Elle sauve des enfants juifs français d’Auschwitz et préfère rester dans l’ombre
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Elle sauve des enfants juifs français d’Auschwitz et préfère rester dans l’ombre

Mary Elmes, honorée à titre posthume pour son héroïsme, refusa la Légion d'Honneur. Un nouveau livre explore les efforts discrets des Quakers pour sauver des vies

A gauche: Les enfants et le personnel de la Maison Saint-Christophe (orphelinat de Saint-Christophe) pendant la Seconde Guerre mondiale; Mary Elmes, qui a secrètement amené des enfants juifs à être sauvés d'Auschwitz. (Courtoisie Midas Films)
A gauche: Les enfants et le personnel de la Maison Saint-Christophe (orphelinat de Saint-Christophe) pendant la Seconde Guerre mondiale; Mary Elmes, qui a secrètement amené des enfants juifs à être sauvés d'Auschwitz. (Courtoisie Midas Films)

À l’automne 1942, les trains avaient transporté 2 289 hommes, femmes et enfants juifs du camp de concentration français de Rivesaltes vers le nord jusqu’à Drancy.

Le premier était l’un des camps d’internement les plus connus du pays sous régime de Vichy. Drancy, le camp le plus célèbre de tous, se trouvait dans le nord de la France, sous occupation allemande. C’est de là que ce groupe de juifs a poursuivi son long périple vers l’est, jusqu’aux camps de la mort en Pologne.

Mais les Juifs détenus au camp de Rivesaltes n’ont pas tous péri dans l’Holocauste. 84 % des enfants séjournant dans le camp ont échappé à la déportation, principalement grâce à Mary Elmes, une Irlandaise travaillant pour un organisme d’aide de la communauté des Quaker appelé American Friends Service Committee.

Les efforts courageux d’Elmes en temps de guerre pour sauver des centaines d’enfants juifs au camp de Rivesaltes sont le thème d’un livre récemment publié par la journaliste irlandaise indépendante Clodagh Finn intitulé « A Time To Risk All ».

Elmes avait travaillé comme volontaire humanitaire pendant la guerre civile espagnole. Puis, lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata, elle continua à travailler là où le conflit se situait.

Le 22 juin 1940, l’armistice franco-allemand divise la France en deux parties : Paris et la région nord, qui comprend la zone occupée sous contrôle allemand, et la zone libre au sud, qui est gérée à partir de Vichy par le maréchal collaborationniste Philippe Pétain.

Drancy, situé en banlieue parisienne, accueillera près de 70 000 Juifs qui seront déportés à l’est entre 1942 et 1944. Dans la zone libre, Rivesaltes deviendra le centre de détention juif le plus important.

Clodagh Finn, auteur de « A Time to Risk All ». (Nick Bradshaw)

Finn explique que le camp de concentration de Rivesaltes s’appelait officiellement le Camp Joffre. Il a été construit en 1938, comme caserne militaire, pour accueillir les troupes en transit. L’idée d’utiliser le camp comme lieu de séjour pour les réfugiés a commencé à faire son chemin en novembre 1940.

En novembre de l’année suivante, le camp a ouvert ses portes. Pendant la guerre civile espagnole, environ 500 000 Espagnols ont franchi la frontière avec la France, si bien que les autorités françaises ont installé Rivesaltes pour héberger ces républicains dits « indésirables », explique M. Finn.

« Quand la Seconde Guerre mondiale éclata, 8 millions de personnes commencèrent à descendre du nord : Allemands, Belges, puis, de plus en plus, Juifs. »

Rivesaltes était le centre de tri du sud de la France [pour les Juifs], dit-elle. Le « Drancy » du sud de la France. Le voyage vers le génocide commençait ici pour les Juifs. Mais Rivesaltes était aussi le camp où il y a eu le plus de sauvetages. »

Quakers à la rescousse ?

Finn explique qu’il y avait deux façons pour Mary Elmes et ses collègues d’essayer de faire sortir les enfants juifs du camp de Rivesaltes.

« Elle a créé un certain nombre de colonies d’enfants autour des communes pittoresques des Pyrénées-Orientales, dans le sud-ouest de la France ».

Il y avait aussi des convois de réfugiés qui se rendaient aux États-Unis. C’était organisé par les Quakers, et aussi par Eleanor Roosevelt. Les deux activités étaient donc des moyens de sortir les enfants de Rivesaltes, explique M. Finn.

Ce dernier plan était un programme facilité par le secrétaire exécutif des Quakers, Clarence Pickett, qui a mis sur pied une organisation appelée United States Committee for the Care of European Children.

Il a amené plus d’un millier d’enfants juifs de France et de Grande-Bretagne en Amérique. Elmes elle-même a été chargée de sélectionner 43 enfants pour le quatrième convoi partant de Rivesaltes.

Enfants du camp de Rivesaltes pendant la Seconde Guerre mondiale. (Courtesy Midas Films)

Elmes finit par se disputer avec le chef de l’organisation Quaker en France, Howard Kershner. Plus précisément, ils n’étaient pas d’accord sur le traitement des enfants juifs. Kershner estimait que si les convois d’enfants devaient être juifs à 100 %, les organisations juives elles-mêmes devraient s’occuper de l’administration.

Dans une lettre que Finn reproduit dans son livre, Elmes a écrit qu’elle était « troublée d’apprendre que M. Kershner pense que les Quakers ne devraient pas faire plus en matière d’émigration juive à 100 % ».

En janvier 1941, Kershner a tenu une réunion avec Pétain, au cours de laquelle le Quaker certifia la nature apolitique du travail de l’American Friends Service Committee en France. Plus tard cette année-là, Kershner rencontra une nouvelle fois Pétain.

L’entrevue de Montoire, le 3 octobre 1940, entre le maréchal Pétain et Adolf Hitler (Crédit : wikimedia commons)

A ce stade, le régime de Vichy avait adopté une deuxième série de lois anti-juives. Kershner, cependant, n’a pas abordé le sujet avec Pétain. Au lieu de cela, il a décrit dans son journal intime tous les délégués du gouvernement de Vichy qu’il a personnellement rencontrés comme étant des « Français distingués ».

Kershner semblait presque « ébloui » par le président de Vichy, dit Finn. « Il était très désireux de maintenir le contact avec les autorités, de respecter les règles, et avait peur de faire sombrer le navire au cas où les Quakers seraient expulsés. »

A la mi-avril 1942, Rivesaltes comptait plus de 9 000 personnes vivant dans sa sinistre enceinte, dont 40 % de Juifs.

Les conditions ont commencé à se détériorer. La nourriture était rare, les conditions météorologiques étaient dures et les enfants étaient infestés de poux.

« A Time to Risk All », lr livre sur Mary Elmes, de Clodagh Finn. (Courtesy)

Ainsi, quatre mois avant les premières déportations vers le camp d’Auschwitz, Mary Elmes passa trois jours à aller d’une baraque à l’autre, essayant de persuader les parents juifs d’autoriser leurs enfants à partir en vacances dans les colonies d’enfants quakers.

Au départ, seulement 60 personnes ont adhéré au programme, mais il y avait jusqu’à 300 places disponibles. Finn dit que c’est parce que le moral était encore bon dans le camp, et que de nombreux Juifs croyaient qu’ils finiraient par être relâchés à court terme.

En juin 1942, cependant, l’ambiance s’était considérablement assombrie – pas seulement pour les Juifs du camp lui-même, mais dans toute l’Europe. Les nazis se fixaient comme objectif de déporter les Juifs de différents pays du continent. En France, le chiffre était de 100 000.

Les Quakers de Rivesaltes reçurent en juillet 1942 les premières informations définitives sur les déportations juives en zone libre.

Le temps des mesures désespérées

Le gouvernement de Vichy avait initialement prévu de déporter 10 000 Juifs, pris dans plusieurs camps du sud de la France, notamment à Rivesaltes, Gurs, Vernet, Les Milles, Récébédou et Noé. Les premiers trains devaient partir entre le 6 et le 12 août.

Le 7 août, l’administration du camp a convoqué une réunion de tous les organismes de secours pour les informer que les enfants devaient être déportés en Pologne avec leurs parents. C’est à ce moment-là qu’Elmes commença personnellement à emmener des groupes d’enfants juifs dans sa voiture et à les éloigner de Rivesaltes.

Alors qu’Elmes enfreignait les règles du protocole, Finn dit qu’elle avait l’appui de la plupart de ses collègues quaker, qui ont loué son courage à l’époque. Le nouveau directeur quaker en France, Lindsley Noble, par exemple, écrivit dans ses notes privées du 11 août 1942, comment Elmes avait « fait fuir neuf enfants ».

Paul Niederman, ancien détenu du camp de Rivesaltes, dans « It Tolls for Thee », un film consacré à l’héroïque Mary Elmes. (Courtesy Midas Films)

Noble a également noté comment Elmes avait sauvé 34 enfants de Rivesaltes, alors que 400 Juifs étaient entassés dans des wagons à bestiaux en direction de Drancy.

« Les autorités du camp travaillaient pour le gouvernement de Vichy », dit Finn, « mais certaines étaient très contrariées, et quand elles ont appris que les déportations allaient commencer, elles ont rassemblé toutes les organisations d’aide et leur ont dit : ‘Ils regroupent toutes les familles avec les enfants' ».

Quand Elmes entendit cela en août 1942, elle commença à emmener les enfants par groupes de cinq et six à la fois dans sa voiture », raconte Finn.

Sur les 2 289 adultes juifs et 174 enfants déportés par convois de Rivesaltes vers l’est entre août et octobre 1942, il est difficile de déterminer le nombre exact d’enfants juifs qu’Elmes et ses collègues ont secourus. Cependant, le nombre est estimé à 427.

« Au cours de ces mois, Marie est personnellement responsable du sauvetage de 80 enfants », dit Finn.

Le livre de Finn comprend des entretiens avec des personnes transférées pour leur sécurité au foyer pour enfants qu’Elmes dirigeait à La Villa Saint Christophe, échappant ainsi à la déportation.

Charlotte Berger-Greneche a été sauvée par Mary Elmes. Elle n’ a reçu que récemment le seul souvenir de la vie de sa mère – une note écrite et remise au moment où son train partait pour Auschwitz. (La Villa St. Cristophe)

Parmi ces témoignages figurent des interviews avec les frères George et Jacques Koltein, ainsi qu’une interview assez émouvante avec une femme nommée Charlotte Berger-Greneche.

La journaliste laisse échapper une larme lorsqu’elle parle de cette dernière interview.

Finn évoque une lettre de la mère de Berger-Greneche qu’elle a trouvée dans ses recherches. Il s’agissait de ses derniers mots à sa fille, donnés à un ouvrier Quaker sur le quai, alors que le train quittait Rivesaltes pour Auschwitz.

« Elle disait simplement : ‘Mes pensées les plus affectueuses et mille baisers' », explique Finn.

« J’ai envoyé cette lettre à Charlotte, et elle en a été bouleversée parce qu’elle n’avait rien qui appartenait à sa mère avant cela », dit Finn.

Berger-Greneche a ensuite reçu une photographie de sa mère du Mémorial de la Shoah à Paris.

« À 80 ans, c’était la première fois que Charlotte voyait une photo de sa mère », raconte Finn. « De si petits moments comme ça montrent vraiment que les actions de Mary Elmes, et celles de ses collègues de travail, ont encore des résonances aujourd’hui. »

Le héros méconnu

En février 1943, Elmes a été arrêtée par la police de sécurité allemande sur suspicion d’espionnage. Elle a d’abord été emmenée dans une prison militaire à Toulouse, puis transférée à la prison de Fresnes. Mais avec l’aide de ses employeurs quaker et du consulat irlandais à Vichy, Elmes est finalement libérée en juillet de la même année.

Jusqu’en 2012, l’Irlande n’avait pratiquement pas reconnu la bravoure humanitaire d’Elmes, à l’exception notable de quelques articles de journaux et du Holocaust Education Trust of Ireland, qui honore Elmes à l’occasion de sa Journée commémorative annuelle de l’Holocauste.

Mais au cours des cinq dernières années, l’esprit courageux d’Elmes a été reconnu publiquement en France, en Israël et en Irlande.

« It Tolls For Thee, un film narré par la star hollywoodienne Winona Ryder, a récemment été tourné sur le courage d’Elmes à Riversaltes.

Sous la lettre « M » du Mémorial de la Shoah à Paris au Mur des Justes – dédié aux 3 900 âmes courageuses qui ont sauvé de nombreux Juifs en France pendant la guerre – une entrée honore aujourd’hui le nom de Mary Elmes, née à Ballintemple, Cork, en 1908, et décédée à Perpignan, dans le sud de la France, en 2002, à l’âge de 93 ans.

En 2016, Des Cahill, le maire de Cork, a invité la petite-fille d’Elmes, Marie Maude, à une cérémonie à la salle du Conseil pour lui rendre hommage avec une broche en argent de la ville natale d’Elmes.

En Israël, parallèlement, Elmes a été honorée en juin 2014, alors qu’elle n’était que la deuxième Irlandaise à être nommée Juste parmi les nations (le premier étant Monseigneur Hugh O’Flaherty) – un honneur conféré par l’Etat d’Israël à Yad Vashem aux non-juifs qui ont risqué leur vie pour sauver les Juifs pendant l’Holocauste.

Elmes a été honorée à titre posthume pour le prix par Ronald Friend, qui, avec son frère Mario, a survécu à la déportation à Rivesaltes en 1942.

S’il a fallu près de 75 ans pour que l’histoire d’Elmes soit enfin dévoilée, c’est peut-être parce que, comme le souligne Finn, l’ancienne employée quaker a délibérément fui les honneurs.

Le professeur à la retraite de New York, Ronald Friend (Rene), a été sorti clandestinement du camp de Rivesaltes par Mary Elmes. (Courtesy Midas Films)

Finn dit que comme beaucoup de personnes de sa génération en France, Elmes ne voulait pas parler de la guerre une fois qu’elle était terminée. De plus, le régime de Vichy fut un sujet tabou pendant une grande partie de l’histoire française de la fin du XXe siècle.

Finn mentionne des ouvrages comme « La France de Vichy : Ancienne Garde et Nouvel Ordre, 1940 – 1944 » de Robert Paxton et « Le Syndrome de Vichy : Histoire et Mémoire en France depuis 1944 » d’Henri Rousso, qui montrent une réticence généralisée à parler des années de guerre où le gouvernement de Vichy a mis en œuvre une politique anti-juive sans y avoir été contraint par les autorités allemandes.

D’après les entretiens qu’elle a menés dans le cadre de sa recherche sur cette biographie, Finn dit qu’elle a vu que ce qui était autrefois une culture du silence autour de ce sujet changeait lentement.

« Ce qui m’a frappée quand j’ai interviewé tous ces gens en France pour ce livre, c’est qu’ils m’ont dit :  » ‘Il y a 20 ans, je ne t’aurais pas parlé’ « , dit-elle.

En 1947, les Quakers américains et britanniques ont reçu conjointement le prix Nobel de la paix pour leur aide durant la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement français a voulu rendre un hommage personnel à Elmes pour son travail de chef de la délégation à Perpignan, en lui offrant la Légion d’Honneur, la plus haute distinction française pour l’héroïsme militaire et civil.

Cependant, Elmes refusa.

Cette Irlandaise est morte bien avant que Finn commence à écrire l’histoire sur sa vie. Mais un auteur qui a écrit un livre sur le mouvement quaker dans les années 1990 a réussi à obtenir une interview d’Elmes.

L’image qui se dégage de cet entretien, dit Finn, est une « femme très autonome, sérieuse et stoïque. Interrogée sur les enfants qu’elle a sauvés, Elmes en parlait presque avec détachement. »

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