Elections en Irak : les Kurdes disent se sentir abandonnés par Israël
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Carnet de reporterNous avons perdu l’espoir de l’indépendance et notre dignité

Elections en Irak : les Kurdes disent se sentir abandonnés par Israël

Le jour des élections, dans les rues du Kurdistan irakien, un journaliste israélien a échangé avec les habitants sur leur relation avec l'Etat juif

  • Le journaliste Ziv Genesove discute avec des habitants de Dohuk, au Kurdistan irakien, le jour des élections, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)
    Le journaliste Ziv Genesove discute avec des habitants de Dohuk, au Kurdistan irakien, le jour des élections, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)
  • Un homme vend des colliers de prière dans la rue à Dohuk, au Kurdistan irakien, le jour des élections, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)
    Un homme vend des colliers de prière dans la rue à Dohuk, au Kurdistan irakien, le jour des élections, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)
  • Une affiche électorale dans les rues de Dohuk, au Kurdistan irakien, le jour des élections, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)
    Une affiche électorale dans les rues de Dohuk, au Kurdistan irakien, le jour des élections, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)
  • Un panneau routier indique le chemin de Bagdad et de Mossoul, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)
    Un panneau routier indique le chemin de Bagdad et de Mossoul, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)
  • Le sentiment kurde envers Israël est toujours présent, mais les espoirs sont faibles concernant une influence kurde sur le gouvernement irakien (Ziv Genesove / Times of Israël)
    Le sentiment kurde envers Israël est toujours présent, mais les espoirs sont faibles concernant une influence kurde sur le gouvernement irakien (Ziv Genesove / Times of Israël)

DOHUK, Irak – Alaz, un vendeur de bijoux du marché de Dohuk, au Kurdistan irakien, a perdu foi en la politique.

« Ces élections ne m’intéressent pas du tout », a-t-il déclaré au Times of Israël. « Après ce qui s’est passé l’année dernière, nous avons perdu le rêve d’un Etat indépendant – avec notre dignité. »

Plus de six mois se sont écoulés depuis que les Kurdes du nord de l’Irak ont ​​massivement voté en faveur de la création d’un Etat indépendant et pour une sécession du gouvernement central de Bagdad. Mais samedi, ils se sont retrouvés à participer aux élections du parlement irakien. Les résultats officiels devaient être annoncés lundi.

Il ne reste plus grand-chose de l’atmosphère festive dont j’ai été témoin lors du référendum kurde d’octobre dernier. A l’époque, au moins la moitié des passagers du vol d’Istanbul à Erbil, capitale de la province, s’étaient parés de bracelets et d’écharpes aux couleurs du drapeau kurde.

L’aéroport international était couvert de panneaux et d’affiches appelant à « l’indépendance du Kurdistan » et chaque rue était remplie de banderoles géantes proclamant fièrement que le temps était venu pour un Etat kurde souverain et indépendant.

Le journaliste Ziv Genesove (à gauche) échange avec un habitant de Dohuk, au Kurdistan irakien, le jour des élections, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)

Huit mois plus tard, lors de mon vol vers Erbil, je n’ai pas vu un seul passager avec un bracelet aux couleurs du drapeau, les affiches de l’aéroport avaient disparu et personne n’aurait pu deviner que, jusqu’à récemment, les habitants avaient accroché des drapeaux israéliens sur leurs balcons – un signe d’appréciation pour le soutien du pays à l’indépendance kurde.

Ces derniers mois, un changement énorme a opéré dans la région du Kurdistan.

La chute de la « Jérusalem du Kurdistan »

« La situation dans la région ne s’est pas améliorée depuis le référendum ; cela n’a fait qu’empirer », a déclaré Daran, qui tient un restaurant de shawarma. « Nous avons reçu quelques coups, et la chose la plus douloureuse est la perte de Kirkouk. »

Depuis que les Kurdes ont décidé de se séparer de l’Etat irakien, le gouvernement de Bagdad a pris un certain nombre de mesures militaires, économiques et diplomatiques afin de faire pression sur le Premier ministre du gouvernement régional du Kurdistan irakien, Nechirvan Barzani, afin de renverser cette décision. Jusqu’à présent, cela a fonctionné.

Initialement, le gouvernement irakien avait fermé l’aéroport international d’Erbil et pris le contrôle de certains passages frontaliers entre le Kurdistan et la Turquie, portant un coup sévère à la liberté de circulation des Kurdes et à l’économie locale.

Un panneau routier indique le chemin de Bagdad et de Mossoul, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)

Le revers le plus important pour les Kurdes est survenu lorsque l’armée irakienne a exploité des différends internes entre les partisans séparatistes de Barzani et les partisans de Jalal Talabani, lié au régime chiite en Irak et en Iran. Dans un mouvement coordonné en octobre dernier qui a abouti par quelques violences, l’armée irakienne a réussi à reprendre le contrôle de la ville de Kirkouk, la « Jérusalem du Kurdistan », aux forces kurdes des Peshmergas. L’armée s’est également emparée de vastes réserves de pétrole.

« Nous avons élevé les drapeaux israéliens avec fierté »

« Je m’attendais à ce qu’Israël soutienne les Kurdes avec de l’argent et des armes », explique Sarbas, un chauffeur de taxi. « Mais rien ne s’est passé. Je ne suis pas en colère, mais il y a le sentiment qu’ils nous ont abandonnés. »

Beaucoup de Kurdes attendaient un important soutien israélien. Dans les jours qui ont précédé le référendum, ils affirment qu’on trouvait des « avions de guerre israéliens » dans l’aéroport d’Erbil qui attendaient « l’ordre d’attaquer » en cas de confrontation avec l’armée irakienne.

Dohuk, dans le Kurdistan irakien (Ziv Genesove / Times of Israël)

Ils ont également affirmé que les forces israéliennes leur avaient transféré des « dépôts avancés de munitions ».

« Nous avons élevé les drapeaux israéliens avec fierté. Nous étions sûrs qu’Israël nous soutiendrait quand nous en aurions besoin », a déclaré Mahmud, un habitant de Duhok âgé de 75 ans, qui se souvient de la coopération israélo-kurde sous le régime du dictateur irakien Saddam Hussein.

« Mais aujourd’hui, ce n’est plus comme la période des années 1960 et 1970, quand les Israéliens avaient l’habitude de coopérer avec les Peshmergas [les milices kurdes armées du nord de l’Irak] », a déclaré Mahmud. « Aujourd’hui, le soutien israélien est principalement diplomatique. »

Rekan, un vendeur de tapis âgé de 47 ans, se dit également déçu par le gouvernement israélien.

Un homme vend des colliers de prière dans la rue à Dohuk, au Kurdistan irakien, le jour des élections, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)

« L’Etat d’Israël possède l’armée la plus puissante du Moyen-Orient, avec des armes avancées et l’une des meilleures forces aériennes du monde », a déclaré Rekan.

« Je m’attendais à ce qu’ils utilisent toutes leurs forces pour arrêter l’armée irakienne. En fin de compte, nous savons ce qui s’est passé : nous avons perdu Kirkouk. Aujourd’hui, nous participons aux élections pour le parlement à Bagdad et non pour le parlement de Erbil. »

Le verre à moitié plein

La majorité des Kurdes ne restent néanmoins pas bloqués sur ce manque de soutien israélien, et beaucoup souhaitent regarder vers l’avenir plutôt que d’analyser les erreurs du passé.
 
« Il ne sert à rien de regretter ce qui s’est passé il y a quelques mois », confie Dozan, un enseignant à la retraite. « Ce que les Kurdes doivent faire maintenant, c’est être unis et regarder vers l’avenir. Si nous ne sommes pas unis, ni Israël ni Allah ne nous aideront. »

« Le peuple kurde a assez souffert. Nous avons souffert du régime de Saddam Hussein, nous avons souffert sous le régime chiite qui a suivi et nous avons souffert ces dernières années lorsque l’Etat islamique et tous les extrémistes djihadistes sont arrivés dans notre région pour y assassiner tout le monde », a déclaré Miraz, qui possède une petite boulangerie à Erbil.

Le sentiment kurde envers Israël est toujours présent, mais les espoirs sont faibles concernant une influence kurde sur le gouvernement irakien (Ziv Genesove / Times of Israël)

« Nous espérons que les politiciens que nous amènerons au parlement à Bagdad aideront les gens ordinaires et simples du Kurdistan, et qu’ils ne s’occuperont pas d’affaires diplomatiques inutiles, comme les relations entre les Kurdes avec Israël ou avec d’autres pays loin d’ici », affirme Miraz.

« Ils transformeraient ma vie en enfer »

Ceux qui attendent de leurs politiciens du courage et de la franchise risquent d’être déçus.

La veille des élections, le Times of Israël s’est rendu chez l’un des candidats les mieux placés sur la liste de Barzani. Dehors, dans la rue, au moins 200 personnes l’attendaient : des amis, des membres de sa famille et des gens de sa grande tribu étaient venus lui rendre hommage et lui souhaiter le succès.

J’ai attendu patiemment avec tout le monde. Quelques minutes plus tard, le candidat est arrivé entouré d’une garde digne de tout Premier ministre occidental. Mon contact nous a présentés devant l’entrée de la maison.

Une affiche électorale dans les rues de Dohuk, au Kurdistan irakien, le jour des élections, le 12 mai 2018 (Ziv Genesove / Times of Israël)

« C’est le journaliste israélien dont je t’ai parlé, » a-t-il chuchoté au candidat, qui m’a regardé dans les yeux et serré la main.

« C’est un grand honneur que vous soyez venu d’Israël », a-t-il dit.

Nous sommes entrés dans une pièce spacieuse et nous nous sommes assis dans un coin. Un jeune garçon nous a servi des verres d’eau et du thé.

Le politicien a souligné à quel point il appréciait pouvoir répondre à l’interview d’un journaliste israélien, mais s’est excusé du fait qu’il ne pouvait permettre aucune photo, audio ou vidéo de la réunion, et a demandé que son nom ne soit pas révélé.

« Dans deux ou trois jours, je serai au parlement de Bagdad pour la première fois », a-t-il déclaré. « Ils transformeraient ma vie en un véritable enfer s’ils découvraient que j’ai rencontré un journaliste d’Israël. »

Plusieurs tentatives pour le persuader d’accepter que nous révélions son nom n’ont rien changé.

Les habitants kurdes de la ville de Dohuk, dans le Kurdistan irakien, étaient optimistes quant au soutien israélien avant le référendum sur l’indépendance l’année dernière ; le gouvernement irakien a largement rejeté l’offre d’indépendance (Ziv Genesove / Times of Israël)

Cet homme politique kurde, chargé de représenter les intérêts de sa circonscription, n’était pas encore entré au parlement qu’il avait déjà peur des Irakiens.

A la fin de notre entretien, je lui ai demandé s’il pensait que les Kurdes au Parlement irakien pourraient servir de pont entre l’administration à Jérusalem et le gouvernement à Bagdad.

« C’est très difficile pour moi d’imaginer que ça se produise », a-t-il répondu. « Les politiciens irakiens sont très têtus quand il s’agit d’Israël, mais peut-être dans les prochaines années. »
 
Je suis reparti en remerciant le politicien pour le temps qu’il m’avait accordé, sceptique sur le fait que l’ère du changement était à l’horizon.

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