En dépit des roquettes, Netanyahu obtient toujours de bons résultats à Sdérot
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Reportage

En dépit des roquettes, Netanyahu obtient toujours de bons résultats à Sdérot

"J'ai voté pour le Likud toute ma vie. Comme mes parents. Je vivrais un vote pour un autre parti comme une trahison", dit un chauffeur de taxi se rendant aux urnes

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Résidents du kibboutz Nir Am en campagne pour Kakhol lavan, le 17 septembre 2019. (Simona Weinglass/The Times of Israel)
Résidents du kibboutz Nir Am en campagne pour Kakhol lavan, le 17 septembre 2019. (Simona Weinglass/The Times of Israel)

En descendant du train à Sdérot, le second panneau que le voyageur aperçoit – après celui de « Sortie » – est celui qui indique le « Refuge ». C’est la première indication que cette ville de 26 000 habitants a été bombardée par des milliers de roquettes lancées depuis la bande de Gaza adjacente, au cours des dix-huit dernières années. Quand l’alarme retentit, les résidents ont 15 secondes pour trouver un abri et, au fur et à mesure de leurs activités journalières, ils doivent inconsciemment scruter leur environnement pour déterminer en quelques fractions de seconde quel sera l’abri anti-bombe le plus proche.

En ce jour de scrutin, le centre-ville est couvert d’affiches de campagne. La majorité montrent le visage d’Amir Peretz, chef de la formation Travailliste-Gesher, résident et ancien maire de la ville, sous la légende « Un dôme de fer social » – évoquant le système de défense antimissile approuvé par Peretz alors qu’il était ministre de la Défense, et le reliant à sa promesse de campagne de prendre en charge les difficultés sociales vécues par les résidents et notamment la pauvreté.

Sur un autre panneau, le Premier ministre Benjamin Netanyahu aux côtés du président américain Donald Trump avec les mots « Dans une ligue différente ».

Mardi, le Times of Israel s’est entretenu avec deux douzaines de passants environ et dans le Kibboutz Kibbutz Nir Am voisin, la majorité des personnes interrogées ont dit être heureuses de communiquer le nom du parti qu’elles ont décidé de soutenir.

Quatre russophones ont clamé qu’elles apporteraient leur voix à Avigdor Liberman et à sa formation Yisrael Beytenu. Un immigrant entre deux âges, originaire d’Argentine, a expliqué qu’il voterait pour le Camp démocratique (alliance intégrant le Meretz de gauche et les ex-Travaillistes Ehud Barak et Stav Shaffir). Quatre résidents de Sdérot ont dit prévoir soutenir le parti Travailliste et quatre de plus Kakhol lavan, le mouvement centriste de Benny Gantz. Six autres ont indiqué qu’ils déposeraient dans l’urne un bulletin du Likud.

Au mois d’avril, le Likud avait obtenu 44 % des votes à Sdérot – où 12 918 sur les 26 000 Israéliens avaient accompli leur devoir civique – suivi par Yisrael Beytenu avec 10 %. Le parti Travailliste n’avait récolté que 3 % des suffrages. A Nir Am, où 251 personnes avaient voté, Kakhol lavan avait gagné 54 % des voix, le parti Travailliste 17 % et le Likud seulement 8 %.

Une affiche de campagne à Sdérot avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu aux côtés du président américain Donald Trump avec les mots « dans une ligue différente », le 17 septembre 2019 (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Pas une seule personne interrogée n’a indiqué avoir modifié son vote depuis les élections du mois d’avril – à l’exception de Dan, homme d’âge moyen qui avait soutenu, la dernière fois, la formation Zehut de Moshe Feiglin, un parti libertaire et pro-légalisation du cannabis qui ne se présente pas au scrutin après la promesse faite par Netanyahu à Feiglin d’un poste au sein du cabinet en échange de son abandon.

« C’est vraiment un médicament, c’est un médicament », a-t-il insisté au sujet du cannabis. « Je ne comprends pas ce que les gens ont contre. »

« Je hais Bibi », a-t-il ajouté en parlant du Premier ministre. « S’il gagne, il y aura une cérémonie de couronnement au mur Occidental la semaine prochaine. Et Sara [Netanyahu] s’auto-proclamera reine. Je vote pour Otzma Yehudit » – un parti extrémiste dirigé par des disciples autoproclamés de feu le rabbin raciste Meir Kahane. Ils sont un peu extrémistes, mais je vois ça comme un vote de contestation, pour faire bouger les choses. En fait, je connais Itamar Ben Gvir, et il n’est pas aussi extrémiste que Kahane. »

Au marché de fruits et légumes en plein air de Sdérot, Yitzhak, un russophone de 72 ans, a déclaré qu’il votait pour Yisrael Beytenu en raison de son programme pro-laïc et son opposition aux pressions ultra-orthodoxes.

« Je ne veux pas que le rabbinat analyse mon sang pour voir si je suis juif ou non », a dit Yitzhak, qui a immigré du Kazakhstan dans les années 1990. « Ça devrait suffire que je leur dise que je suis juif. »

Il a également déclaré qu’il soutenait l’engagement pris par Liberman de réorienter certains fonds gouvernementaux en faveur des priorités des ultra-orthodoxes. « Nous avons besoin de plus de professeurs de mathématiques et de physique, pas de professeurs de Torah. Je veux que ce soit un pays laïc et développé », a-t-il dit. « Si nous n’éduquons pas les jeunes, nous ne serons plus la Startup nation. »

Devant un bureau de vote situé à la Cinémathèque de Sdérot, trois femmes russophones d’âge moyen distribuaient des prospectus. Deux portaient des T-shirts Yisrael Beytenu, tandis que la troisième portait un t-shirt du Likud. Chacune avait une anecdote de quasi-accident impliquant une roquette.

« Il y a huit ans, un Kassam a frappé directement ma maison », a déclaré Galina, militante du Likud. « Mes petits-enfants et mon mari étaient dans la maison, j’étais sous la douche et tout brûlait, mais miraculeusement, nous étions indemnes. »

« Netanyahu est formidable », a-t-elle ajouté. « Il a fait beaucoup de choses. Il sait comment parler aux dirigeants étrangers. Et nous avons le calme ici. »

« Vraiment ? » ai-je demandé.

« Eh bien, parfois. »

« J’aime cet endroit »

« Mes parents ont quitté Sdérot parce qu’ils n’en pouvaient plus », raconte Etti Dahan, mère de deux jeunes enfants, qui se tenait à proximité. Dahan est récemment revenue d’Eilat à Sdérot après avoir quitté la ville en 1999.

« Ma fille est en première année et mon fils est en maternelle et je veux qu’ils aillent à l’école à Sdérot comme moi. « J’aime cet endroit. On a une vie sociale, et la ville est jolie. Il y a de bonnes écoles. »

« Jusqu’à présent, mes enfants n’ont dû se mettre à l’abri des tirs de roquettes que deux fois. Ils connaissent la marche à suivre. Je n’en parle pas tout le temps pour ne pas leur faire peur. »

Etti Dahan, qui est récemment revenue d’Eilat à Sdérot, devant un bureau de vote à Sdérot, le 17 septembre 2019. (Simona Weinglass/Times of Israel)

Dahan a voté pour le Parti travailliste d’Amir Peretz, dit-elle. « Il a tant fait pour Sdérot. C’est lui qui a construit notre marché extérieur quand il était maire. Il était à la tête de la fédération travailliste de la Histadrout et il a donné de la dignité aux travailleurs et aux gens ordinaires. »

Devant un bureau de vote voisin, des militants du Likud scandaient « Bibi, Bibi, Bibi » – le surnom de Netanyahu – quand les électeurs entraient. « Il n’y a personne d’autre que Bibi », a estimé un chauffeur de taxi, arrivant pour voter.

Quand on lui a demandé ce qu’il aimait chez Netanyahu, il a répondu : « Qu’est-ce qui ne plairait pas ? C’est un bon leader. Les gens sont aveugles. La vie ici est belle, nous avons tout ce dont nous avons besoin. Il y a des gens qui aiment se plaindre et pleurnicher, alors peut-être qu’ils voteront pour la gauche. Mais voyez comme l’économie va bien, l’aéroport est plein de voyageurs. »

Même si Netanyahu le décevrait un jour, ce qui ne s’était pas produit, il n’envisagerait jamais de voter pour quelqu’un d’autre. « J’ai voté pour le Likud toute ma vie. Et mes parents aussi. C’est un héritage. Je n’ai jamais pensé à voter pour quelqu’un d’autre. Cela ressemblerait à une trahison. »

Trois hommes d’un magasin de fruits secs et de noix à proximité ont tous refusé d’être interviewés. « Les médias déformeront tout ce que nous dirons de toute façon », a justifié l’un d’eux.

Mais soudain, ils ont changé d’avis. « Êtes-vous de gauche ? Vous avez l’air d’une gauchiste », a demandé l’un d’eux.

« A quoi ressemble un gauchiste ? » demandai-je

« A un ashkénaze », a-t-il dit, se référant aux Juifs d’origine européenne.

Un autre d’entre eux a demandé : « Vous vous promenez en parlant aux gens. Comment ça se présente ? Qu’est-ce que les gens vous disent ? J’ai vraiment peur que Netanyahu n’y arrive pas cette fois. Mais j’espère qu’Itamar Ben Gvir va [entrer à la Knesset et l’aider] à le pousser en avant [vers une majorité de coalition]. ».

Dans un autre bureau de vote de Sdérot, deux femmes, Smadar Altar et Moran Madmoni, essayaient de persuader les électeurs de mettre une feuille de papier rouge portant les mots « Tzeva Adom » (Alerte rouge) dans l’urne en signe de protestation contre les tirs incessants de roquettes depuis Gaza dirigé par le Hamas.

« Mon fils bégaie à cause de toutes ces roquettes, dit Altar, et personne ne se soucie de ce que nous avons traversé ici. Des gens meurent. Ça suffit maintenant. »

Smadar Altar (g) et Moran Madmoni tentent de persuader les électeurs de déposer un vote de protestation, devant un bureau de vote à Sdérot, le 17 septembre 2019. (Simona Weinglass/Times of Israel)

Roquettes et inégalités

Dans le kibboutz voisin de Nir Am, un kibboutz privatisé adjacent à la gare de Sdérot, les anciens kibboutzniks se mêlent aux nouveaux résidents, dont beaucoup sont des travailleurs de la ville qui se sont installés au kibboutz pour le style de vie relativement abordable et leur sens profond de la collectivité.

A LIRE : Malgré les roquettes, les villes israéliennes près de Gaza ne cessent de croître

Einav Baram, membre du kibboutz depuis dix ans, a déclaré que son principal problème était la sécurité et que le deuxième plus important était de combler les inégalités. Elle a dit qu’elle croyait que la plupart des gens dans le kibboutz votaient pour le Parti travailliste ou pour Kakhol lavan.

Tout près, deux jeunes filles polies et amicales de 11 ans, Nelly et Shira, aidaient la mère de Nelly à se procurer le bulletin de vote pour Kakhol lavan. « J’adore ce kibboutz », dit Nelly, dont les parents travaillent dans le secteur du high-tech. « J’adore les fêtes, que nous célébrons ensemble. A Shavouot, on monte tous sur des tracteurs et on jette des bonbons. A Souccot, nous construisons des cabanes partout dans le kibboutz et y dormons. Une fois, alors que mon père gardait l’entrée du kibboutz, nous lui avons fait un feu et rôti des guimauves. »

Résidents du kibboutz Nir Am en campagne pour Kakhol lavan, le 17 septembre 2019. (Simona Weinglass/The Times of Israel)

« Dans notre école [régionale], la plupart des enfants soutiennent Kakhol lavan », dit-elle.

Quand on lui a demandé si elles jouaient à des jeux vidéo ou regardaient la télévision, Shira a répondu : « Bien sûr que oui, mais nous aimons être dehors avant tout. Nous aimons faire des travaux de bricolage, peindre et jouer de la musique. »

« Nous n’avons pas vraiment peur des roquettes, mais certains enfants en ont peur », dit-elle. « C’est drôle parce qu’un jour, il y a des roquettes, et le lendemain, c’est comme si rien ne s’était passé et tout le monde reprend sa routine ».

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