine nous occupe beaucoup (…) mais il est essentiel qu’aucune autre crise ne soit oubliée », avait prévenu dès l’ouverture mercredi de la conférence des donateurs Manuel Bessler, chef du Corps suisse d’aide humanitaire.

Mais à l’issue de cette rencontre, tenue virtuellement, l’ONU n’a pu se dire que « déçue » après avoir récolté 1,18 milliard d’euros, soit un tiers des 3,6 milliards espérés.

Cela « signifie que les besoins des (Yéménites) ne seront pas satisfaits », souligne auprès de l’AFP Auke Lootsma, représentant du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) au Yémen.

Randa, un bébé yéménite souffrant de malnutrition sévère, attend d’être soigné dans un centre géré par une organisation humanitaire, à l’intérieur d’un camp de personnes déplacées ayant fui les combats entre les rebelles Huthi et le gouvernement soutenu par l’Arabie saoudite, dans le district d’Abs, dans la province de Hajjah. (Crédit : ESSA AHMED / AFP).

« C’est la situation la plus sombre que nous ayons connue jusqu’à présent pour le pays », dont plus des trois quarts de la population dépendent de l’aide internationale, alerte-t-il.

Depuis plusieurs mois, l’ONU s’alarme des conséquences d’un manque de financements pour l’aide humanitaire, alors que sur le terrain, le conflit connaît régulièrement des regains de violences.

La guerre oppose le gouvernement reconnu par la communauté internationale aux rebelles Houthis. Ces derniers, soutenus par l’Iran, ont réussi à s’emparer de pans entiers du territoire, dont la capitale Sanaa prise en 2014.

Les forces loyalistes sont pour leur part appuyées par les rivaux de Téhéran, Ryad et Abou Dhabi, au sein d’une coalition militaire intervenant au Yémen depuis 2015.

La guerre a tué des centaines de milliers de personnes, déplacé des millions d’autres, ravageant les infrastructures et la frêle économie du pays.

« Famine »

Déjà au bord d’une famine à grande échelle, le Yémen, pays le plus pauvre de la péninsule arabique, risque de voir sa sécurité alimentaire menacée par une autre guerre, l’Ukraine lui fournissant près d’un tiers de son approvisionnement en blé.

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, le conflit ukrainien pourrait faire grimper le prix des aliments dans le pays.

Le PAM a déjà dû cette année réduire les rations alimentaires de 8 millions de Yéménites. Or, d’après diverses agences de l’ONU, jusqu’à 19 millions de personnes pourraient avoir besoin d’une assistance alimentaire au cours du second semestre 2022.

Les aider est une tâche titanesque, et coûteuse: assurer leurs besoins alimentaires mobilise 181,4 millions d’euros par mois, soit « l’un des programmes les plus importants de l’histoire du PAM », rappelle Abeer Etefa, porte-parole du PAM pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

« Nous espérions plus, en particulier de la part des donateurs de la région » du Golfe, « la crise se déroulant dans leur arrière-cour », dit-elle à l’AFP.

Une infirmière s’occupe d’un enfant yéménite souffrant de malnutrition, dans un centre de traitement dans la province de Hajjah, dans le nord du Yémen, le 5 juillet 2020. (ESSA AHMED / AFP)

« Aide détournée »

Alors que l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis étaient en 2021 en tête des pays donateurs, ils n’ont cette fois fait aucune promesse.

Pourtant, « davantage de personnes sont dans le besoin cette année qu’en 2021 et encore plus de vies seront perdues », s’inquiète auprès de l’AFP Erin Hutchinson, directrice du Conseil norvégien pour les réfugiés au Yémen.

Ryad et Abou Dhabi annoncent régulièrement l’envoi d’aide dans le pays via leur propre réseau d’agences humanitaires nationales.

Mais mercredi, ils ont surtout insisté sur la nécessité de mettre fin aux actions « terroristes » des Houthis, le représentant émirati affirmant que les rebelles « entravent et détournent l’aide » humanitaire.

Première économie du monde arabe, l’Arabie saoudite a assuré avoir fourni ces dernières années plus de 19 milliards de dollars (17,2 milliards d’euros) d’aide au Yémen voisin.

Les deux pays alliés « semblent désormais vouloir contrôler leur propre financement (de l’aide humanitaire destinée au) Yémen, plutôt que de le confier à l’ONU », explique à l’AFP Elisabeth Kendall, chercheuse à l’Université d’Oxford.

Car les régions les plus touchées par la crise humanitaire sont aux mains des Houthis et au cœur des combats, rappelle-t-elle. Et l’Arabie saoudite comme les Emirats arabes unis répugnent d’y voir affluer l’aide qu’ils financent.

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