Edgar Morin, immense « braconnier du savoir »
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Edgar Morin, immense « braconnier du savoir »

Précurseur de la "sociologie du présent" ; à la fois historien, philosophe et scientifique, il tente de briser les frontières entre les disciplines et a suscité la controverse

Le philosophe et sociologue français Edgar Morin au siège de l'UNESCO avant une cérémonie pour son centième anniversaire, le 2 juillet 2021. (Crédit : Bertrand GUAY / AFP)
Le philosophe et sociologue français Edgar Morin au siège de l'UNESCO avant une cérémonie pour son centième anniversaire, le 2 juillet 2021. (Crédit : Bertrand GUAY / AFP)

Géant de la pensée, Edgar Morin est l’auteur d’une œuvre très diverse, connue bien au-delà de la France, à contre-courant de la sociologie traditionnelle et qu’on peut définir comme une réflexion sur l’Homme à partir des données de la science.

Cet esprit encyclopédique, politiquement à gauche, qui souffle ses cent bougies ce 8 juillet, est toujours présent et écouté dans le débat intellectuel. Car ses réflexions sur le changement de nos modes de vie, alors que s’accélère la mondialisation, disent beaucoup sur notre époque.

L’originalité de ce Juif laïc, qui se perçoit comme un « braconnier du savoir », a été de refuser la parcellisation de la connaissance, au profit d’une vision culturelle et scientifique pluridisciplinaire, afin d’affronter « la complexité du réel ».

On l’appelle « le penseur planétaire » car il a visé, à travers le concept de « pensée complexe », à « relier ce qui, dans notre perception habituelle, ne l’est pas », à identifier « ce qui nous unit comme êtres humains ».

« Optipessimiste »

Edgar Morin estime que plus s’aggravent les risques de crises (liées à la dissémination des armes nucléaires, à la dégradation de la biosphère ou à la dérégulation de l’économie), plus s’accroissent les chances de solutions.

À la question, qu’on lui a très souvent posée, de savoir s’il était un optimiste ou un pessimiste, il a répondu en 2015 : « Je suis un ‘optipessimiste’ (…), j’espère sur un fond de désespérance » (2005). Quatorze ans plus tard, il le formulait différemment : « J’ai gardé mes inspirations adolescentes tout en perdant mes illusions. Je ne crois plus à aucune promesse, aucun avenir radieux, aucun messie » (Le Monde, 2019).

Edgar Nahoum naît enfant unique le 8 juillet 1921 à Paris, dans une famille juive originaire de Salonique en Grèce, émigrée à Paris. Ses parents ont un magasin de textile. La mort de sa mère, quand il a 10 ans, le hantera toute sa vie.

En 1941, il rejoint le Parti communiste et entre dans la Résistance sous le pseudonyme de Morin. Avec des licences (histoire, géographie et droit) pour bagage académique hérité de la Seconde Guerre mondiale, il publie son premier livre L’An zéro de l’Allemagne en 1946. Il fait du journalisme, entre au CNRS en 1950. Il y sera directeur de recherches de 1970 à 1993, puis directeur émérite.

Il frappe les esprits en publiant en 1959 Autocritique, qui relate son exclusion du PCF, dont il a été un des cadres, et ses propres aveuglements face au stalinisme. Il est aussi à cette époque l’un des fondateurs du comité des intellectuels contre la guerre d’Algérie. En 1969, son audience s’élargit avec La Rumeur d’Orléans, ouvrage sur un phénomène antisémite français.

Précurseur de la « sociologie du présent », il va alors s’intéresser à des phénomènes jusque-là peu étudiés par la sociologie traditionnelle : cinéma, nouvelles technologies, sport, métamorphose des campagnes françaises, aspirations de la jeunesse, etc.

À la fois historien, philosophe et scientifique, il tente de briser les frontières entre les disciplines. Dans le cinquième volume de son maître-livre, qui en compte six, La Méthode, il écrit : « Plus nous connaissons l’humain, moins nous le comprenons. Les dissociations entre disciplines le fragmentent, le vident de vie, de chair, de complexité et certaines sciences réputées humaines vidangent même la notion d’homme. »

Le philosophe et sociologue français Edgar Morin au siège de l’UNESCO lors d’un discours pour son centième anniversaire, le 2 juillet 2021. (Crédit : Bertrand GUAY / AFP)

Cause palestinienne

Docteur honoris causa de 38 universités étrangères, il a écrit une quarantaine d’ouvrages, largement traduits.

Parmi ses livres figurent une biographie familiale, Vidal et les siens (1989, reprenant le prénom de son père), et un texte poignant sur sa femme, morte en 2008, Edwige, l’inséparable. Ayant perçu très tôt l’importance des enjeux écologiques, il a signé en 1992 Terre-Patrie et, en 2007, L’an I de l’ère écologique, un dialogue avec Nicolas Hulot.

Edgar Morin a été au cœur d’une affaire ayant fait couler beaucoup d’encre : coauteur d’un article en 2002 affirmant que « les Juifs qui furent les victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens », il est poursuivi pour antisémitisme par deux associations. Il gagne en cassation.

En 2012, il avait longuement débattu avec le futur président François Hollande sur les « pistes pour sortir de la crise de civilisation », devenu un livre.

Face à la crise de la COVID-19, il affirme avoir assisté à une nouvelle surprise historique. « Il faut supporter toniquement l’incertitude. L’incertitude contient en elle le danger et aussi l’espoir », a-t-il commenté sur Twitter.

On a pu pendant longtemps croiser ce père de deux filles faire ses courses en toute simplicité dans le centre de Paris, casquette de marin vissée sur le crâne et sourire aux lèvres, avant qu’il ne déménage, à 97 ans, à Montpellier (Hérault), heureux de « sortir au soleil » et de « faire la causette avec des voisins » (Le Monde, 2019).

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